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 START [chapitres]

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Ery
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Messages : 22
Date d'inscription : 18/06/2016

MessageSujet: START [chapitres]   Mer 11 Juil - 13:41

Heyop o/

Je me suis finalement décidée à poster mes chapitres ici aussi. Blue m'a aidé à corriger mes quelques fautes, donc ça devrait être agréable à lire ^^

C'est parti, n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez par là : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]

Et n'oubliez pas de cliquer sur "surveiller ce sujet" pour recevoir des notifications quand je posterais un nouveau chapitre (au pire je préviendrais sur le discord, salon écriture).

Petite légende : PDV = point de vue. Ceci étant clair, commençons.

Chapitre 1 - Joueur 1 - PDV : Cléo.

Cléo inspira profondément et ouvrit un œil à demi. Son réveil aux aiguilles luminescentes lui indiqua qu'il allait sonner dans dix minutes. Frustrée, elle enfouit son visage dans son oreiller, elle n'allait pas pouvoir se rendormir sachant qu'aujourd'hui, c'était la rentrée.
Se refusant toutefois à se lever tant que sa nuit n'était pas officiellement terminée, elle se retourna sur le dos et fixa le plafond de sa chambre. Même si elle n'avait pas envie que les vacances se terminent, l'attente lui parut interminable, elle avait l'impression d'être un cheval piaffant d'impatience derrière la barrière qui le retenait de bondir sur le champ de course. Car rien n'était plus stressant que d'attendre sans rien faire, au moins se préparer avait quelque chose de relaxant. Malgré cela, elle refusait toujours que ses obligations empiètent sur son temps libre. Elle songea à la journée qui l'attendait et l'angoisse lui noua davantage l'estomac.
Elle s'enfouit sous sa couette, comme si cela pouvait la protéger du monde extérieur. Dans ce cocon doux et chaud, elle se sentait en sécurité, et alors que son corps se détendait, sa conscience se perdit peu à peu.

La sonnerie parut stridente et le premier poids de stress de la journée tomba dans son ventre. La jeune fille s'étira, éteignit son tortionnaire, alluma sa lampe de chevet -au pied en faut galets et à l'abat-jour anis- et quitta son nid douillet à regret.
Les murs de sa chambre étaient tapissés d'un vert pâle apaisant et le sol en parquet flottant blanc. La pièce avait la forme d'un rectangle dont l'un des angles aurait été mordu par le reste de l'appartement, comme si la règle de l'architecte avait glissé pendant qu'il faisait ses tracés. On entrait donc par cet angle mordu dans une petite chambre, coincée dans l'angle entre la chambre parentale et la salle de bain. La porte ouverte s'arrêtait au contact de la commode de Cléo, posée contre le plus petit mur de la pièce. Sa table de nuit entrait pile poil entre son bureau, sous la fenêtre, et son lit à la couette lilas. Les quelques romans, bandes dessinées et mangas de la jeune fille étaient empilés et serrés sous sa table de nuit alors que ses affaires de cours occupaient tout l'espace de son bureau. Cléo faisait donc habituellement ses devoirs en tailleur sur son lit. De petits stickers de papillons et libellules étaient collés sur sa commode, puisqu'elle n'avait pas le droit de coller quoi que ce soit sur les murs de l'appartement en location. Une petite enceinte bluetooth en forme de lapin était posée sur le meuble à côté d'un petit ordinateur portable.

Peut-être parce qu'elle n'était entourée que de petits meubles et petites choses, Cléo était elle même petite et menue. Elle mangeait pourtant à sa faim, mais elle avait la chance de ne pas prendre le moindre gramme. Du haut de ses quatorze ans, elle cachait son visage encore rond d'enfant derrière ses cheveux lisses d'un noir d'ébène. Elle n'avait pourtant pas les traits grossiers, avec son petit nez et ses grands yeux d'un bleu profond.
La jeune fille s'habilla d'un jean slim, d'une tunique à manche courte anis et d'un petit gilet bruns. Après un bref séjour dans la salle de bain, où elle mit de l'ordre dans ses cheveux et se nettoya le visage, elle retourna chercher son sac à bandoulière, préparé la veille, et descendit l'escalier en colimaçon qui donnait sur le séjour. L'odeur de la chicoré envahit ses narines et elle adressa un petit sourire encore un peu endormi à la femme d'une quarantaine d'années qui l'attendait à la petite table du coin cuisine.
Elle avait de longs cheveux ondulés d'un somptueux blond platine noués au sommet de son crâne. Cléo trouvait que c'était du gâchis de les attacher, même si elle reconnaissait que ce devait être plus pratique pour travailler, elle préférait les voir ruisseler le long des épaules et du dos de sa mère. En plus de cette magnifique chevelure, la femme avait également des traits élégants, avec ses pommettes hautes, sa mâchoire finement dessinée et ce nez droit. Et puis, il y avait les yeux vairons, le gauche bleu et le droit chocolat. Maquillée sobrement, serrée dans un tailleur bleu nuit, ses doigts de pianiste tenait un tasse noire aux dessins blancs reproduisant dans style asiatique des branches de cerisiers.

-Bonjour Cléo.

-Bonjour Mom', répondit la jeune fille d'une voix encore un peu endormie.

-Pas trop dur le réveil ?

Sa mère eut un petit sourire de compassion.

-Ça va, fit Cléo en haussant des épaules.

-Je t'ai fait du thé à la menthe.

-Merci.

-Il y a une boîte de biscuits dans le placard, si tu as faim tout à l'heure.

-Cool !

Cléo se précipita, sortit les biscuits à la fraise et les glissa dans son sac. Sa mère la connaissait si bien, elle savait que sa fille serait trop stressée pour manger au petit déjeuner, mais qu'une fois les premières heures de la matinée passées, elle se serrait détendue et que la faim l'aurait rattrapée.

-Tu veux que je te dépose ?

-Non ! Merci, ça ira, répondit précipitamment Cléo.

Elle ne tenait pas vraiment à se faire remarquer dès le premier jour d'école, et le physique atypique de sa mère n'était pas vraiment du genre passe-partout.

La jeune fille se réfugia dans sa tasse de thé, la boisson était juste assez chaude pour être bue sans se brûler, aussi se dépêcha-t-elle de finir pour se rendre à son arrêt de bus, après avoir déposé un baiser sur la joue de sa mère.

-A ce soir !

-Bon courage, eut le temps de lui lancer sa mère.

La petite famille vivait dans une citée HLM, à quelques minutes en voiture du centre ville, si bien que Cléo ne trouvait jamais de place assise dans le bus, pire, elle se retrouvait compressée par la foule d'élèves et leurs sacs. Il fallait ensuite qu'elle tienne un bon quart d'heure à cause de tous les arrêts, secouée par chaque mouvement du bus en tentant de ne pas marcher sur les pieds de ses voisins tout en se faisant écrabouiller les siens.
Et lorsque la porte s'ouvrait, elle se faisait happer vers l'extérieur au risque de trébucher en descendant la marche du bus. Tandis que certains s'éloignaient du flot pour aller saluer leurs camarades, Cléo préférait ne pas s'opposer au courant et suivait tout le monde dans l'enceinte de la cours principale. D'habitude ce n'était qu'à ce moment là qu'elle se sentait enfin respirer à nouveau, mais un jour de rentrée tout le monde visait les tableaux d'affichage de répartition des classes. Chacun jouait ensuite des coudes pour réussir à lire les listes, quand les plus grands n'avaient pas besoin de s'approcher, les plus petits se faufilaient comme il pouvait. Cléo préférait la technique du téléphone portable, qui consistait à allumer le mode appareil photo de ce dernier et lever le bras au dessus des têtes pour prendre une photo du tableau. Avec un bon modèle de téléphone, il était possible de lire les noms en zoomant. Le risque était de le faire tomber ou de se le faire voler, mais Cléo avait là encore une technique à la fois simple et imparable, elle avait simplement emprunté la dragonne de l'appareil photo numérique de sa mère et y avait accroché son portable. Cela ne lui permettait de prendre que des photos en mode paysage à cause de la courte longueur du fil, mais au moins elle était sûr de garder son téléphone intact.

La jeune fille s'éloigna ensuite pour consulter ses photos. Alors qu'elle zoomait à l'aide de son index et de son pouce, une main se posa brutalement sur son épaule et elle sursauta, lâchant son smartphone qui pendouilla au bout de son poignet.

-Cléo ! Je t'ai fait peur ? Rit une jeune fille un peu plus grande qu'elle.

Elle était plus épaisse que Cléo, autrement dit normalement constituée. Son teint bronzé témoignait de ses vacances d'été au soleil. Son débardeur dévoilait ses fines épaules, son short le bas de ses cuisses et ses sandales l'intégralité de ses pieds aux ongles peints en rose. Par cette tenue légère, la jeune fille exprimait ses difficultés à dire au revoir aux grandes vacances pour une dizaine de mois. Son visage s'était affiné durant les vacances, perdant un peu de ses joues d'enfant. Ses cheveux fins et blonds en garçonne chatouillaient ses joues et sa nuque. Ses yeux bleus en amande pétillaient de malice alors qu'elle souriait de toute ses dents parfaitement alignées.

-Salut Hana, répondit Cléo en reprenant son téléphone en main.

-T'as passé de bonnes vacances ? Insista Hana.

-Oui, et toi ?

-Trop courtes, comme d'hab' !

Un léger silence s'installa. Cléo savait très bien ce que son amie attendait.

-Ça y est, on t'a retiré ton appareil dentaire, finit-elle par dire.

-Et ouais ! S'enjoua Hana en relâchant enfin son sourire forcé qui aurait pu provoquer des crampes aux joues rien qu'à être regardé.

-C'est cool, se réjouit Cléo. Tu vas pouvoir te faire plaisir.

-Et comment ! Ça fait une semaine que je ne l'ai plus, mais j'ai décidé d'attendre qu'on soit ensemble pour se goinfrer de sucre, si ça c'est pas de l'amitié.

-Fallait pas m'attendre, lui assura Cléo.

-Ah si ! Tu t'es retenue toutes ces années de manger des cochonneries devant moi, je te devais au moins ça. C'est ta solidarité qui m'a aidé à tenir !

Hana serra Cléo dans ses bras et en profita pour jeter un œil à son téléphone.

-Oh belle photo, tu t'améliores chaque année, commenta-t-elle. Alors, on est en quelle classe ?

-J'ai pas encore trouvé.

-Ici ! Indiqua Hana.

Elle avait trouvé son propre nom dans une des classes de troisième. Cléo chercha nerveusement dans la même liste et soupira de soulagement en trouvant le sien.

-Hé hé, on est encore dans la même classe, s'enjoua Hana.

-Ouf ! Bon alors, la salle … cent quinze.

-Go !

Hana attrapa le bras de Cléo et la tira d'un pas rapide et léger. Cléo la suivit avec moins d'enthousiasme.

La salle de leur première matinée était déjà à moitié remplie. Les premiers arrivés étaient les élèves les plus sérieux ou solitaires, les deux amies reconnurent la plupart des têtes, même ceux qui n'étaient pas dans leurs classes les années précédentes avaient des visages familiers.

-Oh, un des jumeaux, fit remarquer Hana à Cléo à l'oreille.

Cléo jeta un regard en biais au garçon assis au fond de la classe.
De taille et corpulence moyenne, il avait la peau café au lait des habitants originaires du nord de l'Afrique et des traits déjà marqués pour son âge. Il avait le visage long, un nez droit et des pommettes hautes. Ses yeux bruns étaient résolument fixé sur son pupitre, son regard dur avait quelque chose d'agressif et Cléo préféra détourner rapidement les yeux plutôt que de prendre le risque de le croiser. Elle avait eu le temps de voir qu'il portait un débardeur noir. Ses bras assez athlétiques laissaient croire qu'il pratiquait une activité sportive régulière. Il dégageait vraiment une certaine tension.

Cléo et Hana s'installèrent à l'autre bout de la classe, vers le milieu de leur rangée.

-Mais attends, les jumeaux étaient en troisième l'an dernier, donc il a redoublé, reprit Hana.

-Ça ne doit pas être facile pour lui d'être séparé de son frère, supposa Cléo.

C'était peut-être pour ça qu'il avait l'air aussi grognon.

Un groupe de fille bruyantes fit irruption dans la salle, attirant l'attention de tout le monde, sauf dudit jumeau dont Cléo essayait de se rappeler le nom. Elles étaient cinq, portaient majoritairement des robes ou des jupes et étaient toutes plus ou moins bien maquillées. Deux avaient les cheveux teints et une portait même des talons qu'elle faisait claquer fièrement. Ce devait être la cheffe de bande, car elle marchait en tête et parlait plus fort que les autres de sa voix haut perchée.

-Et c'est à ce moment là que j'ai rencontré Karl, il parlait pas un mot de français, mais c'est pas comme si on avait eu le temps d'en placer une.

Le groupe se mit à glousser et Cléo tâcha d’effacer la vision de basse-cours qui lui avait traversé l'esprit pour ne pas se mettre à sourire au risque de s'attirer les foudres de ces filles.

-Oh tiens, la voie de chemin de fer et son amie l'invisible, fit la dinde de tête en remarquant Hana et Cléo.

Hana répliqua avec son plus beau sourire, dévoilant fièrement ses dents blanches et nettes de toutes traces d'appareil dentaire.

-Pff, t'as pas honte de te trimballer en mini-short ? Lâcha la reine de la basse-cours en désespoir de cause.

Le groupe de pimbêches s'installa devant le redoublant, elles préféraient toujours le côté fenêtres, c'était justement pour cela que Cléo et Hana s'installaient à l'opposé.

-Il est moins court que ta jupe, rétorqua Hana entre ses dents.

-Et on risque pas de voir ta culotte au moindre coup de vent, songea Cléo sans oser formuler sa pensée.

Son surnom d'invisible lui allait très bien, elle faisait tout pour qu'on ne s'intéresse pas à elle. Seule Hana connaissait son secret, elle supportait les moqueries des autres sur son appareil dentaire depuis la sixième sans jamais utiliser ce qu'elle savait sur Cléo pour faire diversion et leur donner une autre cible. Pour cela Cléo considérait Hana comme sa plus précieuse amie malgré leur différence de caractère.

Le redoublant se leva brusquement de sa chaise, attirant brièvement l'attention des élèves présents, la plupart s'en détournèrent rapidement, mais le groupe de peste finit par intervenir en le voyant s'éloigner avec son sac.

-Où tu vas ? Demanda l'une d'elle.

-Vous faites trop de bruit, répliqua-t-il d'une voix cassante avant de poser son sac deux rangées derrière la chaise de Cléo.

Il s'assit sur la chaise voisine pendant que les pimbêches échangeaient des murmures outrés. Elles étaient toujours plus discrètes quand il s'agissait des garçons, en particulier en début d'année, quand les cartes n'étaient pas encore distribuées. Si au bout de quelques semaines, le redoublant n'était pas intégré à un groupe d'autres garçons jugés dignes du respect de ces filles, elles ne se gêneraient sans doute plus pour lui faire des remarques du même genre que celles qu'elles faisaient à Hana et Cléo.
Même si ce groupe de vipères n'encourageait pas les autres élèves à agir de la même façon, ces derniers se tenaient généralement à l'écart de leurs cibles pour ne pas s'attirer leur venin, au mieux c'était une situation embarrassante pour continuer ses études, au pire ce pouvait devenir un enfer sur terre. Même si elles ne s'abaissaient pas au bizutage, les piques rabaissantes quotidiennes proches du harcèlement devenaient vite usantes, épuisantes et pouvaient précipiter les adolescents isolés dans un gouffre psychologique dont il était difficile de les tirer. C'était justement parce qu'elles ne faisaient en apparence rien de mal, ne se doutant sans doute pas de la portée de leurs mots, qu'il était compliqué de se défendre sans empirer la situation.
Hana s'en sortait bien car elle était armée d'une grande confiance en soit, elle ne se laissait pas faire au risque d'attirer encore plus leur attention, comme si elle pouvait tout affronter. Cléo l'admirait vraiment, elle ne se sentait pas si courageuse, si résistante.

Petit à petit, la classe se remplit et leur professeur principale, une femme d'une trentaine d'années qui enseignait l'histoire et la géographie les rejoint. Le calme s'installa rapidement alors qu'elle commençait l'appel. Quelques retardataires continuèrent à arriver, confus et désolés, ce qu'elle ne releva pas. Cléo et Hana n'avaient jamais eu cette prof, mais elle avait l'air plutôt cool au premier abord.
Ce premier appel servait en grande partie à découvrir les noms et prénoms de chacun.

-Tévis Sebak.

Le redoublant leva la main. Cléo tourna légèrement la tête pour le regarder du coin de l’œil le plus discrètement qu'elle put. Personne ne s'était installé juste derrière elle et Hana, du coup la vue était plutôt dégagée. Cléo se détourna rapidement quand la prof appela un autre élève, Tévis s'était installé là pour avoir la paix, alors elle allait continuer à se faire toute petite pour ne pas le déranger.

-Quand à moi, je m’appelle Lucie Dumont, termina la prof quelques minutes plus tard.

Elle écrivit son nom au tableau.
Après la distribution des emplois du temps, toujours aussi mal fichus, elle leur parla du brevet qui avait lieu en fin d'année et auquel tous les élèves devaient se préparer sérieusement ainsi que de leur orientation. Elle leur indiqua l'emplacement du bureau de la conseillère d'orientation et rappela que s'ils avaient des questions elle était là pour leur répondre. Puis ceux qui avaient perdu leurs cartes de passage au réfectoire durent remplir un formulaire pour en obtenir une nouvelle et enfin chacun reçu ses tickets pour aller chercher les livres scolaires prêtés par l'école. Midi sonna et avec la vraie fin des vacances comme l'appelait Hana, car l'après midi les cours reprenaient normalement.

-Bon, on a pas une classe de ouf non plus, mais ça aurait pu être pire, conclut la blonde.

-Et cette année personne ne pourra plus te traiter de voie de chemin de fer, renchérit Cléo.

-Elles sont capables de trouver autre chose, lâcha Hana en haussant des épaules. En plus cette année elles sont les plus âgées dans leur genre, donc elles vont mettre la barre plus haut.

Un silence pesant s'installa, Cléo aussi y avait pensé. Cette année risquait d'être la plus difficile et pas seulement du côté des cours.

-Au fait, reprit Hana avec un visage plus joyeux, t'es au courant pour le recrutement de jeunes bêta testeurs sur un nouveau projet de jeux vidéo ? Ça tourne partout en ligne et elle ne concerne que notre ville, c'est fou ! C'est passé à la télé aussi, même si les organisateurs sont restés très vagues.

-Euh non, je l'ai pas vu. Tu sais moi, les jeux vidéos …

-Ils vont tester du nouveau matériel de réalité augmentée, ça a l'air trop cool ! Et en plus on sera rémunéré, c'est le pied.

Cléo n'avait pas spécialement besoin d'argent, mais Hana avait l'air plus qu'intéressée.

-On peut pas s'inscrire en ligne, il faut aller au centre commercial, ils tiendront un stand avec des formulaires à remplir.

Cléo la voyait venir.

-Tu veux bien m'accompagner tout à l'heure après les cours ? Tu pourrais t'inscrire, t'imagines si on est sélectionnées ensemble ? On pourrait s'amuser après les cours tout en se faisant de l'argent de poche !

-Je suppose … Mais on a le brevet en fin d'année …

-Ça ira, notre emploi du temps est plein de trous, on aura qu'à réviser pendant les heures de perm, puisqu'on a pas le droit de sortir du collège tant que les cours ne sont pas finis.

-Je ne suis pas sûre …

-Et puis c'est pas le BAC qu'on va passer non plus, juste le brevet, tous les lycéens disent qu'il est facile à avoir.

Puisqu'elle insistait tant, Cléo ne pouvait pas le lui refuser. C'était sa meilleure amie, alors partager ensemble une activité extra-scolaire loin du regard des autres élèves ne pouvait que renforcer leurs liens.

-D'accord, laisse-moi juste prévenir mes parents que je rentrerai plus tard.

Elle envoya rapidement un sms pendant que Hana fantasmait sur l'occasion de travailler autours du jeu vidéo.

-T'imagine s'ils trouvent le moyen de nous plonger complètement dans un jeu ? Ça fera comme dans cet anime ultra populaire, même si on risque pas de se retrouver coincé. J'espère trop qu'on sera sélectionnées ensembles !

-Je ne suis pas sûre que ça arrive, ce serait déjà miraculeux qu'une seule de nous soit choisie. En tous cas, si je suis choisie et pas toi, je te donnerai ma place.

Hana la regarda avec des étoiles dans les yeux.

-Cléo, tu es une véritable amie ! Je t'adore tu sais !

La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles.

-Toi aussi t'es ma meilleure amie.

Elles finirent de manger et retournèrent dans la cours s'installer sur un banc inoccupé. Cléo remarqua Tévis assis par terre dans un coin à l'ombre, tout seul.

-Voilà ce qui arrive quand on est toujours collé à son jumeau, soupira Hana qui avait suivit son regard. Il ne doit pas savoir s'y prendre pour se faire des amis.

-C'est plutôt qu'il n'en veut pas, leur lança une voix de garçon.

Un groupe zonait à quelques mètres d'elle et l'un des garçons avait entendu ce que Hana avait dit. C'était des troisième d'autres classes, filles et garçons mélangés qui papotaient autours de leurs sacs en se montrant des souvenirs de vacances.

-On l'a invité à venir, mais il nous a carrément foutu un vent.

-Ça c'est de la sociabilité, fit remarquer Hana sur le ton de l'ironie.

-Tu l'as dit, rirent quelques uns des troisièmes.

-Hey, ça vous dit de traîner avec nous avant la sonnerie ? Proposa le même garçon.

-Carrément ! Répondit Hana sans concerter Cléo.

Cette dernière ne s'en formalisa pas et la suivit. Ces ado avaient l'air cool pour des collégiens, il y a avait deux ou trois redoublants dans le groupe qui semblaient guider l'ensemble vers une ambiance détendue, désamorçant les petites contrariétés avec de légères plaisanteries ou en changeant de sujet de conversation. L'été semblait avoir semé les graines de la maturité dans certains cœurs et même si Cléo n'était jamais très à l'aise au sein d'un groupe, elle ne se sentait pas si mal dans celui là. En revanche, elle ne parvint pas vraiment à retenir les noms de tout le monde, de même qu'elle était convaincue qu'ils allaient oublier le sien tant elle était discrète. Elle se contentait de les écouter parler et de regarder Hana s'intégrer.

-Un appareil dentaire jusqu'en quatrième, ça craint, fit une fille.

-Ouais, on m'a taxée de voie de chemin de fer pendant trois ans.

-Le seum !

-Grave, c'est pas glam' comme surnom.

-Bah avec un peu d'auto-dérision, ça passe crème. T'sais, je vais t'apprendre un truc qu'un mec de vingt piges m'a dit c't'été. Quand on se fou de ta gueule, suffit d'en rajouter une caisse et riant haut et fort, genre t'assumes et t'assures.

-Au point où j'en suis, j'ai rien à perdre à essayer, fit Hana.

-Si t'avais encore eu ton appareil, t'aurais eu qu'à faire « tchou tchooouuu » ! S'esclaffa un autre garçon.

Hana rit de bon cœur et Cléo laissa échapper un petit rire.

-Et toi ? C'est quoi ton surnom de la honte ? Demanda une fille à Cléo.

-Euh … Moi c'est l'Invisible, bafouilla Cléo.

-Une petite ninja ! Wouyaah ! Commença l'un des garçon.

-On dit Kunoichi pour les filles, le corrigea Hana.

-Ohoh, tu serais pas une Naruto-girl toi des fois ?

-Fais gaffe à ma technique secrète ! Répliqua Hana en improvisant un symbole avec ses mains.

-Bien répondu, tu vois tu peux renverser la balance quand tu veux.

-You've got the power !

-Ah merde, en français s'teupléé ! La prof d'anglais me saque depuis la sixième !

La conversation dévia vers les profs, toujours sur un ton joyeux agrémenté de rires. Cléo se détendait petit à petit. Quelques minutes avant la sonnerie, le groupe se sépara et chacun regagna sa classe sans se donner de rendez-vous pour la prochaine récréation. D'ailleurs lors de celle-ci, même si Cléo et Hana reconnurent certains d'entre eux, aucun n'eut l'air de vouloir se réunir à nouveau.

-Bah en même temps les récré sont trop courtes, on verra demain midi, fit Hana avec une pointe de déception dans la voix.

Cléo n'en était pas aussi certaines, beaucoup de groupes d'amis ne résistaient pas à une séparation par classe, même si les amitiés perduraient, c'était trop compliqué de se retrouver au collège quand on avait un emploi du temps différent.

Lorsque sonna la fin du dernier cours, Hana se dépêcha de ranger ses affaires en encourageant Cléo à en faire autant. Elles ne devaient pas manquer le bus qui menait au centre ville. Les deux amies quittèrent la classe avant que les pestes n'aient le temps de se moquer d'elles et passèrent au rouleau compresseur de la foule avant de se retrouver hors de l'enceinte du collège, devant l'abri-bus. Elles subirent ensuite l'épreuve de la boite à sardine sur roues et reprirent leurs souffles une fois arrivées devant le centre commercial, où les attendaient une interminable file au stand des inscriptions.

-On est pas prêtes de rentrer, soupira Cléo.

-Quoi ? Fit Hana en penchant son oreille.

-Je disais on en a pour un moment, répéta Cléo un peu plus fort.

-Ça en vaut la peine, sourit Hana.

Cléo soupira à nouveau et sortit son téléphone. C'était trop compliqué de papoter dans le brouhaha, elle se réfugia alors sur une grille de sudoku.

-Tu sais que ça compte comme jeu vidéo, lui dit Hana. Tu vois que t'aimes ça en fin de compte !

-C'est juste pour passer le temps.

Hana avait elle même ouvert une application sur son téléphone, mais son jeu consistait à former une équipe de monstre pour aller combattre d'autres monstres. D'autres jeunes les avaient imités pour patienter, même si la majorité préférait discuter avec excitation.

Après plus d'une heure d'attente, ce fut enfin le tour des deux jeunes filles. Une femme aux cheveux flamboyant et à l'air un peu fatigué, ce qui n'avait rien de surprenant vu le temps qu'elle avait dû passer à distribuer des formulaires, leur tendit des papiers et des crayons.

-Vous ne pouvez pas participer au tirage au sort si vous faites des crises d'épilepsie ou des allergies, leur dit-elle d'une voix lasse et monotone.

Cléo ne prit pas le temps de dévisager la femme, trop concentrée par son exemplaire. Elle était un peu nerveuse, il fallait se dépêcher de tout remplir avec tout ce monde derrière elles. Le poignet raide, elle commença machinalement par son nom, son prénom, son âge, son adresse, le nom de son collège et sa classe. Elle s'arrêta aux noms et professions des parents, dégluti et tâcha de respirer calmement puis continua. Elle dû ajouter son numéro de portable, préciser à quels jeux elle jouait, sur quels appareils et à quelle fréquence, et précisa dans la case « autre » qu'elle était végétarienne. La dame parcouru rapidement leurs formulaires du regard, hocha de la tête, ajouta leurs noms à sa liste, puis rangea leurs formulaires.

-Merci au revoir, suivant !

-Au revoir, eurent tout juste le temps de dire les filles.

-J'ai cru que j'allais exploser, s'enjoua Hana alors qu'elles s'éloignaient. Y a plus qu'à croiser les doigts.

-Il est vraiment tard, fit remarquer Cléo en consultant son téléphone. Il faut que je rentre.

-Ouais, moi aussi, approuva Hana.

Cléo envoya un texto à ses parents tout en suivant Hana à l'abri-bus. Cléo descendait quelques arrêts avant Hana, elles se firent la bise avant de se séparer. Puis Cléo regagna enfin son appartement où elle était attendue de pied ferme.

-Ma princesse ! S'exclama une femme d'une quarantaine d'année à la tresse d'un noir de jais.

Elle avait un visage en forme de cœur, aux yeux en amande d'un brun foncé qui pétillaient de bonheur. Vêtue d'une robe rouge qui descendait aux genoux, ses lèvres fines arboraient un sourire impatient alors qu'elle questionnait Cléo.

-Tu es dans la même classe qu'Hana cette année aussi ? Comment s'est passé ta journée ? Montres-moi ton emploi du temps, les prof sont cools ?

-Oui, ça peut aller et je pense, répondit Cléo.

Son estomac gargouilla alors qu'elle posait son sac sur une chaise.

-Mom est rentrée ? Demanda-t-elle en sortant son emploi du temps.

-Esthie fait des heures supp', encore, soupira la femme. Je vais faire une photocopie de ton emploi du temps au bureau, recopies tes heures de demain.

-D'accord.

L'estomac de Cléo se mit à gargouiller.

-Tu n'as pas goûté en ville ?

-On faisait la queue, alors non, répondit Cléo en recopiant la totalité de ses horaires sur la page d'intérieure de la couverture de son cahier de géographie.

-Quoi vous avez passé tout ce temps à faire la queue ? Il y avait tant de monde que ça ?

-T'as pas idée, soupira Cléo.

-Tu es sûre de vouloir prendre un petit boulot à ton âge ? Avec le brevet ?

-Les testeurs seront sélectionnés via un tirage au sort, y a peu de chance que je soit choisie. Je me suis inscrite pour faire plaisir à Hana, mais à mon avis ça n'aura servi à rien, répondit Cléo en haussant les épaules.

-Tu peux aller te reposer dans ta chambre, je vais faire à manger.

-Merci Mam'.

Cléo prit son sac et monta dans sa chambre avec un air songeur. Mam avait encore fait comme si tout allait bien, mais en ce moment à son travail les choses étaient vraiment compliquées. Cléo n'était au courant de rien en particulier, parce que ses parents ne lui avait rien dit, mais elle sentait bien que quelque chose n'allait pas et cela la préoccupait un peu. Mam était une personne positive, il n'était pas facile de la démoraliser, alors ça devait forcément être grave.

Le lendemain midi, à l'école, le groupe de la veille s'était reformé. Cléo et Hana passèrent un bon moment, surtout Hana qui prenait de plus en plus d'aplomb. Et Cléo n'était pas la seule à l'avoir remarqué.

-Alors on se prend pour une star maintenant qu'on a plus de métal dans la bouche ? Fit la reine des pimbêche durant la récréation de l'après-midi.

-Brillant n'est-ce pas ? Répliqua Hana.

Elle renchérit avec une grimace imitant un sourire de célébrité. Quelques élèves pouffèrent.

-Tu te crois drôle, mais t'es tellement pathétique que tout le monde se moque de toi.

-Hey, n'insultes pas mon publique ! C'est pas de leur faute s'ils ont plus d'humour que toi, rétorqua Hana. Mais si tu veux, je me mets à ton niveau.

Elle se dandina en portant son sac de cours comme un sac à main, la bouche en cul-de-poule et battant exagérément des cils. Toute la classe rit aux éclats, la peste rougit de colère et le prof de math haussa un sourcil en entrant dans la classe. Hana regagna sa place avec un sourire satisfait. Cléo ne savait pas trop comment prendre ce regain d'énergie de la part de son amie, la technique du clown avait l'air de plaire aux autres élèves, qui ne pouvaient que se réjouir de voir l'ennemie publique numéro un se faire ridiculiser, mais elle espérait qu'Hana n'aurait pas à le regretter.

Les jours suivants se déroulèrent de façon très semblable. Après mangé le midi, les deux amies retrouvaient leurs nouveaux copains dans un coin de la cours et Hana se transformait petit à petit en clown de la classe, profitant de la moindre tentative des pimbêches de s'en prendre à elle pour les tourner en ridicule et se tourner elle-même en ridicule. Cléo riait avec tout le monde, un peu rassurée que cela n'ait pour le moment eu aucune répercutions.
Petit à petit, les pestes renoncèrent à s'en prendre à Hana, après s'être tournée vers Cléo, dont Hana prit la défense, elles se trouvèrent une autre cible, un garçon isolé qui avait tendance à un peu trop bien répondre aux question des profs. Mais cette fois Hana n'eut pas vraiment besoin de le défendre, car le reste de la classe, lassé de leur comportement, s'en occupa. Le comportement d'Hana avait sans doute donné du courage aux autres et la classe était devenue plus solidaire, si bien que la bande de peste se changea en groupe de fashion-victim tout ce qu'il y avait de plus inoffensif. Elles se trouvèrent des peoples à critiquer dans les magazines, ce qui eu l'air de convenir à tout le monde. Hana avait de son côté gagné très vite en popularité et fut élue déléguée de classe. Elle discutait un peu avec tout le monde et Cléo s'en réjouissait pour elle, même si de son côté elle restait encore un peu à l'écart. Hana ne lui forçait pas la main pour agir comme elle et Cléo lui en était reconnaissante.

Comme Cléo l'avait pressenti, le groupe du midi finit par lentement se dissoudre au court du mois et finalement les deux amies passaient les midis avec différentes personnes de leur classe selon les envies de chacun.

Et puis un jour, Cléo reçut une grosse enveloppe. Entourée de ses mères, curieuses, elle l'ouvrit un samedi matin pendant le petit déjeuner. Il y avait plusieurs feuilles rassemblées avec un trombone et sur la première un énorme titre : BRAVO VOUS AVEZ ÉTÉ SÉLECTIONNÉE !!

Le cœur de Cléo rata un battement. Avec tout ce qu'il s'était passé au collège, elle avait complètement oublié le tirage au sort pour travailler en tant que bêta testeuse de jeux vidéos.

-J'y crois pas, souffla-t-elle.

Elle feuilleta le reste des pages, il y avait tout un tas de règles à lire et un dernier formulaire d'adhésion à signer et renvoyer à l'expéditeur. Mom attrapa les feuilles et les parcouru.

-Il s'agit principalement d'une clause de confidentialité ainsi que quelques mots à l'attention des parents.

-Une clause de confidentialité ? S'étonna Cléo.

-Et une grosse, confirma Mom. Si tu acceptes leur offre d'emploi, tu ne devras dire à personne que tu as été engagée et encore moins parler de ce que tu verras et feras sur ton lieu de travail, seuls les parents sont autorisés à le savoir. D'ailleurs on doit nous aussi signer cette clause de confidentialité. Ensuite c'est du baratin juridique pour s'assurer que l'envie ne nous prenne pas de tricher au risque de poursuites.

-C'est si important que ça ce qu'ils font ? S'étonna Mam.

-S'ils testent du matériel inédit, alors il y a des milliards en jeu, confirma Mom. L'industrie du jeu vidéo rapporte gros, les dernières consoles se sont vendues à des millions d'exemplaires. Et ça coûte cher ces machins, sans compter les jeux.

Mam laissa échapper un sifflement impressionné.

-Le salaire est assez élevé, ils vont sérieusement donner autant d'argent à des ados ? S'étonna Mom.

-Cléo, ma princesse, dit Mam. C'est toi qui choisi, ne penses pas à l'argent mais à ce que tu veux faire, d'accord ?

-Les jeux vidéos, ce n'est pas mon truc et puis je pensais vraiment pas être choisie. En plus je n'aurais pas le droit d'en parler à Hana et c'est mon nom qui est sur ce formulaire, je ne peux même pas le lui donner … Je n'ai pas envie de lui cacher quelque chose d'aussi important.

-Je vois, sourit Mam.

-Tu as une semaine pour répondre, ajouta Mom.

Elle signa le formulaire, à la grande surprise de Cléo.

-Si jamais tu changes d'avis, lui expliqua sa mère.

Mam l'imita.

-Mais n'oublies pas de nous le dire si tu leur réponds, ajouta-t-elle.

Cléo rangea le formulaire dans le tiroir de sa table de nuit sans trop y croire. Se connaissant, elle allait le retrouver dans des mois et le jeter à la poubelle.

Le lendemain, Cléo tâcha d'oublier cette réponse inattendue. Mais c'était difficile car Hana, sachant que les résultats du tirage au sort avait été communiqué aux heureux élus, ne put retenir sa déception de ne pas avoir été choisie et sa frustration de ne pas savoir qui l'avait été.

-J'ai vraiment le seum, chouina-t-elle la tête contre son pupitre pendant la récré.

-Ce n'est pas si étonnant, lui répéta Cléo. Beaucoup de gens se sont inscrits, il y avait très peu de chance que l'une de nous le soit.

Le sujet n'était pas que sur leurs lèvres, tout le collège en parlait. Cléo n'avait pas eu l'impression qu'autant d'élèves en aient parlé le jour de la rentrée, quand elles s'étaient inscrites. L'engouement pour ce projet s'était sans doute développé autours du mystère que l'entreprise avait maintenu quant au sujet des produits qu'elle créait. Cléo entendait partout qu'on donnerait n'importe quoi pour être à la place des recrutés, autrement dit à la sienne. Elle se sentait coupable de s'être inscrite avec si peu de conviction et d'avoir été choisie alors qu'elle ne voulait pas réellement de ce travail. Tant de gens auraient voulu recevoir ce courrier et elle non, qu'est-ce qui lui avait pris de s'inscrire ? Elle aurait pu accompagner Hana au centre commercial sans le faire.

Le soir en rentrant, elle trouva Mam allongée sur le canapé, endormie, les joues humides. La gorge de Cléo se serra alors que ses yeux tombaient sur une lettre ouverte sur la table basse, ponctuée de tâches rondes. Sans la saisir, elle put y lire le mot fatidique et un poids tomba dans son estomac.

-Hum … Fit Mam en s'agitant.

Cléo recula silencieusement et fit mine de tout juste rentrer.

-Salut Mam, lui lança-t-elle de la voix la plus neutre qu'elle put.

-Salut ma princesse … marmonna Mam.

Elle se dépêcha d'attraper le papier, Cléo fit mine de n'avoir rien remarqué.

-Ça a été ta journée ? Demanda Mam.

-Comme d'hab, mentit Cléo. Et toi ?

-Pareil.

Cléo prit un rapide goûter constitué de tartine de pain à la confiture de cerise. Elle monta ensuite dans sa chambre avec son sac, pressée d'échapper à l'ambiance gênée qui régnait dans la pièce de vie.
Assise sur son lit, Cléo ne savait plus quoi faire. Est-ce que Mam pourrait retrouver du travail vite ? En ce moment, ça semblait compliqué pour tout le monde, alors elle ne le pensait pas. Et puis, Mam devait se remettre de ce coup dur. Et en attendant leur famille n'aurait plus qu'un seul salaire pour vivre, est-ce que ça suffirait ? Tout cela était très inquiétant.
Cléo sortit le formulaire de sa table de nuit. Le salaire était vraiment intéressant et même si ses mères n'allaient sans doute pas accepter qu'elle leur donne son argent, au moins elles n'auraient plus besoin de lui donner de l'argent de poche ou lui acheter ce dont elle pouvait avoir besoin durant son année scolaire ou simplement sa vie d'adolescente. Mais d'abord, elle devait attendre que Mam lui avoue ce qu'il lui était arrivé, car la jeune fille était sensée l'ignorer.
Malgré tout décidée, Cléo découpa le coupon réponse et le signa à son tour.

Elle alluma son enceinte bluetooth  et attendit un peu après que Mom soit rentrée pour descendre. Comme elle s'y attendait, ses deux mères discutaient activement avec un air préoccupé.
Mom chuchota quelque chose à l'oreille de Mam.

-Ma princesse, soupira Mam. Je dois t'avouer quelque chose …

Elle faisait de son mieux pour rester calme, mais Cléo savait à quel point c'était difficile et se sentait un peu coupable de lui cacher qu'elle savait déjà.

-J'ai été licenciée, reprit Mam. A vrai dire je m'y attendais un peu, ces derniers temps plusieurs autres employés de mon entreprise ont également perdu leur emploi. Ce n'est pas si rare par les temps qui courent …

-Il faut qu'on se serre les coudes, je vais t'aider à trouver un nouveau travail, tenta de la rassurer Mom. Par contre, je suis désolée Cléo, mais tu n'auras plus d'argent de poche pendant quelques temps.

-Sauf si j'accepte le travail, répondit Cléo.

-Tu es sûre ? Faire ça juste pour l'argent, ça peut être très difficile, la prévint Mam. Je vais essayer de trouver du travail très vite, alors ne te sens pas obligée …

-Tout le monde au collège n'a pas arrêté d'en parler aujourd'hui, ils sont tous dégouttés de ne pas avoir été pris, c'est pas correct de ma part de pas avoir pris mon inscription au sérieux. Je dois aller au bout de ce que j'ai commencé, au moins par respect pour tous ceux qui voudraient être à ma place. Et puis, ce sera sans doute amusant.

-Dans ce cas …

-Je vais chercher le coupon réponse.

Cléo se retourna dans sa chambre le chercher. Mom lui avait sorti une enveloppe pré-timbrée.

-J'irais la poster demain, si tu veux, lui dit-elle.

-D'accord, merci Mom.

Cléo recopia l'adresse et lui tendit l'enveloppe fermée.

-Ils vont sans doute t'appeler pour te dire quand tu commences, la prévint Mom.

Cléo hocha de la tête, Mam avait l'air toujours si effondrée. La jeune fille la prit dans ses bras. Mom se joignit à leur étreinte.

-On va s'en sortir, rien ne peut nous ébranler tant qu'on est ensemble, dit-elle sur un ton serein.

Cléo entendit Mam sangloter et la serra un peu plus fort. Elle appréhendait beaucoup de découvrir ce travail qui risquait de lui prendre beaucoup de son temps libre très prochainement, mais elle était sûre de son choix. S'ils l'avaient choisie malgré le peu d'expérience qu'elle avait en matière de jeux vidéo, c'était sans doute parce qu'ils avaient besoin de voir comment une débutante pouvait se débrouiller avec leur matériel et leurs jeux. Ils avaient besoin d'elle, alors elle ferait de son mieux.

Cette année scolaire s'annonçait compliquée.


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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Mer 11 Juil - 23:31

Dessins de Cléo pour vous aider à la visualiser (et que je devrais refaire malgré la flemme)
C'est pas sa tenue exacte dans le chapitre, parce que je les ai dessiné avant de commencer à écrire, quand START était encore à l'état de projet.

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Jeu 12 Juil - 13:33

Chapitre 2 - Joueur 2 - PDV : Tévis

Le jeune garçon entendit vaguement le réveil de son frère sonner sans pour autant se réveiller. Une minute plus tard, son jumeau le secoua doucement par l'épaule.

-Grmbl !

-Debout Tévis, c'est la rentrée.

-Déjà ?

-Eh oui.

Tévis s'habilla la tête dans le brouillard et suivit son frère pour descendre petit déjeuner. Leur père était, fort heureusement, déjà parti au boulot. Au moins l'ambiance du petit déj, à défaut d'être à la fête, fut calme. Jusqu'à ce que Tévis se rappelle que cette année, lui et son frère serait séparés.
Pour ne pas passer pour un idiot, il préféra rester silencieux. Connaissant le sens de l'observation de son jumeau, ce dernier devait avoir deviné ce qui le mettait de mauvaise humeur et comme d'habitude il respectait son silence dans ce genre de situation.

Après s'être brossés les dents, débarbouillés et coiffés en silence, les deux frères récupérèrent leurs sacs dans leur chambre.
N'ayant pas connu leur mère, vivant sur le seul salaire de leur père, même adolescents les jumeaux partageaient encore la même chambre. Chacun avait sa moitié, avec son lit et une commode, mais il n'y avait pas la place pour plus de mobilier. La décoration de la pièce était poliment sobre, Tévis la considérait comme inexistante. Parquet vieillot et tapisserie bleue pâle, avec une seule fenêtre difficile à ouvrir. Ils n'avaient pas le droit de punaiser quoi que ce soit au mur, ni même d'écouter de la musique. C'était presque l'armée dans cette maison. Ils avaient juste le droit de poser quelques éléments représentant leurs passions sur leurs commodes. Celle de Tévis était actuellement vide, il avait décidé de tirer un trait sur sa dernière passion l'an dernier, mais sur celle de son frère se trouvait un casque de pompier bien que ce dernier ai également plaqué les jeunes sapeurs pompiers l'année d'avant. Leur nouveau centre d'intérêt n'étant pas approuvé par leur père, ils le pratiquaient en cachette de ce dernier, au risque de recevoir la punition de leur vie, voir d'être viré de l'appartement.

Tévis n'enfila qu'une seule bretelle de son sac à dos noir et sortit le premier. Son jumeau ferma l'appartement derrière eux. Ils vivaient à cinq cent mètre du collège, mais le lycée était plus loin.

-A ce soir, lui dit son frère avec une pointe de regret dans la voix.

Tévis sortit son smartphone de la poche de son short à motif militaire et le secoua.

-A la récré, dit-il.

Ils s'échangèrent un sourire complice.

Tévis n'aurait sans doute jamais pu supporter la vie qu'il menait sans son jumeau. Ils étaient tout l'un pour l'autre, personne d'autre ne pouvaient mieux les comprendre et ils savaient qu'ils n'étaient jamais vraiment seuls. C'était à la fois une force et une souffrance, car la moindre séparation leur était difficile. Tévis était le moins social des deux, du coup c'était particulièrement dur pour lui. C'était son frère qui se faisait des amis, qui devenaient parfois leurs amis à tous les deux. Mais ils entraient tous en seconde au lycée aujourd'hui, sans Tévis qui retournaient sur les bancs de la troisième.

A cette heure ci, il n'y avait pas encore grand monde dans la cours du collège et c'était tant mieux. Tévis n'avait aucune envie de se mélanger à la foule.
Quand il trouva sa classe, il envoya un texto à son frère pour l'en informer. Il ne s'attendait pas à recevoir une réponse tout de suite, son jumeau devait être trop occupé entre le bus, la découverte du lycée et les retrouvailles avec tous leurs potes.

Tévis était parmi les premiers arrivés dans la classe, il s'installa près de la fenêtre, tout au fond et posa son sac sur la chaise voisine pour dissuader qui que ce soit de s'asseoir à côté de lui. Étant donné que l'an dernier, son frère et lui étaient les seuls jumeaux de tout le collège, il savait que tous les élèves allaient le dévisager en entrant dans la classe. Il afficha son air de « tu t'approches, je mord » et fixa son pupitre, la main toujours sur son portable, attendant la vibration comme en apnée.

Au bout de quelques interminables minutes, un groupe de pies bavardes fit son entrée en se faisant bien remarquer. Il n'y avait pas plus agaçantes que ces dindes qui gloussaient toujours pour un rien et comme par hasard, après avoir échangé quelques politesses avec d'autres filles qu'elles semblaient embêter depuis des années, elles se posèrent devant lui.
Il serra la mâchoire et se leva en attrapant son sac.

-Où tu vas ? Jacassa l'une des poules.

-Vous faites trop de bruit, répliqua-t-il sans hésiter.

Il lui lança un regard noir, comme un avertissement. Il s'installa à l'autre bout de la classe, côté mur, derrière deux filles plus calmes.

La salle se remplit sans qu'il ne prête plus attention aux autres, son jumeau ne lui répondait toujours pas, mais il s'était fait une raison. Ils s'étaient promis de se contacter à la première récréation, il n'avait qu'à attendre deux petites heures.

Leur prof principale, il l'avait eu en histoire-géo l'an dernier, c'était l'une des prof les plus apprécié par les élèves pour de bonnes raisons. Elle était plutôt détendue et ne se prenait pas la tête avec les retards, même s'il ne fallait pas abuser non plus. Elle était sympa, pas débile.

Durant l'appel, les regards se tournèrent vers lui quand il leva la main, cela ne dura que quelques secondes et il resta de marbre malgré son agacement. Les années précédentes, il avait été plutôt fier d'attirer l'attention du fait d'être avec son frère, mais seul il avait l'impression d'être une bête curieuse, une attraction malsaine. Tout le monde savait qu'il avait redoublé, à la base il s'en foutait bien, mais il ne voulait pas de ce genre d'attention de leur part. Il était pas le seul redoublant de tout le collège non plus.

Le reste de la matinée, il resta plongé dans ses pensées pendant que leur prof répétait les formalités de début d'année. Il savait déjà tout ça et s'en foutait royalement. Il jetait de temps en temps des regard à son smartphone pour vérifier l'heure, se retenant de soupirer ou de faire tressauter son genoux d'impatience pour ne pas attirer l'attention de la prof. Il voulait éviter le plus possible d'attirer l'attention cette année, il voulait qu'on lui fiche la paix et passer ce foutu brevet pour être enfin débarrassé.

Ils eurent dix minutes de pause à dix heures, pendant que certains rattrapaient le petit déjeuner qu'ils avaient sauté par stress, lui avait posé son portable sur sa table et chattait avec son frangin.

« Désolé du retard, ça a été le bordel ce matin »

« T'inquiètes, je sais. T'as qui dans ta classe ? »

« Tu vas rire, personne. »

« Merde. T'as revu qui ? »

« Baptiste, Seb' et Julien. Les autres sont dans l'autre lycée. Et on est tous dans une classe différente. »

« Je me sens moins seul. »

Tévis reçu le lien d'un site. Ce n'était pas souvent que son frère lui en envoyait sans lui expliquer de quoi il s'agissait, mais il lui faisait confiance, ça ne pouvait que l'intéresser. Il n'étaient pas jumeaux pour rien.

Le lien menait vers une page d'actualité. Une nouvelle entreprise recrutait des bêta testeurs adolescents pour tester du nouveau matériel et de nouveaux jeux vidéos. Et ils commençaient à recruter aujourd'hui au centre commercial de la ville. Le reste était du blabla sur l'âge de la compagnie et son créateur, qui apparemment était un très jeune génie de l'informatique.
Tévis répondit à son frère.

« Je m'inscris direct. »

« Rendez-vous au centre commercial après les cours. »

La sonnerie coupa court à leur conversation. Tévis se sentait revigoré par cette nouvelle. Il n'envisageait pas ne pas décrocher ce job. Non seulement il aurait assez d'argent pour s'acheter ce qu'il voulait, mais en plus il pourrait bosser dans un domaine qui le passionnait. Évidemment, il n'avait pas d'ordinateur ni de console chez lui, mais il se rendait au cybercafé dès qu'il pouvait, tout son argent de poche y passait. Grâce aux horaires de son père, ses mercredis après-midi se déroulaient en ligne, dans la peau d'un assassin armé de deux sabres tranchants aux lames plus noires que la nuit.

A midi, après avoir mangé seulement la moitié de son assiette pleine d'aliments surgelés réchauffés et trop salés, il s'isola dans un coin de la cours. Peu après, un groupe s'installa à quelques mètres de lui.

-Hey, t'es tout seul ? Lui lança-t-on.

Il fit mine de ne pas avoir entendu.

-Ça te dit de venir avec nous ?

Il détourna la tête, la posant dans sa main, le coude contre son genoux replié. On insista pas et il n'en attendait pas moins. Le soleil tapait, mais il aimait cette chaleur un peu brûlante. Il ferma les yeux et somnola un peu jusqu'à la sonnerie.
Cette dernière le fit sursauter et il s'étira avant de rejoindre sa classe, le bras un peu endoloris d'avoir dormi dans cette position.

Les cours de l'après-midi lui parurent encore plus longs. Chaque prof se présentait et expliquait ses exigences, le programme de l'année et certains leur donnaient même un questionnaire à remplir. Les premiers cours lui laissaient une désagréable impression de déjà vu, ce qui n'avait rien d'étonnant dans sa situation. Et dire que toute l'année serait dans le même genre. C'était bien parce qu'il ne voulait pas avoir son père sur le dos qu'il n'avait pas l'intention de sécher.

Beaucoup d'élèves se rendirent au centre commercial après les cours, la nouvelle s'était rapidement répandue et tous voulaient s'inscrire. Au stand que tenait une femme, seule, une affiche disait qu'après un tri des formulaires, ceux restant seraient tirés au sort. Quelle drôle de façon de recruter … Mais au moins comme ça tous ceux qui correspondaient au profil avaient leurs chances.

Tévis ne trouva pas son frère, qui devait avoir du retard, aussi décida-t-il de s'engager dans la file. Il en informa son jumeau par texto, lui assurant qu'il lui gardait une place.

Quelques minutes plus tard, il reconnu la silhouette de son frère qui se frayait un chemin dans la foule du centre commercial.

-JOSIAH !! Hurla Tévis. ICI !!

Le visage de Josiah s'illumina en voyant son frère. Il le rejoignit dans la file.

-Alors, cette rentrée ? Demanda-t-il.

-Bof, et toi ?

-Pareil.

Tévis lui donna une tape dans le dos.

-J'espère qu'on sera rentré avant que Papa rentre du boulot, soupira Josiah.

-C'est mal barré …

-Si je lui envoies un texto, je dois lui dire l'heure à laquelle on sera rentré.

Il arrêta un jeune homme qui venait de s'inscrire.

-Excusez-moi, combien de temps vous avez attendu avant de passer ?

-Une heure.

-Merci.

-Vois plus large, lui dit Tévis quand il regagna la file.

Josiah envoya son texto.

-Et s'il nous dit de rentrer plus tôt ?

-On avait plus de batterie.

-Il va vérifier.

-On a rien entendu dans la foule.

-Admettons.

Les deux frères se murèrent dans le silence. Tévis savait que Josiah appréhendait la réaction de leur père, mais il s'était promis de ne plus laisser son paternel lui gâcher la vie. Le défier, c'était lui rendre la monnaie de sa pièce pour toutes ces années où il avait été sur leurs dos. Tévis ne voulait pas mettre Josiah dans l'embarras, mais il refusait de faire plaisir à son père. Il n'avait rien imposé à son frère, qui avait choisi de le suivre de son plein gré, alors il n'avait pas à s'en vouloir pour lui. Même si en fin de compte, il ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable. Son frère, son jumeau était la personne à qui il tenait le plus, son allié de toujours. Il n'aimait pas lui faire subir la colère de leur père.

-T'as qu'à rentrer si tu veux, finit-il par lâcher.

-Si j'avais voulu rentrer à l'heure, je ne t'aurais pas prévenu pour cette opportunité.

Josiah lui sourit.

-Je suis là de mon plein gré.

Tévis soupira.

-Faudra pas te plaindre si t'es puni, le prévint-il.

-Tu sais que c'est pas mon genre, lui rappela Josiah.

Tévis ne put retenir un sourire.

-Si on est sélectionné, c'est ensemble ou pas du tout.

L'attente était moins difficile avec son frère, mais ça restait long. Tévis commençait à saturer, il n'avait fait que patienter toute la journée, il n'en pouvait plus. Et plus ils se rapprochaient du stand, moins il supportait l'attente.
Quand enfin ce fut leur tour, il se dépêcha de remplir son formulaire, puis le donna à son frère sous le regard interrogateur de l'organisatrice.

Josiah glissa son formulaire dans celui de Tévis.

-Si on nous prend, c'est ensemble ou pas du tout, annonça-t-il.

La femme, qui avait des traits métissés asiatiques, haussa un de ses sourcils rouges. Elle repositionna une mèche flamboyante derrière son oreille et prit le formulaire qu'elle rangea avec les autres.

Tévis tendit sa main et Josiah la claqua. Rien ne pouvait ébranler leur complicité.

-Et maintenant on court.

A peine à l'extérieur, ils entrèrent dans une course folle et comme d'habitude, c'était Tévis le plus rapide. Il arriva à l'abri bus en quelques secondes et regarda son frère le rattraper.

-On aurait pu croire … que tu as perdu … en vitesse … depuis un an … mais c'est faux, haleta Josiah.

-N'importe quoi, se défendit Tévis. Je ne regrette rien.

-Tu ne regrettes pas le club, ça c'est sûr.

Ce qui sous entendait que Tévis regrettait autre chose, et même s'il ne l'admettait pas, son frère était le seul à pouvoir lui dire un truc pareil sans s'en mordre les doigts dans la seconde.

-On est pareil, conclut Josiah.

Lui aussi avait des regrets, mais tout comme Tévis, il avait tourné la page. Peut-être à cause de lui. Mais surtout à cause de leur père.

Comme ils s'y attendaient, celui-ci était rentré quand ils arrivèrent chez eux.
L'homme était grand, massif, musclé, mais il imposait surtout par son expression dure. Son visage, long à la mâchoire saillante, arboraient des rides de contrariétés comme incrustées dans sa peau. Il avait constamment l'air sévère.

-Je peux savoir ce que vous fichiez ?

Tévis soutint son regard, sentant dans son ventre naître le feu de la colère. Il avait décidé de ne plus se laisser faire, il ne s'était jamais vraiment laissé faire mais depuis un an, il résistait plus que jamais. Avec plus d'énergie, de fureur et de détermination.

-On a pas vu l'heure, dit calmement Josiah.

-Vous ne la voyez jamais.

-Parce qu'on a pas envie de rentrer voir ta sale gueule, répliqua sèchement Tévis.

-Vingts pompes, maintenant, rugit son père.

-Va te faire foutre.

Il l'avait vue venir, il avait tout fait pour qu'elle vienne, aussi Tévis esquiva la gifle que tenta de lui asséner son père.

-Tévis …

Josiah avait beau tenter de paraître imperturbable, la vision de son père tentant de s'en prendre physiquement à son frère devait être insupportable, même si c'était devenu quotidien.

-Dans votre chambre, reprit leur père.

Sa voix tremblait de rage.
Ils s’exécutèrent sans broncher cette fois. Tévis préférait de loin rester enfermé dans sa chambre que de supporter la compagnie de son paternel.

-Je sais déjà ce que je vais faire avec l'argent qu'on va gagner avec ce job, dit Tévis à peine la porte refermée. Prendre un studio à l'autre bout de la ville.

-Tu sais, c'est normal s'il s'inquiète quand on est pas à la maison et qu'on ne laisse pas de nouvelles.

-On l'a prévenu, on lui a dit où on était.

-On ne lui dit jamais où on est vraiment, fit remarquer Josiah.

-Parce qu'ils nous interdirait d'y aller pour des raisons stupides. On fait rien de mal, on fait juste un truc qu'il veut pas qu'on fasse. Parce qu'il avait déjà prévu comment on devait vivre nos vies.

-Il voulait qu'on réussisse dans ce qu'on aime …

-En nous dégouttant de ce qu'on aime, merci du cadeau.

Josiah se frotta la nuque. Il regardait le casque de pompier sur sa commode.

-T'as qu'à reprendre les JSP si tu veux, moi je l'écouterai plus. J'aime mieux me prendre des baffes.

Josiah secoua sa tête.

-Je n'aimais pas vraiment les JSP, je voulais juste être utile aux autres, tout comme toi tu veux juste courir parce que t'aimes ça. T'as jeté tes coupes pour tourner la page, je garde ce casque pour pas oublier pourquoi je voulais le porter et pourquoi je ne le porterai jamais.

Tévis commença à faire des pompes.

-T'aurais pu les faire devant lui, pouffa Josiah.

-Plutôt mourir que de lui faire ce plaisir, j'en fais parce que ça me calme.

-On a été conditionné pour que faire des pompes nous calme, convint Josiah.

Cette journée était à l'image de toutes les autres, Tévis trouvait un moyen de défier son père, le provoquait, l'insultait jusqu'à se prendre des claques et faisait ses pompes dans sa chambre en imaginant une vie de liberté. Josiah lui, était plus obéissant, il prenait simplement sur lui et encaissait la rancœur de leur père qui ne supportait pas que ses deux fils aient abandonné les voies qu'il leur avait tracé.

Et les journées qui suivirent furent elles aussi semblables, les jumeaux se retrouvaient après les cours et retournaient au cybercafé, ce qui les faisait rentrer assez tard et ils finissaient leurs journées reclus dans leur chambre. Leur père leur donnait une soupe et du pain sec, espérant sans doute que ce régime les pousserait à rentrer plus tôt. Cela ne rendait que les repas de la cantine du collège plus comestibles et nourrissants.

Tévis remarqua de loin les changements dans sa classe. La blondinette assise devant lui en cours faisait l'andouille et rendait chèvres les dindes qui tentaient de faire leur loi. Et au final, cela les calma et enhardit le reste de ses camarades de classe. Lui observait ce manège de loin sans intervenir, en simple spectateur.
Avec tout ça, la petite blonde, Hana - il avait retenu son nom à force de l'entendre dans la bouche de tous les autres – finit par devenir déléguée de classe. Il nota aussi qu'elle délaissait tout doucement la fille qui était habituellement assise à côté d'elle en classe. Ce genre de chose n'arrivait pas entre frère et sans doute plus particulièrement entre jumeaux, cette amitié lui paraissait étrange, car l'autre fille avait l'air de s'accommoder de cette situation. C'était peut-être un truc de fille, il n'avait eu que des potes mecs.

Cette Hana rendait les jours de classe un peu plus distrayants, et le premier mois lui donna l'impression de suivre un feuilleton. Que Tévis zappa quand un samedi matin, Josiah, qui surveillait le courrier tous les jours pour intercepter la possible réponse à leurs formulaires d'inscription avant que leur père ne tombe dessus, ramena dans leur chambre une grosse enveloppe cartonnée.

Josiah planqua l'enveloppe dans un petit sac à dos et ils s'échappèrent de l'appartement pendant que leur père était aux WC. Ils préféraient l'ouvrir dans un endroit où ils ne seraient pas surpris par leur geôlier.
Il se planquèrent sous un arbre dans un parc, Tévis faisait le guet pendant que Josiah ouvrait l'enveloppe et lisait la lettre. Cela prit quelques minutes d'éternité avant qu'il n'informe son frère.

-On est pris tous les deux, dit-il.

Tévis se mordit le poignet pour ne pas hurler de joie et d'excitation. Josiah sortit un livre de son sac, posa le coupon réponse dessus et s'appliqua à imiter la signature de leur père avant de signer lui même. Ils avaient même adapté les champs du coupon pour les jumeaux, Tévis signa donc à côté et Josiah déchira soigneusement la feuille à l'aide d'une règle.

-On a interdiction d'en parler à qui que ce soit. Normalement on peut tenir nos parents au courant, mais …

-Le paternel ne veut pas être au courant, assura Tévis.

Ils se précipitèrent au bureau de poste le plus proche, achetèrent une enveloppe et un timbre avec quelques pièces piquées dans le porte-feuille de leur père. Une fois leur réponse postée, ils se dirigèrent vers le cybercafé.

-S'il s’aperçoit de quoi que ce soit on est mort, soupira Josiah.

Il avait beau dire, il souriait de toutes ses dents. Tévis émit un petit ricanement.

-Peut-être qu'il nous foutera à la porte, ce serait cool.

-Huhum …

Tévis haussa un sourcil, il avait l'impression que son frère lui cachait quelque chose. Mais il ne s'en inquiétait pas plus que cela, Josiah n'agissait jamais contre lui et n'agirait jamais contre lui. Au pire il était neutre, et depuis le temps Tévis avait appris à ne pas lui en vouloir pour ça. Il n'arrivait jamais à lui en vouloir très longtemps de toute façon. C'était bien le seul avec qui il n'était pas rancunier.

-Bah, on va encore se faire engueuler en rentrant pour être sortis sans permission, ajouta Tévis en haussant des épaules.

Le soupir de Josiah fut bien sérieux cette fois.

-Mais c'est pas cher payé ce qu'on vient de faire, reprit Tévis. Ce job va changer nos vies.

Josiah hocha de la tête avec un petit sourire. Tévis s'en contenta, son frère était beaucoup moins démonstratif que lui et toujours en train de s'inquiéter pour les autres, c'était pour ça qu'il était aussi cool. Et Tévis ne le pensait pas seulement parce qu'ils étaient jumeaux, Josiah était vraiment la personne la plus gentille qu'il ait jamais connu. C'était tout simplement dans sa nature.
Alors qu'ils entraient dans le cybercafé, Tévis changea de sujet de conversation pour parler de ses projets pour leurs prochaines heures de jeu.

Ce redoublement s'annonçait comme la plus passionnante de toutes les années scolaires.

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Ven 13 Juil - 15:08

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Ven 13 Juil - 15:09

Chapitre 3 - Jouer 3 - PDV : Josiah

Le réveil de Josiah le tira d'un rêve dont il oublia instantanément le contenu. Il s'étira avant d'aller réveiller son jumeau qui n'avait plus de réveil depuis qu'il avait jeté les quatre précédents contre le mur en face de son lit. Son frère grommela.

-Debout Tévis, c'est la rentrée.

-Déjà ?

-Eh oui.

Josiah laissa son frère se lever et s'habilla de son coté, non sans laisser son regard s'attarder sur le casque de pompier qui trônait sur sa commode. Il mit un t-shirt bleu marine uni et un short à poche gris foncé.
Leur père était déjà parti au travail depuis une bonne heure, comme tous les matins les jumeaux petit déjeunèrent seuls dans un silence religieux. Josiah remarqua le pli sur le front de son frère, qui devait s'être rappelé que cette année, les jumeaux seraient séparés. Tévis avait délaissé ses devoirs l'année précédente au point de devoir redoubler sa troisième. Josiah, qui avait moins de difficultés en cours, rentrait en seconde au lycée. De leur cercle d'amis, Tévis était le seul à redoubler et une partie des autres entraient dans un autre lycée que celui où allait Josiah. Le jeune garçon n'était pas certain de se retrouver dans la même classe que ses amis restant, cette nouvelle année scolaire était un tout nouveau départ dans tous les sens du terme. Nouvel établissement, nouveaux professeurs, nouveaux cours, nouveaux camarades, nouveaux amis et tout ça sans son jumeau. Josiah était moins inquiet pour lui-même que pour son frère, qui avait son caractère et du mal à se faire des amis.

Après leur passage dans la salle de bain, durant lequel Josiah coiffa soigneusement ses cheveux noirs en pics droits sur sa tête et Tévis ébouriffa les siens vers l'arrière, les jumeaux attrapèrent leurs sacs de cours et sortirent de l'appartement dans lequel ils vivaient avec leur père. Leur mère s'était éteinte les heures qui avaient suivi leur naissance, aussi ils ne l'avaient jamais connue. Leur père les avait éduqué seul d'une main de fer, comme il enseignait à ses élèves dans l'armée. Les jumeaux n'avaient jamais reçu la moindre preuve d'affection de la part de leur père, ces derniers temps c'était même l'inverse.

Vint le moment où les jumeaux durent se séparer.

-A ce soir, dit Josiah.

Tévis agita son téléphone.

-A la récré, le corrigea-t-il.

Josiah sourit. C'est vrai, ils avaient leurs téléphones pour rester en contact. Il pourrait donc avoir des nouvelles de son frère durant les pauses.

Josiah tourna le dos à son frère et rejoignit d'un pas rapide l'arrêt de bus le plus proche. Il ne prenait que rarement le bus, vu qu'ils habitaient non loin du collège et que les jumeaux aimaient mieux courir et marcher que prendre les transports en commun. Josiah avait toujours un peu la nausée en bus ou en voiture, mais il n'avait plus le choix, s'il voulait arriver à l'heure au lycée tout en se levant en même temps que son frère, il devait prendre le bus.

Quand ce dernier arriva, il constata sans surprise qu'il était plein à craquer. Il se retrouva serré entre plusieurs élèves de différentes tailles et corpulences, dans l'odeur de transpiration et les bruits des conversations. Il en sortit quelques minutes plus tard en soupirant de soulagement.
Les bâtiments du lycée étaient moins nombreux et moins hauts que ceux du collège, sans doute parce que la moitié des collégiens qui passaient leur brevet allaient en apprentissage ou en lycée professionnel. Il y avait donc moins d'élèves dans le lycée général de la ville.

-Hey Jo' ! Appela une voix.

Durant les vacances, beaucoup de garçons avaient eu une poussée de croissance et leurs voix avaient mué. Josiah eut de la peine à reconnaître Baptiste, un ami du collège qui partageait sa passion de la lecture.

-T'étais moins petit dans mes souvenirs, rit ce dernier.

-Salut, ça va ?

Ils se serrèrent la main.

-Ouais et toi ? Pas trop dur la rentrée sans ton frangin ?

-Je m'inquiète un peu, avoua Josiah.

-Tu m'étonnes, quand on connaît le type, ça peut pas bien se passer pour lui.

Ils furent vite rejoint par deux autres amis.

-Bon, je crois qu'il reste que nous, fit Julien. Faut qu'on aille voir en quelles classes on est cette année.

Ils se frayèrent un passage dans la foule et Baptiste, le plus grand d'entre eux, trouva sa classe en premier.

-Ju', on est ensemble !

-Cool, se réjouit Julien. Et les autres ?

-Non, je vois pas leur nom dans notre classe …

-Ça fait rien, dit Josiah. Tu veux bien nous aider à trouver nos classes ?

-Toi Jo' t'es en Seconde A … sans Seb'.

-Merde, soupira Sébastien.

-T'es en Seconde C, Seb'.

Julien tapota le dos de Sébastien.

-On doit trouver nos salles maintenant, rappela Baptiste.

Il renseigna chacun et les quatre amis durent se séparer, car trouver leurs salles dans des couloirs inconnus ne s'annonçait pas simple. Josiah finit par y parvenir de lui même, et regarda la file d'élèves qui attendaient leur professeur principal dans le couloir. Plusieurs autres files longeaient les murs devant d'autres portes.
Josiah reconnut quelques têtes du collège, mais il ne connaissait personne en particulier. Il s'adossa contre le mur non loin d'une fille solitaire qui fixait ses pieds. Il vit passer les élèves jusqu'à ce que chaque file prenne en ampleur et que les premiers profs arrivèrent. Leur professeur principal, un homme d'une cinquantaine d'années à l'air fatigué vint leur ouvrir la porte. Le flot d'élèves entra et Josiah, qui ne voulait pas se presser, laissa chacun s'asseoir. Les élèves semblaient tous vouloir s'installer au fond, du coup il se retrouva au premier rang à côté de la fille solitaire. Elle était de taille et de corpulence moyenne, portait une robe longue bleue claire avec un petit gilet bleu marine et des ballerines noires. Ses grands yeux étaient d'un bleu très clair, si bien qu'on aurait put la croire aveugle. Ses longs cheveux noirs et lisses ruisselaient librement sur son dos, elle était plutôt jolie mais semblait très introvertie.

-Bonjour à tous, commença le prof avec une voix monotone. Je suis Monsieur Girard, professeur de français. Alors la seconde c'est l'année la plus courte du lycée, puisque vos vacances d'été commenceront début juin.

Certains élèves manifestèrent leur enthousiasme, le prof continua sur sa lancée, avec le même ton sans vie. Les cours de français s'annonçaient plutôt mal, heureusement que c'était le point fort de Josiah.
Le professeur continua avec l'appel, distribua les emplois du temps, puis leur fit remplir les formulaires pour leur carte de cantine, un court questionnaire et leur demanda de choisir un partenaire avec qui partager leur casier.

-Vous vous arrangerez entre vous si vous voulez changer en court d'année. Le lycée ne fournit pas les cadenas. Les demi-pensionnaires et les internes sont prioritaires pour les demandes de casier.

Josiah se tourna vers sa voisine.

-Bon, alors … tenta-t-il.

Elle rentra sa tête dans ses épaules.

-Je suis demi-pensionnaire et toi ? Demanda-t-il.

-Moi aussi, murmura-t-elle.

Josiah lut sur ses lèves plus qu'il ne l'entendit.

-On partage un casier ? J'irais acheter un cadenas si tu veux.

Elle lui lança un rapide regard avant que ses yeux ne se remettent à le fuir et elle hocha de la tête.

-Cool, lui sourit-il avec l'air le plus rassurant qu'il put afficher.

Le professeur distribua une fiche sur laquelle les binômes souhaitant un casier s'inscrivirent. Josiah se chargea de remplir leur partie.

-Pardon, comment tu t'appelles ? Demanda-t-il.

Il s'en voulait un peu de ne pas avoir retenu son nom durant l'appel.

-Ondine Ruissot, o-t.

Josiah s'empressa de l'ajouter à son binôme avant de faire passer la fiche.

-Moi c'est Josiah Sebak.

-Je sais …

Il se frotta la nuque, un peu gêné. Elle avait retenu son nom alors que lui ...

Pour finir, leur professeur principal leur fit faire la visite du lycée jusqu'à la récréation.
Alors qu'il suivait la classe en tâchant de retenir les lieux stratégique du lycée, Josiah entendit une conversation entre deux garçons.

-T'as vu l'annonce pour le recrutement de bêta testeur ? Demandait l'un des deux.

-Non, c'est quoi ?

-Dans notre ville, au centre commercial, ils recrutent des jeunes pour tester du matoss et des jeux vidéos.

-Sans dec' !

Josiah sortit son smartphone et trouva assez rapidement ladite annonce, il l'ajouta à ses favoris avant de ranger son portable. Il remarqua le texto que son frère lui avait laissé quelques heures plus tôt et s'en voulut de ne pas l'avoir entendu.

Le prof finit par les libérer pour la récréation, Josiah resta assis à sa place et s'empressa de répondre à son jumeau.

« Désolé du retard, ça a été le bordel ce matin »

« T'inquiètes, je sais. T'as qui dans ta classe ? »

« Tu vas rire, personne. »

« Merde. T'as revu qui ? »

« Baptiste, Seb' et Julien. Les autres sont dans l'autre lycée. Et on est tous dans une classe différente. »

« Je me sens moins seul. »

Josiah lui envoya le lien qu'il avait trouvé. Il savait que ça allait interpeller Tévis, il allait forcément vouloir décrocher ce travail, même si avec l'école ils n'auraient pas beaucoup de temps à y consacrer. Et Josiah voulait en être également. Une opportunité comme celle là ne se représenterait pas deux fois, ils devaient tenter leur chance.
Les jeux vidéos étaient devenus leur nouveau centre d’intérêt depuis l'année précédente, depuis qu'ils avaient tour à tour abandonnés leurs activités extra-scolaires, leurs passions approuvées et encouragées par leur père.
La réponse de Tévis ne tarda pas.

« Je m'inscris direct. »

Josiah eut un sourire et répondit alors que la sonnerie retentissait.

« Rendez-vous au centre commercial après les cours. »

Il rangea son portable dans sa poche alors que leur prof principal revenait pour les guider vers la prochaine salle de cours.
Il se retrouva encore au premier rang, mais seul cette fois. Ondine semblait avoir trouvé une autre fille aussi timide qu'elle avec qui elle partageait visiblement d'autres points communs. Josiah était content pour elles, ça ne le dérangeait pas vraiment de rester seul au premier rang, cela pouvait s'avérer un avantage pour suivre les cours.

A midi, alors qu'il sortait de classe, Ondine revint vers lui, accompagnée par sa nouvelle amie.

-Euh Josiah ? Demanda-t-elle d'une voix mal assurée.

-Oui ?

Il lui sourit et elle sembla se détendre.

-Désolée de t'avoir laissé tout seul …

-Désolée, couina l'autre fille.

Elle était plus petite qu'Ondine, avait elle aussi de longs cheveux, mais blonds et ondulés. Elle avait la peau pâle de ceux qui ne sortent pas beaucoup, des cernes sous les yeux et des lèvres fines. Ses yeux bleus avaient la bougeotte, comme ceux d'Ondine. Elle portait un jean slim bleu clair et un petit t-shirt vert bouteille avec des converses grises.

-Il n'y a aucun soucis, je vous assure, les rassura Josiah.

Les filles échangèrent un regard et il remarqua tout de suite qu'elles avaient déjà l'air proches alors qu'elles se connaissaient à peine.

-Tu veux manger avec nous ? Proposa Ondine.

Josiah n'avait jamais vraiment eu d'amies filles, quand il était petit les garçons préféraient rester entre eux. Et le caractère de son jumeau avait tendance à les faire fuir, alors il ne s'était jamais dirigé vers elles. Seulement maintenant, il avait grandi, il estimait être assez mature pour pouvoir avoir des amies. Et Tévis allait sans doute prendre en indépendance et en maturité aussi en redoublant loin de son jumeau.

-Avec plaisir, répondit-il.

Les voir sourire, même timidement, lui fit chaud au cœur.

-Au fait, pardon mais c'est quoi ton nom ? Demanda-t-il à la petite blonde.

-Sterenn Loar.

-Oh, c'est joli, c'est celte non ?

-Breton, rougit Sterenn.

Comme il avait retenu le chemin, Josiah guida les filles vers le réfectoire. Comme ils n'avaient pas de carte, un surveillant chercha leurs noms dans une liste avant de les laisser passer.

A table, les filles gardaient le silence. Avec le brouhaha présent dans le réfectoire, leurs petites voix seraient sans doute à peine audibles. Et leurs caractères introvertis faisaient qu'elles n'osaient sans doute pas prendre la parole. Josiah ne savait pas non plus trop quoi leur dire. Au cas où il sortit son téléphone et vérifia ses messages, Tévis n'avait plus tenté de le contacter.
En relevant les yeux, il croisa le regard d'Ondine qui se mit à fixer son assiette.

-Désolé, s'excusa-t-il. Mon frère jumeau a redoublé, alors on s'échange des texto pendant les récré.

-C'est pas grave, répondit Ondine. C'est normal puisque c'est ton jumeau.

C'était souvent ce que les gens disaient. « C'est normal que vous soyez ensemble, vous êtes jumeaux. » « C'est normal que vous soyez d'accords, vous êtes jumeaux. » « C'est normal que vous aimiez les mêmes choses, vous êtes jumeaux. » « C'est normal que vous vous entendiez bien, vous êtes jumeaux. »

-Vous avez des frères et sœurs ? Demanda Josiah.

Il profitait de l'occasion pour lancer la conversation.
Ondine secoua la tête, Sterenn aussi.

-Ah.

-Mes parents sont séparés, expliqua Ondine.

-Les miens ne veulent pas d'autre enfant, ajouta Sterenn.

-Ma mère est morte, déclara Josiah.

Les filles pâlirent. Il eut un petit sourire désolé.

-J'aime mieux percer l'abcès maintenant, se justifia-t-il. Et puis, c'était à ma naissance, je ne l'ai même pas connue alors je ne peux pas être triste.

-Tu as une belle-mère ? Demanda Ondine.

Il secoua la tête.

-Mon père est un peu … spécial. Il travaille à l'armée.

-Mes parents ont honte de moi, osa Sterenn.

-Mon père n'est pas mon vrai père, mais il ne le sait pas, continua Ondine.

-On a des familles complètement chelou, conclut Josiah avec un petit rire.

Elles se déridèrent également.

-Je suis contente, dit Ondine. On est un peu pareils.

-On se sent moins seuls, convint Josiah. C'est pas toujours évident de voir les familles normales quand la notre ne l'est pas.

Sterenn hocha de la tête avec conviction.

-Quelles sont vos passions ? Relança Josiah.

-La lecture, répondirent les filles à l'unisson.

Elles échangèrent un regard surpris avant de pouffer.

-Moi aussi j'aime lire, ajouta Josiah. J'aime aussi les jeux vidéos, j'en fais avec mon frère.

-J'aime les animaux et nager, dit Sterenn.

-J'aime danser et les robes, continua Ondine.

-J'aime beaucoup ta robe, la complimenta Sterenn. Mais je n'oserais pas en porter.

-C'est vrai que ça te va bien Ondine, approuva Josiah. Ça t'irait aussi sans doute Sterenn.

Sterenn rougit jusqu'aux oreilles.

-Tu es très gentil Josiah, lui répondit Ondine. C'est rare un garçon qui fait des compliments sur mes robes.

-Je suis sincère, j'aime juste m'intéresser aux gens. Je veux les comprendre et les aider.

Leurs assiettes terminées, ils sortirent tous les trois et cherchèrent leur salles de classe suivante.

-Du coup, je suis désolé les filles, mais après les cours je rejoindrai mon frère tous les jours, les prévint Josiah.

-C'est pas grave, lui assura Ondine.

-Mes parents veulent que je rentre tout de suite après l'école, dit Sterenn.

-Les miens aussi, ajouta Ondine.

Josiah n'hésita pas à s'asseoir par terre devant la salle de cours. Sterenn l'imita, mais Ondine resta debout. Josiah posa son sac à dos à plat au sol.

-Tu peux t'asseoir sur mon sac si tu veux pas salir ta robe, proposa-t-il à Ondine.

Cette dernière parut surprise qu'il ait deviné ce qui la retenait de s'asseoir par terre. Elle le remercia et s'assit sur son sac en prenant soin de remonter sa robe pour pas qu'elle ne traîne.

A la récré de l'après-midi, Josiah, Ondine et Sterenn restèrent ensembles. Ils étaient partis pour continuer ainsi toute l'année et ça convenait bien à Josiah. Ils s'étaient déjà décidé à passer leurs heures libres au CDI pour lire ou réviser.

Comme il l'avait dit, Josiah leur dit « à demain » à la fin des cours pour aller rejoindre Tévis au centre commercial.
Ce dernier l'informa par texto qu'il y était déjà, Josiah prit donc le bus pour le rejoindre. A peine entré à l'intérieur du hall, il aperçut son frère qui lui faisait de grands signes en hurlant :

-JOSIAH!! PAR ICI !!

Josiah manqua éclater de rire, son jumeau n'avait vraiment honte de rien, tout le monde s'était retourné pour le regarder. Il le rejoignit dans la file, qui avait l'air interminable.

-Alors, cette rentrée ? Demanda-t-il.

-Bof, et toi ?

-Pareil.

Il s'était peut-être fait deux amies, mais c'était encore tôt pour le dire, aussi préférait-il ne pas en parler pour le moment.
Tévis lui donna une tape dans le dos.

-J'espère qu'on sera rentré avant que Papa rentre du boulot, soupira Josiah pour changer de sujet.

-C'est mal barré …

Josiah sortit son téléphone de sa poche.

-Si je lui envoies un texto, je dois lui dire l'heure à laquelle on sera rentré.

Il arrêta un jeune homme qui venait de s'inscrire et passait devant eux.

-Excusez-moi, combien de temps vous avez attendu avant de passer ?

L'homme regarda son propre portable.

-Une heure.

-Merci.

-Vois plus large, lui dit Tévis quand il regagna la file.

Josiah envoya son texto sans grande conviction.

-Et s'il nous dit de rentrer plus tôt ? Demanda-t-il.

-On avait plus de batterie.

-Il va vérifier.

Leur père ne se laissait plus avoir par ce genre d'excuse, il demandait leurs smartphones pour essayer de les allumer et vérifiait même que la batterie était bien à l'intérieur. Il fallait croire que les jumeaux en avaient trop abusé.

-On a rien entendu dans la foule.

-Admettons.

Cela n'allait pas empêcher leur père de ne pas les croire et de les engueuler. Car il n'y avait pas d'autre mot pour définir ce qui les attendait qu'une grosse engueulade assaisonnée de gifles, même si ces dernières étaient destinées à Tévis. Josiah n'aimait pas voir son frère se faire frapper par leur propre père, il détestait les regarder sans rien faire, il se sentait impuissant. Il aurait tellement voulu s'interposer, essayer de les raisonner, mais ni l'un ni l'autre n'était le genre de personne à accepter de se poser et de se remettre en question. Josiah préférait éviter d'envenimer la situation. Mais il n'en pouvait plus, à chaque fois qu'ils sortaient avec son jumeau, il appréhendait le retour à l'appartement. Il ne se sentait plus chez lui là bas, il se sentait oppressé, comme étouffé par l'ambiance pesante et les disputes stériles répétées.

-T'as qu'à rentrer si tu veux, lâcha Tévis.

Josiah secoua la tête. Il n'était pas question qu'il renonce, il avait autant envie que Tévis de s'inscrire à ce tirage au sort pour décrocher leur premier job. Il aimait l'idée de commencer directement par un travail qui leur plairait, quel que soit le salaire. En plus ils auraient ainsi enfin leur propre argent de poche, tant que leur père ne tentait pas de le leur prendre. Mais étant donné qu'ils s'inscrivaient sans son accord, s'ils avaient la chance d'être engagés, les jumeaux devraient cacher l'existence de cet emploi.

-Si j'avais voulu rentrer à l'heure, je ne t'aurais pas prévenu pour cette opportunité.

Il sourit et ajouta :

-Je suis là de mon plein gré.

Tévis soupira.

-Faudra pas te plaindre si t'es puni, le prévint-il.

-Tu sais que c'est pas mon genre, lui rappela Josiah.

Tévis ne put retenir un sourire.

-Si on est sélectionné, c'est ensemble ou pas du tout.

Ça allait de soit, même si ça risquait de saper toutes leurs chances.

Après de longues minutes d'attente, ce fut enfin leur tour de recevoir les formulaires d'inscriptions, qu'ils devaient remplir sur place. Sans surprise, Tévis fut le plus rapide à terminer et il tendit sa feuille à Josiah, qui termina de remplir son propre formulaire, vérifia que les deux étaient correctement remplis, glissa le formulaire de son frère dans le sien et le tendit à la femme qui s'occupait des inscriptions.

-Si on nous prend, c'est ensemble ou pas du tout, annonça-t-il.

Elle les dévisagea avec circonspection, avant de prendre leurs formulaires et de les glisser dans son dossier.
Alors qu'ils repartaient, Tévis tendit sa main et Josiah la claqua en signe de victoire.

-Et maintenant on court, décida Tévis.

Ça n'allait pas vraiment leur faire gagner du temps, mais Tévis adorait courir, quoi qu'il en dise. Et Josiah aussi appréciait l'exercice physique, même s'il avait du mal à suivre son jumeau. Sans surprise, ce dernier le laissa derrière et atteint rapidement l'abri-bus.
Josiah le rejoint quelques secondes plus tard.

-On aurait put croire … que tu as perdu … en vitesse … depuis un an … mais c'est faux, haleta-t-il.

-N'importe quoi, se défendit Tévis. Je ne regrette rien.

-Tu ne regrettes pas le club, ça c'est sûr. On est pareil.

Tévis eut un drôle de regard, mais ce n'était pas étonnant. Il avait abandonné le club d'athlétisme l'année précédente, ne trouvant plus aucun plaisir à courir pour la compétition, mais cela ne voulait pas dire qu'il n'aimait pas courir. Et pour Josiah, quitter les Jeunes Sapeurs Pompiers avait aussi été une libération. Voir son frère lâcher le club l'avait fait ouvrir les yeux sur sa propre situation et surtout sur l'emprise que leur père avait toujours eu sur eux.

Et évidemment, ce dernier était rentré avant eux. Josiah se tendit inconsciemment, il n'arrivait jamais à se détendre dans cet endroit, en particulier durant ces instants là. Leur père se tenait comme un chien de garde derrière la porte d'entrée, et à peine avaient-ils croisés son regard qu'ils étaient pris au piège. La porte se refermait alors et c'était l'explosion.

-Je peux savoir ce que vous fichiez ?

Josiah eut du mal à soutenir son regard, il sentait Tévis s'énerver à côté de lui. L'huile allait être jetée sur le feu d'une seconde à l'autre.

-On a pas vu l'heure, tenta Josiah le plus calmement qu'il put.

-Vous ne la voyez jamais.

Josiah ne devait surtout pas détourner le regard ni montrer le moindre signe de faiblesse, sinon son père en profiterait dans l'instant. Il soutint son regard, l'air impassible.
Tévis ne tarda pas à faire diversion.

-Parce qu'on a pas envie de rentrer voir ta sale gueule.

Toujours aussi insultant, Josiah retint un soupir. Aucun d'eux ne mettait jamais du sien pour calmer les choses, la guerre était ouverte et faisait rage depuis des mois.

-Vingts pompes, maintenant, rugit son père.

-Va te faire foutre.

Josiah ne put qu'assister à la scène. Son père leva la main pour gifler son frère, qui s'y attendait bien entendu et l'esquiva sans peine.

-Tévis … ne put s'empêcher de dire Josiah.

Comme si sa voix avait sorti leur père d'un état second, ce dernier les renvoya dans leur chambre.

-Je sais déjà ce que je vais faire avec l'argent qu'on va gagner avec ce job, dit Tévis à peine y furent-ils enfermés. Prendre un studio à l'autre bout de la ville.

-Tu sais, c'est normal s'il s'inquiète quand on est pas à la maison et qu'on ne laisse pas de nouvelles, émit Josiah.

Il essayait autant de se convaincre que de convaincre son frère, mais c'était peine perdue.

-On l'a prévenu, on lui a dit où on était.

-On ne lui dit jamais où on est vraiment, fit remarquer Josiah.

Qu'est-ce qu'il racontait ? Rien n'excusait la violence, il y avait toujours d'autres solutions.

-Parce qu'ils nous interdirait d'y aller pour des raisons stupides. On fait rien de mal, on fait juste un truc qu'il veut pas qu'on fasse. Parce qu'il avait déjà prévu comment on devait vivre nos vies.

-Il voulait qu'on réussisse dans ce qu'on aime …

-En nous dégouttant de ce qu'on aime, merci du cadeau.

Josiah se frotta la nuque. Il regarda son casque de pompier décoratif. Tévis avait raison, dès qu'ils avaient manifesté leurs premiers intérêts à la course et aux pompiers, leur père les avait directement inscrits et encouragés. Mais bien vite, il s'était mis à contrôler leurs résultats et à leur imposer des entraînements supplémentaires malgré les avertissements de leurs professeurs, allant jusqu'à les punir lorsqu'il n'était pas satisfait par les efforts qu'ils fournissaient. Déjà à l'époque, Tévis se rebellait contre la présence étouffante de leur père, jusqu'à ce que ...

-T'as qu'à reprendre les JSP si tu veux, moi je l'écouterai plus. J'aime mieux me prendre des baffes.

La voix de Tévis avait ramené Josiah au présent, celui ci secoua la tête.

-Je n'aimais pas vraiment les JSP, je voulais juste être utile aux autres, tout comme toi tu veux juste courir parce que t'aimes ça. T'as jeté tes coupes pour tourner la page, je garde ce casque pour pas oublier pourquoi je voulais le porter et pourquoi je ne le porterai jamais.

Parce qu'il ne voulait pas se sacrifier pour les autres, ce n'était pas en devenant l'ombre de lui même qu'il pourrait aider qui que ce soit. Il avait été dégoutté du métier de pompier, mais il existait mille autres moyens de venir en aide aux autres.

Tévis commença à faire des pompes.

-T'aurais pu les faire devant lui, pouffa Josiah.

Son rire était plus ironique que joyeux.

-Plutôt mourir que de lui faire ce plaisir, j'en fais parce que ça me calme.

-On a été conditionné pour que faire des pompes nous calme, convint Josiah.

Et de manière générale, se dépenser réduisait le stress. Il valait mieux que Tévis se défoule de cette façon.

Les semaines qui suivirent furent à l'image de cette rentrée scolaire. Les moments passés à l'école étaient les plus paisibles, Josiah était tantôt assis seul ou avec Ondine ou Sterenn. Les filles se détendaient de plus en plus en sa présence, il se sentait vraiment à l'aise avec elles. Mais il n'osait toujours pas parler d'elles à Tévis, c'était idiot, il n'avait aucune raison de lui cacher qu'il s'était fait des amies. Mais son jumeau n'avait pas l'air de se faire des amis lui même au collège, alors il ne voulait pas trop parler de ses nouvelles amitiés de peur de le mettre mal à l'aise. Après les cours, ils se retrouvaient au cybercafé et rentraient généralement après que leur père soit de retour du travail, ce qui occasionnait de nouvelles disputes et plusieurs fois Tévis reçut des claques qu'il ne put esquiver.
Josiah ne le montrait pas pour ne pas encourager son frère, mais il détestait son père pour ses démonstrations de violence. Il détestait cet appartement, lui aussi voulait s'échapper. Mais ils n'avaient nul part où aller.

A force, Ondine et Sterenn remarquèrent qu'il s'assombrissait de jour en jour. Et même si elles n'osaient pas lui en parler de peur de le blesser, il s'en aperçut et finit par lancer le sujet de conversation de lui même. Se confier à elles ne pouvait que lui faire du bien après tout. Il attendit qu'ils aient fini de déjeuner et s'installèrent dans un coin de la cours à l'écart des autres.

-Je ne vous en ai pas parlé avant parce que je pense que mon frère ne voudrait pas que j'en parle à qui que ce soit, mais ça me pèse vraiment alors … Commença-t-il en cherchant ses mots.

-Tu peux nous faire confiance, lui assura Ondine.

-On n'en parlera à personne, renchérit Sterenn.

-Merci, en fait …

Il prit une profonde inspiration.

-Mon père frappe mon frère.

Elles firent des yeux ronds.

-Oh non, couina Sterenn en mettant ses mains devant sa bouche.

-C'est … horrible … bafouilla Ondine.

-Il ne me touche pas parce que je me tiens tranquille, j'essaie de ne pas envenimer la situation, mais …

-Personne ne peut regarder son frère se faire frapper indéfiniment, conclut Ondine. Enfin je suppose, je n'ai pas de frère, mais si j'en avais un …

-Je déteste qu'on fasse du mal aux animaux, ajouta Sterenn. Ce doit être tellement pire quand c'est un frère.

Josiah hocha de la tête.

-Je ne sais pas quoi faire, avoua-t-il. Mon frère provoque mon père, mais il a ses raisons … On ne peut pas parler à mon père, il préfère punir ou gifler. Et c'est de plus en plus souvent.

Les filles le regardaient avec compassion et inquiétude. Il s'en voulut alors de les avoir mis dans cette situation, il ne voulait pas qu'elles s'inquiètent pour lui.

-Je ne sais pas trop quoi faire non plus, marmonna Ondine.

-Il y a des associations pour protéger les animaux, fit Sterenn. Alors tu peux aussi demander de l'aide.

-Oui, il faut en parler à un adulte, approuva Ondine.

Josiah hocha de la tête. Elles avaient raison, il y avait pensé aussi, mais il n'avait pas envie de mêler d'autres personnes à ses problèmes et il craignait les conséquences de ses révélations.

-Que peut-il arriver de pire que de voir ton frère être frappé par ton père ?

Sterenn avait un air déterminé et convaincu qu'il ne lui connaissait pas.

-C'est ce que je me dis quand je dois prendre une décision difficile, expliqua-t-elle. Comme la première fois où j'ai appelé la SPA pour sauver le chien de mon voisin qui était frappé et enfermé tout le temps. J'avais très peur que mon voisin apprenne que c'était moi et qu'il se venge, je voulais pas que mes parents apprennent que je m'en étais mêlé, mais personne ne faisait rien et c'était si horrible de l'entendre pleurer … Moi je ne serais que punie et un jour je partirais vivre toute seule de mon côté, je serais libre par moi même alors que ce petit chien ne pouvait compter que sur moi.

Il ne l'avait jamais entendue parler autant avec une voix aussi claire.

-Alors qu'est-ce qui peut être pire que de voir ton frère se faire frapper ? Répéta-t-elle. Vous êtes jumeaux, personne ne sera assez idiot pour vous séparer même si on vous place en famille d'accueil. Alors … alors …

Josiah sourit.

-Merci Sterenn.

Elle rougit, baissa les yeux et tripota ses mains.

-De rien, bafouilla-t-elle d'une voix faible. J'ai dit ce qui me passait par la tête.

-Tu as raison, les choses ne peuvent pas être bien pires. C'est mon devoir d'en parler, pour mon frère, mais aussi pour mon père qui se damne chaque jour un peu plus.

Ondine hocha de la tête.

-Je vais aller voir la conseillère d'orientation, décida Josiah. Je préfère que les profs ne soient pas au courant et ne changent pas de comportement avec moi, je ne veux pas de traitement de faveur à l'école.

-Tu veux qu'on t'accompagne ? Proposa Ondine.

-C'est gentil, mais je préfère y aller seul.

Il lui sourit pour la rassurer.

-Je vais prendre rendez-vous pour la semaine prochaine.

Josiah laissa les filles au CDI et se rendit au bureau de la conseillère d'orientation où il prit rendez-vous.

Le lendemain, samedi, Josiah se leva encore aux aurores pour aller chercher le courrier. Il devait faire en sorte que, si l'entreprise de conception de matériel et jeux vidéos les contactaient, leur père ne s'en rendent pas compte. Il ouvrit la boite aux lettre, l'esprit encore un peu embrumé, et s'arrêta net en voyant une grosse enveloppe cartonnée. Son cœur rata un battement, il se dépêcha de rentrer le plus discrètement possible et de réveiller Tévis, qui s'habilla en quatrième vitesse. Ils sortirent à la première occasion avec un sac contenant un livre, un crayon, un peu d'argent dérobé dans le porte-feuille de leur père et l'enveloppe.

Ils se rendirent dans un parc et Josiah ouvrit l'enveloppe pendant que son frère veillait à ce que personne ne les voit.
Les lettres majuscules en première page ne laissaient aucun doute, mais Josiah préféra parcourir le reste des documents pour s'en assurer. L'ensemble des règles imposées lui semblait faciles à respecter, puisqu'ils ne voulaient rien dire à leur père.

-On est pris tous les deux, annonça-t-il.

Tévis se mordit le poignet pour étouffer son cri de joie et d'excitation. Josiah imita la signature de leur père, habitué à tricher pour signer les avertissements que recevait son frère au collège. Puis il dessina sa propre signature avant de passer le crayon à ce dernier.

-On a interdiction d'en parler à qui que ce soit, précisa-t-il. Normalement on peut tenir nos parents au courant, mais …

-Le paternel ne veut pas être au courant, assura Tévis en signant.

-S'il s’aperçoit de quoi que ce soit on est morts, soupira Josiah alors qu'il peinait à dissimuler sa propre joie.

-Peut-être qu'il nous foutera à la porte, ce serait cool, se réjouit Tévis.

-Huhum …

Tévis ne se doutait pas qu'ils pourraient peut-être quitter leur appartement plus tôt qu'il ne le croyait. Josiah ne voulait pas gâcher le plaisir de son frère aussi décida-t-il de continuer à garder le secret pour le moment. Il verrait bien comment ça allait se passer avec la conseillère d'orientation.

Ils se rendirent au bureau de poste, achetèrent une enveloppe et un timbre et postèrent leur coupon. Tévis était excité comme une puce. Josiah avait du mal à oublier son rendez-vous avec la conseillère d'orientation malgré cette nouvelle inespérée. Il avait l'impression de trahir son frère, mais ce dernier n'arrêtait pas de dire qu'il voulait fuguer, alors il n'allait pas lui en vouloir très longtemps. Du moins, c'était ce que Josiah espérait.

Le week end ne fut pas différent des autres. Les jumeaux passèrent leur samedi au cybercafé, leurs portables éteints pour éviter que leur père ne les harcèle ou les retrouve. Ils rentrèrent le plus tard possibles et subirent la colère de leur père. Josiah prenait encore et toujours sur lui en se disant que ça ne durerait pas trop longtemps. Le dimanche, ils restèrent cloîtrés dans leur chambre, leur père veillant à ce qu'ils ne sortent pas, quitte à gâcher son seul jour de repos de la semaine.

Le lundi suivant, Josiah avait rendez-vous avec la conseillère d'orientation en début d'après midi, il avait donc l'autorisation de manquer une heure de cours. Ondine et Sterenn l'encouragèrent avant qu'il ne les laisse devant leur prochaine salle de cours pour se rendre au bureau de la conseillère, une boule dans le ventre.

Une fois installé devant elle, Josiah décida de mettre les pieds dans le plat directement de peur de se dégonfler.

-Alors, tu voulais me parler de ton orientation ? Demanda la conseillère.

-Euh non, pas pour l'instant. En fait, je ne sais pas vers qui me tourner alors voilà … Mon père frappe mon frère presque tous les jours.

La conseillère écarquilla les yeux un court instant avant d'afficher un air sombre.

-Je comprend… c'est une situation grave. Tu as conscience que sachant cela, je vais être obligée de contacter les services sociaux ? Je ne peux pas vous laisser toi et ton frère vivre chez cet homme s'il s'en prend à vous physiquement.

Josiah hocha de la tête.

-Je crois que rien ne peut être pire que de laisser les choses comme ça …

-Raconte-moi, il faut que je sache tout en détail pour pouvoir t'aider et vérifier que tu ne me mens pas.

-Je comprends.

Josiah raconta le déroulement d'une journée type, mais aussi depuis quand cette situation durait et évoqua le comportement de son père depuis qu'ils étaient petits. Il n'oublia pas de parler des provocations de son frère et de la perte tragique de sa mère. Puis il raconta comment ses amies l'avaient convaincu d'en parler malgré sa crainte.

-Ton père n'a jamais vu de spécialiste ? Demanda la conseillère d'orientation.

-Je ne crois pas, il est très orgueilleux …

-Et est-ce qu'il te fait peur ?

Il hocha de la tête.

-Tu penses sans doute que seul ton frère est en situation de maltraitance, mais tu l'es également. Ce n'est pas normal d'avoir peur de ton père et de ne pas te sentir en sécurité chez toi, en plus il ne vous nourrit pas correctement. Je vais appeler les services sociaux pour leur expliquer la situation, personne ne saura que tu es venu m'en parler, ni ton père ni ton frère.

Josiah hocha de la tête.

-En revanche, il va falloir apporter les preuves de maltraitance. C'est triste à dire, mais si ton frère ne porte pas les marques de coups, ça va être difficile de vous sortir de là.

Josiah s'y attendait, il sortit son smartphone de sa poche.

-J'ai un enregistrement audio de ce week end, dit-il.

Il appuya sur « play ». Au fur et à mesure que les cris, les insultes retentissaient dans le bureau, la mine de la conseillère s'assombrissait de plus en plus, jusqu'à ce que le son de la gifle se fasse entendre. Josiah serrait les dents et les poings, il avait du mal à se retenir de trembler.

-Et est-ce que ton frère se comporte comme cela avec ses professeurs ?

-Non, il n'est pas très poli, mais il n'insulte pas les profs et ne leur crie pas dessus.

-Tu connais les noms de ses professeurs ?

Josiah la renseigna du mieux qu'il put.

-Merci, au besoin nous pourrons prendre contact avec eux. Je pense que j'ai tout ce qu'il faut, ce n'est pas la première fois que je me trouve dans ce genre de situation, c'est triste que ça existe encore à notre époque. Je vais faire de mon mieux pour t'aider. Puis-je avoir ton numéro de téléphone ?

Ils échangèrent leurs numéros et elle sauvegarda l'enregistrement dans une carte SD au cas où. Puis elle le raccompagna.

-Cet enregistrement devrait suffire, ne prends pas trop de risque d'accord, continue à te tenir à l'écart, courage. On va tout faire pour vous aider, ton frère et toi.

-Merci beaucoup.

-A bientôt.

Josiah regagna sa classe en essayant de se ressaisir pour ne pas alerter son prof ou ses camarades de classe.

Cette année s'annonçait cataclysmique.



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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Hier à 17:56

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Hier à 17:57

Chapitre 4 -Joueur 4 - PDV : Loeva

-LO-E-VA !!

Par réflexe, la jeune fille roula hors de son lit au moment où une vingtaine de kilos s'étalait dessus de tout son poids après avoir ouvert la porte de la chambre à la volée.
Loeva se releva. Elle était de taille moyenne pour ses seize ans et demi, mais des muscles fins et secs roulaient sous sa peau au moindre ses mouvements, fruit d'une activité sportive maintenue depuis son plus jeune âge. Elle souleva la petite fille gesticulante qui se débattait avec ses draps.

-Nikki, t'as encore une heure de sommeil avant ton heure de levé, grogna Loeva.

-J'ai pas envie de dormir.

-J'échangerais bien ma place avec la tienne, mais j'peux pas. File, je dois m'habiller.

La fillette s'enfuit en riant, pendant que sa sœur soupirait.

Loeva commença par tirer le store de son velux. Le ciel s'ouvrit sous ses yeux alors que la lumière du soleil pénétrait sa grande chambre sous la pente du toit de la maison. La tapisserie était d'un beige un peu jaune, éclairant la pièce même avec peu de lumière. Le lit qui faisait face à la fenêtre était un deux places dans lequel Loeva pouvait s'étaler à sa guise. Elle avait une table de nuit en bois clair avec une lampe bleue claire et un réveil digital. Une grande armoire se dressait à côté de la porte, même si Loeva n'avait pas beaucoup de vêtements. Elle y rangeait aussi des CDs et des cassettes audio. Un vieux lecteur quasiment indestructible était posé sur son grand bureau en bois clair à côté d'un ordinateur portable fermé. Sur sa chaise à roulettes attendait un sac à dos noir. Les murs étaient couverts de posters de films, de groupes et d'animés mangas.

Loeva fit quelques étirements pour réveiller son corps avant de s'habiller d'un débardeur rouge et d'un jean large. Elle glissa ses pieds dans des sandales de marche et descendit prendre son petit déjeuner avec son père et sa petite sœur. Nikki avait déjà de la pâte à tartiner au chocolat plein les joues.
La fillette était encore dans son pyjama d'été rose. Ses longs cheveux blonds étaient emmêlés dans son dos.

-Je t'ai fait une tartine, lui dit elle en lui tendant une tranche de pain dégoulinante de pâte à tartiner.

-Merci, accepta Loeva.

Elle s'en mit plein les doigts, mais Nikki était tellement contente de s'être rendue utile.

-Tu vas aller au centre commercial, hein ? Demanda la fillette.

-Elle va aller à l'école, rappela leur père. C'est la rentrée aujourd'hui Nikki.

-Oui, mais après elle doit aller au centre commercial pour le bête à test de l'heure, c'est un travail de jeux vidéo trop cool.

-Bêta testeur, la corrigea Loeva. Et j'ai pas oublié, parce que tu me bassines avec ça depuis trois jours.

-Mais tu n'auras pas le temps pour ce travail, dit leur père.

-Y a peu de chance que je sois prise, mais même si ça arrivait, il suffira que je m'organise pour trouver le temps de faire mes devoirs et de m'entraîner un peu.

-C'est toi qui vois, mais si tes notes en pâtissent, ta mère te fera arrêter.

-Je sais, t'inquiète je vais gérer, mais c'est si je suis prise, le rassura Loeva.

-Je pourrais aller avec toi au centre tout à l'heure ? Demanda Nikki.

-Oui, mais tu pourras pas t'inscrire, rappela Loeva.

-C'est nul d'être petite, bouda Nikki.

-Tu pourras quand tu seras plus grande, lui assura son père.

Loeva se rendit ensuite dans la salle de bain qu'elle partageait avec sa sœur à l'étage. Leurs deux chambres, leur salle de bain et une salle de jeu se trouvaient au premier, alors que la pièce de vie, la cuisine et la suite parentale, comprenant une chambre et une petite salle de douche, se trouvaient au rez-de-chaussée.
Loeva se brossa les dents, se débarbouilla et mit de l'ordre dans ses cheveux dorés qui chatouillaient sa nuque. Satisfaite du reflet qu'affichait le miroir, elle récupéra son sac à dos et rejoignit son père.
Ce dernier, derrière ses épaisses lunettes, portait un t-shirt gris aux motifs celtiques délavés et un short kaki. Il portait encore des chaussettes dans ses sandales, qu'il n'enlevait que sur les plages.

-Allons-y, dit-il.

Loeva le suivit à l'extérieur, la voiture de sa mère occupait déjà la petite allée devant le garage, la vieille casserole de son père attendait de l'autre côté de la route, près des poubelles. La famille vivait dans un lotissement, dans un petit village non loin de la ville où les parents travaillaient et où Loeva étudiait. Nikki allait dans la petite école maternelle et primaire du village.

Le père de Loeva la déposa devant le lycée, elle eut à peine le temps de lui dire « à ce soir » qu'il s'éloignait à cause du flot des voitures pourtant loin d'être aussi important que celui des élèves. Loeva suivit la foule dans la cours et joua des coudes pour atteindre le tableau d'affichage des classes. Une fois qu'elle eut trouvé la sienne, elle s'éloigna rapidement.

Dans le couloir, elle trouva sans surprise son amie qui l'attendait, un petit bout de jeune fille déjà bien formée. Dans sa jolie robe blanche parsemée de fines dentelles aux manches mi-longues un peu transparentes, avec ses cheveux bruns attachés en queue de cheval longée par une petite tresse sur le côté gauche de sa tête, elle était vraiment jolie. Elle était si sobrement maquillée que cela se voyait à peine, sa peau était légèrement bronzée et paraissait presque pâle à côté de la peau halée de Loeva.

-Loeva !

La jeune fille posa son sac en bandoulière à fleurs et prit Loeva dans ses bras.

-Tu vas bien ? Tu as passé de bonnes vacances ?

-Oui et oui. Et toi ?

-Ça va très bien, je suis contente de te retrouver. Et mes vacances étaient … ordinaires.

Autrement dit ses parents l'avaient envoyée chez ses grands-parents au bord de la mer, loin de toute connexion internet, de la civilisation et surtout près de ses insupportables cousins.

-Tu as survécu.

-Hey salut Tatianna, Loeva !

Un garçon qu'elles avaient dans leur classe depuis la seconde apparut. Il portait un t-shirt noir avec le logo d'un manga dessiné dessus, un short en jean et des baskets noires. Il était de taille moyenne et un peu enrobé, avec d'épais cheveux ébouriffés et teints en blonds. Son visage légèrement joufflu gardait les cicatrices de boutons d’acnés mal traités, il avait les yeux verts et le teint pâle pour une fin d'été.
Il leur fit la bise en dévorant Tatianna des yeux, comme d'habitude. Loeva leva les yeux au ciel.

-Salut Flavien, répondit Tatianna.

-Ça va ? Leur demanda-t-il.

-Oui et toi ?

-Nickel. Vous faites quoi après les cours ?

-Je rentre chez moi, soupira Tatianna. Mon chauffeur m'attendra devant le lycée, comme d'habitude...

-Je vais au … Commença Loeva.

-Ah dommage, la coupa Flavien. J'espère qu'un jour tes parents te laisseront sortir.

-Moi aussi, et toi Loeva, tu fais quoi après les cours ? Demanda Tatianna.

Elle avait dû remarquer que Loeva avait, pour une fois, quelque chose à raconter avant que Flavien ne la coupe.

-Je vais au centre commercial m'inscrire au tirage au sort pour le job de bêta testeur, put enfin expliquer Loeva.

-Ah oui, j'en ai entendu parler, dit Tatianna. La chance, j'aimerais beaucoup m'inscrire aussi, mais c'est impossible … J'espère que tu seras tirée au sort.

-Moi aussi je vais m'inscrire, déclara fièrement Flavien.

-Vous n'aurez qu'à y aller ensemble, proposa Tatianna.

-Euh ouais … Hésita Flavien en jetant un regard en biais à Loeva.

Loeva qui n'avait pas de poitrine, ni de maquillage, ni de jolie robe, et qui avait tendance à faire fuir à peu près tout le monde avec son caractère froid et distant. Loeva qui n'avait pas plus envie que lui de traîner avec le jeune homme.

-J'y vais déjà avec ma sœur, refusa Loeva.

-Oh, tu diras bonjour à Nikki, lui dit Tatianna. Elle doit avoir encore grandi depuis la dernière fois que je l'ai vue.

-Ouais, elle pèse de plus en plus lourd, répondit Loeva.

Elle pensait à la façon invasive et traumatisante qu'avait sa sœur de la réveiller le matin.
Tatianna eut un petit rire et Flavien haussa un sourcil avec un air un peu perdu.

Leur professeur principal fit son apparition, un homme d'une quarantaine d'années, grand, maigre et à l'air énergique. Il leur ouvrit la salle en les saluant avec motivation. Les élèves les moins stressés lui sourirent avec plus ou moins de gêne.

Loeva et Tatianna s'assirent au deuxième rang, Loeva n'était pas de nature très bavarde et Tatianna était une élève très très sérieuse qui mettait un point d'honneur à noter le moindre mot des professeurs. Elles n'avaient donc aucune raison de se cacher au fond de la classe. Contrairement à Flavien qui aimait dessiner sous ses cours, et qui s'isola au fond de la classe avec un ami. Au moins comme ça il ne les collait pas pendant les cours.

Le prof expédia les formalités le plus vite possible avant de les envoyer à leur première vraie heure de cours. Les premières connaissaient déjà le lycée et pouvaient donc trouver facilement les salles dans lesquelles ils allaient avoir cours, pour eux la rentrée n'était pas vraiment un jour plus cool que les autres, puisqu'ils entraient plus vite dans le vif du sujet que les petits nouveaux de secondes ou les collégiens dont les profs démarraient souvent l'année plus doucement.
Pour Loeva et Tatianna, c'était comme si elles avaient repris leurs cours normalement, à la différence qu'elles découvraient de nouveaux professeurs et salles de classes cette année. Elles reprirent leurs habitudes pendant les pauses, zonant dans les couloirs entres les salles ou s'asseyant sur des bancs dans la cours, au soleil. Parfois Flavien venait les voir, pour glisser quelques compliments à Tatianna ou essayer d'en savoir plus sur elle. Loeva le tolérait en grande partie pour Tatianna, que cette situation enchantait. Non pas qu'elle eut le même intérêt pour le jeune homme que lui avait pour elle, mais étant donné la façon dont elle avait vécu le collège, le fait qu'on vienne lui parler gentiment au lycée suffisait à être bien accueilli. La jeune brune était tout simplement incapable de rejeter qui que ce soit.

-Je me suis renseignée sur ce tirage au sort organisé au centre commercial, dit Tatianna à Loeva quand Flavien se fut enfin éloigné.

Loeva lui lança un regard perplexe. La famille de Tatianna était très riche et assez influente, du coup la jeune femme avait les moyens d'enquêter sur à peu près tout ce qu'elle voulait. Elle pouvait découvrir des secrets précieusement gardés et Loeva avait appris à ne jamais les répéter à qui que ce soit.

-Ils travaillent sur ce projet depuis un an en petit comité, mais leurs employés sont tous excellents. Le secret sur leur technologie et trop bien gardé et je trouve ça étrange, d'habitude on ne me résiste pas autant, mais ça s'explique par le fait que leur patron fait partie d'une famille plus puissante que la mienne, alors … C'est frustrant, mais j’admets ma défaite.

-Je pourrais t'en dire plus si je suis recrutée, lâcha Loeva.

-Non, ils vont te faire signer une clause de confidentialité, soupira Tatianna. Mais merci, c'est gentil.

-Si je suis recrutée, rappela Loeva. Mais ça n'arrivera pas.

-Tu n'as pas moins de chance que les autres, lui assura Tatianna.

-Mes parents ont peur que je gâche mon année si je travaille.

-Ils ne recruteraient pas des ado sans avoir prévu le coup, fit remarquer Tatianna. Ils s'adapteront à ton emploi du temps, à mon avis ils vont te le demander ou demander ta classe pour l'obtenir, quelque chose du genre. C'est pas dans leur intérêt que tes parents finissent par te pousser à démissionner. D'ailleurs, il te faudra sans doute leur autorisation …

Elle croisa le regard appuyé de Loeva.

-Si tu es recrutée, ajouta-t-elle. Ce que je te souhaite vraiment, ce serait une expérience tellement intéressante.

Elle soupira.

-J'aimerais pouvoir m'inscrire aussi …

Loeva ne sut pas quoi répondre, parler c'était pas trop son truc. Les mots étaient bien souvent impuissants, en plus ils pouvaient mentir.

-Je m'en remettrais, lui assura Tatianna. Ce n'est pas si important.

Après les cours, Tatianna eut à peine le temps de mettre un orteil hors du lycée qu'un type habillé comme un pingouin se posta devant elle, au vu et su de tous. Si les secondes eurent l'air un peu surpris, les autres étaient habitués. Certains s'en fichaient, d'autres étaient compatissants, mais personne ne lui lançait de regard haineux ou moqueur. Au pire il n'y avait que de l'indifférence.

-A demain, dit-elle à Loeva.

Cette dernière hocha de la tête et s'éloigna pour aller s'asseoir sur un muret. Elle vérifia son téléphone portable. Son père n'allait pas tarder à arriver, elle lança un jeu MMORPG sur son smartphone, la qualité du jeu était bien moindre que sur un ordinateur, mais ça tuait le temps. Elle en profita pour envoyer quelques potions de vie au compte de sa petite sœur, qui jouait de temps en temps au même jeu sur la tablette familiale. Nikki adorait les jeux vidéos autant que ses dessins animés, elle jouait souvent aux jeux adaptés de ses séries et longs métrages préférés. Leurs parents s'assuraient juste qu'elle n'y passe pas trop de temps, ses yeux et son cerveau étaient encore en plein développement et avaient besoin de passer le moins de temps possible devant des écrans.

La casserole grise s'arrêta devant Loeva qui se dépêcha d'y entrer.

-Bon, je suppose qu'on va chercher ta petite sœur avant de retourner au centre commercial.

Loeva se rappela que Nikki devait déjà être rentrée à la maison, ce qui forçait son père à faire un aller-retour.

-Je prendrais le bus avec elle si tu veux.

-Non, non, je préfère vous emmener, insista-t-il.

-Merci Papa.

-Tiens, tu mets une cassette ?

Loeva sourit. La plupart de ses camarades ne savaient même pas à quoi ressemblaient ces petits rectangles qui semblaient vous regarder avec des yeux étranges. Petite, Loeva avait déjà complètement retiré la bande d'une cassette, s'était faite gentiment sermonnée avant que son père ne lui apprenne à la remettre à l'intérieur à l'aide d'un crayon.
Loeva farfouilla dans sa portière, trouva une cassette qu'elle aimait bien et la glissa dans le lecteur. Le son grésillait, le début de la bande passait difficilement, ces cassettes étaient si vieilles, un jour plus aucun son cohérent ne pourrait en être tiré. Cette idée rendait la jeune femme un peu triste.

En rentrant, Loeva prit le temps de déposer son sac pendant que Nikki s'impatientait. Loeva embrassa sa mère, avant d'être tirée par sa petite sœur dans la voiture de leur père, la fillette alla ensuite chercher ce dernier, rentré quelques minutes prendre un verre d'eau.

Au centre commercial, leur père les laissa dans la file le temps d'aller faire quelques courses. Loeva était parfaitement capable de surveiller sa surexcitée de sœur.

-Je vois la dame, dit Nikki. Elle a les cheveux tout rouges, c'est de la peinture.

-De la teinture, la corrigea Loeva. Mais peut-être pas. Ça existe les gens aux cheveux vraiment rouges.

-Tu en connais ?

-Non, mais ça existe. Les roux peuvent avoir plein de teintes différentes, comme les blonds.

-Nous on est les mêmes blondes, fit Nikki.

-Ouais.

-Comme Maman.

-Huhum.

-Pourquoi on a pas les cheveux noirs comme Papa ?

-J'en sais rien.

-Parce qu'on est des filles comme Maman, déclara Nikki.

Cette explication lui paraissait évidente. Loeva eut un petit sourire amusé, tout était tellement plus simple dans la tête des enfants.

-Quand je serais assez grande j'aurais une peinture de cheveux roses, décida Nikki.

-Teinture, la corrigea encore Loeva.

-C'est pareil, rétorqua Nikki avec aplomb.

-Pas faux, concéda Loeva.

-Bah oui. C'est pour changer la couleur alors c'est pareil, argumenta Nikki.

-D'ailleurs ça se dit, nota Loeva. On peut dire qu'on s'est fait une couleur quand on a pas la vraie couleur des cheveux.

-Je me ferais rose, dit Nikki.

Elle fit une grimace, même pour elle ça sonnait étrange.

-Tu te fera une couleur, rectifia Loeva.

-Rose, insista Nikki.

-Tu te fera une couleur rose, proposa Loeva.

-Des cheveux, ajouta Nikki. Je me ferais une couleur des cheveux rose clair avec des mèches roses foncées.

-Ça sera stylé, commenta Loeva.

-Bah oui.

Discuter avec Nikki permettait à Loeva de voir le monde sous un autre angle, de penser à des choses auxquelles elle n'aurait jamais eu idée par elle même. C'était en partie pour cela qu'elle prenait le temps de discuter avec sa sœur, elle qui n'aimait pas trop parler. Les mots de Nikki étaient simples, mais parfois si profonds, sans même que la fillette ne le fasse exprès. Sa vision du monde était parfois plus claire et sensée que la vision des adultes.

Leur père revint plusieurs fois s'assurer de leur avancée dans la file d'attente. Il retournait ensuite se promener dans d'autres magasins, revenant parfois avec son sac un peu plus lourd. Il laissa un paquet de cookie à ses filles, qui manquaient le goûter.
Après environ une heure, ce fut enfin le tour de Loeva.

-Bonjour, leur dit la femme qui s'occupait des inscriptions.

Elle était seule, ce devait être épuisant.

-Les moins de treize ans ne sont pas autorisés à participer, dit-elle d'une voix monotone.

-Je sais, lança Nikki.

-Elle m'accompagne, c'est tout, expliqua Loeva.

La femme lui tendit un formulaire et un crayon.
Loeva le remplit sous le regard de Nikki. La petite savait à peine lire, mais elle ne quitta pas la main de sa grande sœur des yeux. Loeva rendit enfin le formulaire.

-Merci, au revoir, leur dit la femme.

-Au revoir, prit le temps de répondre Nikki pendant que Loeva la tirait pour laisser la place aux suivants qui s'impatientaient.

Nikki avait l'air un peu déçue. Loeva ne savait pas trop à quoi la petite fille s'était attendu, mais cela ne l'étonnait pas de la voir bouder. Elles avaient attendu si longtemps juste pour que Loeva remplisse un pauvre formulaire.

Elles attendirent un peu le prochain passage de leur père, puis ils rentrèrent tous ensemble.

De retour à la maison, Loeva se changea pour enfiler un short de sport moulant noir. Elle changea de chaussures pour une paire de baskets en toile légères. Nikki avait également revêtu ses vêtements de sport les plus légers. Elles se retrouvèrent dans le garage, Nikki attrapa son vélo rose fluo sur lequel il n'y avait plus de petites roues depuis quelques mois maintenant. La fillette clipsa une mini-enceinte Bluetooth sur son guidon pendant que Loeva ouvrait la porte du garage. En deux coups de pédales, Nikki fut sortie. Loeva referma la porte et se tourna vers sa petite sœur.

-Pas touche à la musique tant qu'on est pas dans la forêt, rappela-t-elle.

-Ouiiii, répondit Nikki en s'élançant sur la route.

Loeva la rattrapa en quelques foulées.
Elles sortirent du lotissement et prirent la route de la campagne qu'elles longèrent sur quelques dizaines de mètres avant de s'engager sur un chemin de forêt. Le VTT de Nikki tressautait et la fillette s'empressa d'allumer son enceinte pour chanter avec une voix déformée par les secousses et ses éclats de rire. Loeva leva les yeux au ciel, elle ne profitait jamais de son footing en silence.
Après vingt minutes de courses, Nikki manifesta les premiers signes de lassitude et Loeva dû se résoudre à rentrer.
La jeune fille en profita pour se réhydrater avant de ressortir, pour elle la séance de sport ne faisait que commencer. Après quelques étirements, elle répéta quelques mouvements de gymnastique jusqu'à ce que son père l'appelle pour venir dîner.

A table, sa mère relança le sujet sur son inscription à tirage au sort.

-Es-tu bien sûre que tu pourras concilier l'école, avec la préparation au BAC de français, ton entraînement quotidien et ce travail ?

-Je ne m'entraînerais plus tous les jours, c'est pas grave, répondit Loeva en haussant les épaules. Je le ferais quand je pourrais, je ne suis plus en club donc je n'ai pas d'horaire.

-C'est vrai, convint sa mère. Tu fais comme tu veux, mais n'oublies pas le BAC de français.

-T'inquiète. Et je ne suis pas sûre d'être sélectionnée en plus.

-C'est vrai, on verra bien. Quand annonceront-ils les résultats ?

-Les recrutés recevront un courrier.

-Bon, je suppose que d'ici un mois, si on n'a rien reçu, on pourra oublier cette histoire.

-Ouais.

Comme Loeva n'avait encore aucun devoir, elle profita de la soirée dans sa chambre, sur son ordinateur portable à jouer à un vieux jeu de plate-forme. Elle le connaissait par cœur, mais aimait bien le ressortir de temps en temps. Chaque fois elle le terminait plus vite et plus facilement, et chaque fois il lui paraissait moins amusant. Il était possible qu'un jour elle s'en lasse complètement, ou tout simplement qu'il ne passe plus sur les nouvelles machines, comme c'était le cas pour d'autres de ses jeux sur PC.

Les jours suivants, la classe de Loeva découvrit de nouveaux courts qu'ils n'avaient pas eu en seconde, ainsi que de nouveaux professeurs plus ou moins sympathiques.
Toutes les classes de première finirent par être réunies pour l'organisation des cours de sport. Les trois professeurs proposaient chacun un programme de trois sports prévus pour être pratiqués chacun un trimestre. Loeva se débrouillait dans tous les sports, même si elle avait tendance à préférer la gymnastique et les sports de combats, elle laissait le choix à Tatianna qui n'aimait pas du tout le sport, et la suivait. Les deux amies ne voulaient pas être séparées, Loeva encourageait Tatianna, lui donnait des astuces et surtout surveillait Flavien.
Tatianna choisit la course d'endurance, la natation et le volley-ball. Les deux amies allèrent s'inscrire, sans surprise Flavien et quelques uns de ses potes choisirent comme par hasard la même formation. Loeva le fusilla du regard pour qu'il se tienne à distance. La tenue de sport de Tatianna était juste un peu moulante, comme beaucoup de tenue sportive féminine qu'on pouvait voir dans les magazines, mais il semblait que ça suffisait à exciter les adolescents aux hormones en ébullition. Loeva veillait à ce qu'aucune main baladeuse ne se pose au mauvais endroit, elle s'arrangeait pour faire les activités de groupe avec Tatianna. Dans son débardeur et son short de sport, Loeva faisait doucement rouler ses muscles à chaque mouvement. La plupart des élèves connaissaient déjà ses compétences en sport, elle s'assurait que le message passe auprès de tout le monde. Qu'on laisse son amie tranquille si on ne voulait pas avoir à faire à la pas bien grande mais costaude blondinette à l'air sauvage.

Les nouvelles classes formées, chacune se dirigea vers sa première activité. Le complexe sportif se trouvait juste en face de l'école, ce qui simplifiait grandement l'organisation des cours d'EPS au grand damne des élèves comme Tatianna, qui n'aimaient pas le sport. Pour eux cela signifiait passer plus de temps à courir puisqu'il n'y avait aucun bus à prendre.

La prof qu'elles avaient cette année décida que ce premier court allait servir à évaluer le niveau de chaque élève, mais avant elle les envoya s'échauffer. Puisque sa classe allait faire de la course d'endurance, elle les fit courir.

-Commencez doucement, vous devez garder de l'énergie pour tout à l'heure. Et évitez de parler, il faut économiser votre souffle, leur dit-elle pour dernières indications.

L'avantage de ces premières minutes, c'était que Loeva pouvait rester avec Tatianna. Le rythme lent de son amie, parmi les dernières de la course, lui permettait de s'échauffer en douceur, mais surtout elle pouvait repérer les autres filles qui couraient au même rythme. Car une fois l'échauffement terminé, la prof allait demander à chacun de donner le meilleur de lui même et elle allait sans doute repérer le potentiel de Loeva. Beaucoup d'autres professeurs de sport l'avaient fait avant elle et poussé la jeune fille à leur montrer ce dont elle était réellement capable au lieu de la laisser avec les moins rapides. Et Tatianna ne voulait pas que son amie soit pénalisée par ses propres faiblesses, aussi exigeait-elle de Loeva qu'elle donne le meilleur d'elle même, même si pour cela Tatianna devait rester toute seule. Mais ces dernières années, Flavien le pot de colle rendait les choses plus compliquées et Loeva avait développé une stratégie pour le contrer. Elle repérait dès les premiers cours de sport les autres élèves féminines les moins motivées ou endurantes et s'arrangeait pour rester avec elles durant les échauffements. Sous couvert de donner des conseils, elle rapprochait en fait Tatianna de ces élèves pour que son amie ait toujours une partenaire pour les activités en groupe, comme ça Flavien ne pouvait pas s'incruster. Le garçon avait beau être sympathique, certaines filles étaient capables de voir clair dans son petit jeu avec Tatianna et prendre le relai sur Loeva. D'ailleurs, même si Tatianna semblait croire que Loeva faisait tout ça juste pour l'aider à s'intégrer à leur classe, il était arrivé que des filles comprennent son intention et se donnent pour mission de la remplacer le temps des cours de sport. Il n'était pas difficile de saisir que Tatianna était une gentille fille un peu trop naïve d'un point de vue humain et depuis le lycée, Loeva pouvait enfin faire un minimum confiance aux autres adolescentes qui, plus matures que des collégiennes, ne rejetaient pas Tatianna parce qu'elle était issue d'une famille riche.

Il s'avéra assez vite que deux autres filles couraient à la même allure que Loeva et Tatianna, l'une d'elle avait l'air aussi essoufflée que Tatianna. Elle était assez fine, les cheveux noirs et lisses attachés en une queue de cheval basse et le teint pâle. Son maquillage foncé commençait à couler à cause de la sueur. Elle portait un débardeur noir un peu trop grand pour elle, avec un crâne blanc dessiné dans un style lolita sur son dos, qui tombait sur ses cuisses recouvertes d'un leggins de sport noir.

-Je t'ai dit de te démaquiller avant de sortir des vestiaires, lui dit sa camarade d'une voix cassée et traînante.

Celle ci était dans une tenue semblable à celle de Loeva, courte et pensée pour se dépenser en été. Elle était plus grande et un peu plus épaisse que Loeva, avec des muscles tout aussi visibles. Elle avait de longs cheveux violets attachés en queue de cheval haute, les joues un peu rondes et la mâchoire bien dessinée, mais pas une once de maquillage.

-Pas eu l'temps, répliqua l'autre en soufflant.

Elle avait le même ton traînant, bien que son timbre soit plus clair.

Quelques garçons les dépassèrent à grandes foulées.

-Y s'la pètent trop, râla la fille aux cheveux noirs.

-Ils se la péteront moins tout à l'heure, assura Loeva.

-Tu prends ça au sérieux ? S'étonna la fille aux cheveux violets. Les cours de sport, c'est pas le meilleur moment pour glander ?

-Loeva -hiiii- reste juste -hiiii- avec moi -hiiii, tenta Tatianna.

-Respires, lui dit Loeva en lui tapotant le dos.

-Ouais, moi aussi je reste avec ma pote, convint la fille aux cheveux violets. Mais c'est pas comme si j'avais envie de courir non plus, je vais en cours parce que je suis obligée, c'est tout.

-Le système éducatif français, commença sa pote dont la respiration sifflait presque autant que celle de Tatianna.

-C'est de la merde, termina la fille aux cheveux violets. Ils essaient juste de formater notre façon de pensée.

Tatianna eu un petit rire qui tourna en quinte de toux et elles durent s'arrêter pour qu'elle reprenne son souffle.

-Celui qui pourra formater Loeva n'est pas encore né, finit par pouvoir articuler Tatianna.

-Heureuse de voir qu'on est pas les seules, sourit la fille aux cheveux violets. Je m'appelle Raven et elle c'est Violette.

-J'aurais pu croire que c'était l'inverse, s'étonna Tatianna. C'est toi qui a les cheveux violets et elles qui a les cheveux corbeaux.

-Ouais, ça nous a mis mortes de rire quand on s'est rencontrées, ironisa Violette. Raven encore c'est classe comme nom, mais Violette ça craint et on peut même pas en faire un diminutif au risque de tomber dans le glauque, non pas qu'on aime pas ça mais ça a tendance à mettre une sale ambiance.

-Moi c'est Tatianna et mon amie, c'est Loeva.

-Cool …

Elles se remirent à courir.

-J'ai cru comprendre que tu comptais y aller sérieusement après l'échauffement ? Demanda Raven à Loeva.

-Ouais.

-Pourquoi ?

-Parce que j'aime courir, surtout si c'est pour mettre une raclée aux mecs.

-Yeah, girl power.

-Puisque tu veux rester avec Mauve …

Violette lui lança un regarde noir. Loeva haussa les épaules, elle avait tenté de lui faire plaisir en lui trouvant un surnom pas trop nul, mais elle n'était pas douée en la matière et le reconnaissait.

- … Tatianna peut courir avec vous ?

- Pas de problème.

-Toute façon … on court … à la même … vitesse, haleta Violette.

Tatianna hocha de la tête.

Loeva était rassurée, rien de mieux que deux gothiques endurcies pour tenir Flavien à distance.
L'échauffement toucha à sa fin et la prof leur accorda cinq minutes de pause pour leur permettre de se désaltérer et de reprendre leur souffle. Ensuite chacun courut cinq cent mètres une première fois, la prof marquant les temps de chacun.

-Vous serez noté sur votre connaissance de vos propres limites, autrement dit vous devez prévoir le temps que vous ferez et plus proche vous serez de ce temps, plus vous aurez de points. Vous allez devoir apprendre à vous connaître et à connaître la façon dont vous progressez.

La prof ayant annoncé la couleur, chacun reparti et cette fois Loeva donna vraiment le meilleur d'elle même. Même si elle ne dépassait pas tous les garçons, elle ne pouvait rien contre le dimorphisme sexuel et était forcément moins forte qu'un garçon aussi sportif qu'elle, elle était la première parmi les filles.

Elle tâcha de retenir son temps, respecta la courte pause et repartit après avoir rapidement croisé Tatianna, qui avait l'air épuisée. Pour elle ce cours devait être le plus pénible de la semaine.

Comme elles ne partageaient que les cours de sport avec Raven et Violette, Loeva et Tatianna leur dirent au revoir à la fin du cours avant de regagner le lycée.

-Je suis morte de fatigue, geignit Tatianna alors qu'elles longeaient un couloir. Je vais avoir du mal à rester éveillée à la prochaine heure de cours.

-Moi aussi, lança Flavien.

Tatianna sursauta, Loeva se retourna pour lui lancer un regard noir. Tatianna eut un sourire forcé un peu grimaçant.

-Tu pues, lâcha Loeva à Flavien.

-La transpiration, s'empressa d'ajouter Tatianna. Je te prêterais bien mon déo, mais …

-Euh ouais, non, euh … J'en avais plus alors j'irais en racheter, bafouilla le garçon.

Il s'éloigna, penaud.

-Loeva … Soupira Tatianna. Je sais que tu aimes la franchise, mais là tu as été un petit peu dure, ce n'était pas très aimable de lui dire ça.

Loeva haussa les épaules. Certes, en réalité l'odeur de la transpiration ne la dérangeait pas plus que cela et Tatianna était prête à prendre sur elle, mais ce garçon l'agaçait vraiment et elle ne pouvait pas s'empêcher d'être cassante avec lui. En fait c'était même devenu une habitude, c'était le seul moyen qu'elle avait trouvé de le faire fuir sans le frapper.

-La prochaine fois il puera pas, fit-elle.

-Là n'est pas la question, tu l'as peut-être blessé.

Tatianna avait l'air contrarié et Loeva préféra ne pas la contredire. Même si elle avait beaucoup à dire sur le comportement blessant que pouvait avoir Flavien, à la détailler comme un bout de viande juste parce qu'elle avait de la poitrine.

-Et puis, c'est à lui de choisir s'il veut mettre du déo ou pas, toi même tu n'es pas du genre à changer juste pour faire plaisir aux autres.

Là Tatianna marquait un point.

-C'est pour ça que je vais arrêter mon sermon là, reprit-elle. Parce que même si je te suppliais à genoux, tu n'irais pas lui présenter tes excuses.

-Bien tenté, répliqua Loeva. La psychologie inversée, ça ne fonctionne pas sur moi.

-Hélas, pouffa Tatianna. Et tu as raison, il sentait affreusement mauvais, merci la puberté. Le pauvre.

Même quand elle se moquait, Tatianna restait une gentille fille. Loeva ne lui arriverait jamais à la cheville dans ce domaine, mais elle n'était pas certaine d'en avoir envie.

Les semaines suivantes se déroulèrent normalement, chacun reprit le rythme scolaire et Flavien revint avec un déodorant à la mode au cours de sport suivant, ce qui ne permit pas à Loeva de l'envoyer valser quand il vint les coller dans les couloirs. En plus Tatianna lui fit des compliments, ce qui ne fit que l'encourager à se montrer toujours plus entreprenant. Il se mit même à mettre du parfum en dehors des cours d'EPS, comme s'il avait eu un déclic. Il semblait prêt à faire de véritables efforts sur son apparence pour lui plaire, Loeva ne savait pas si elle devait reconnaître ses efforts ou le considérer comme un pauvre mouton sans personnalité. La jeune fille avait toujours considéré qu'on devait la prendre comme elle était et pas autrement, elle ne comprenait pas trop le principe de changer pour quelqu'un, elle trouvait ça malsain. Tous ses efforts ridicules, n'étaient-ils pas autant de mensonges pour se faire passer pour un autre ? Ne valait-il mieux pas être apprécié pour qui on était vraiment que pour une image factice ? Elle en était convaincue, les apparences étaient trompeuses, et elle refusait de participer à cette mascarade pour rentrer dans un moule étroit et triste.

En dehors de la lente mais sûre métamorphose de Flavien, tout se déroulait le plus tranquillement du monde. Jusqu'à un samedi matin, où Loeva dut encore esquiver Nikki qui venait la réveiller en prenant son ventre pour un trampoline.

-T'as une grosse lettre ! S'écria la fillette.

Loeva marmonna :

-J'arrive, laisse moi me réveiller.

-Vite, vite, vite ! Je veux savooiiir !

-Oui, oui. Une minute.

Sur la table du petit déjeuner, une grosse enveloppe cartonnée l'attendait. Leurs parents prenaient leurs cafés.

-Ouvres-là avant que ta sœur ne renverse du jus de fruit dessus, prévint leur mère.

Loeva s’exécuta, se figea, se leva, posa le paquet de feuille sur le plan de travail propre et annonça en se bouchant les oreilles.

-J'ai été prise comme bêta testeuse.

-IIIIIAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !!

Nikki se mit à hurler et courir partout, leur père veilla à ce qu'elle ne casse rien pendant que leur mère rejoignait Loeva pour feuilleter les autres pages que contenait l'enveloppe.

-Silence ! Ordonna-t-elle sur un ton sévère.

Nikki se tut, mais continua de piétiner le sol en sur-place en battant des mains.

-Il y a une clause de confidentialité, dit-elle. Cela veut dire que personne dans cette maison n'a le droit de dire à quelqu'un d'autre que la famille que Loeva a été prise à ce travail, ni de parler de ce travail. Sinon on va en prison, c'est bien compris.

-Pourquoi ? Demanda Nikki en faisant la moue.

Elle avait dû se réjouir à l'idée de se vanter partout que sa grande sœur serait bêta testeuse pour ce fameux projet dont tout le monde avait parlé un mois auparavant.

-Parce que c'est un secret, les gens du travail de Loeva préparent des choses qui valent beaucoup d'argent et si on en parle on risque de leur faire perdre tout leur argent. Et ce serait méchant de faire ça, tu n'es pas d'accord ?

Nikki baissa la tête.

-Si.

-Alors tu ne diras rien ?

-Promis juré craché.

Elle cracha dans sa main. Sa mère lui lança un regard dégoutté et désapprobateur, mais Loeva intervint, cracha dans sa propre main et la lui serra.

-Marché conclus, dirent-elles en même temps.

-Et maintenant on se lave les mains, dit Nikki en grimaçant.

-Où a-t-elle apprit ça ? Demanda leur mère.

-Dans un film, répondit Loeva. Et apparemment ils le font aussi dans sa cours de récré.

-Charmant …

-Du moment que ça marche, fit Loeva.

-Félicitation, lui dit son père. Tu as vraiment été prise finalement.

-Ouais.

Sa mère griffonna sur une des pages.

-Il faut renvoyer ce coupon avec nos signatures, les informa-t-elle.

Loeva et son père signèrent à leur tour.

-Je vais aller poster ça à vélo, tu viens ? Proposa son père à Loeva.

-Je peux venir aussi ? Demanda Nikki.

-On a qu'à aller tous ensemble, proposa leur père.

-D'accord, mais il faut s'habiller avant, approuva leur mère.

Quelques minutes plus tard, ils montaient chacun sur leurs vélos et la petite famille quitta son lotissement pour le bourg de la commune où elle vivait.

-N'oublie pas ce qu'on a dit, dit sa mère à Loeva. Si ce travail perturbe ton année scolaire, tu devras arrêter.

-T'inquiète, j'ai pas oublié, la rassura Loeva en glissant sa réponse dans la boîte jaune.

Cette nouvelle année s'annonçait bien chargée.
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