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 START [chapitres]

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Ery
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Messages : 31
Date d'inscription : 18/06/2016

MessageSujet: START [chapitres]   Mer 11 Juil - 13:41

Heyop o/

Je me suis finalement décidée à poster mes chapitres ici aussi. Blue m'a aidé à corriger mes quelques fautes, donc ça devrait être agréable à lire ^^

C'est parti, n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez par là : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]

Et n'oubliez pas de cliquer sur "surveiller ce sujet" pour recevoir des notifications quand je posterais un nouveau chapitre (au pire je préviendrais sur le discord, salon écriture).

Petite légende : PDV = point de vue. Ceci étant clair, commençons.

Chapitre 1 - Joueur 1 - PDV : Cléo.

Cléo inspira profondément et ouvrit un œil à demi. Son réveil aux aiguilles luminescentes lui indiqua qu'il allait sonner dans dix minutes. Frustrée, elle enfouit son visage dans son oreiller, elle n'allait pas pouvoir se rendormir sachant qu'aujourd'hui, c'était la rentrée.
Se refusant toutefois à se lever tant que sa nuit n'était pas officiellement terminée, elle se retourna sur le dos et fixa le plafond de sa chambre. Même si elle n'avait pas envie que les vacances se terminent, l'attente lui parut interminable, elle avait l'impression d'être un cheval piaffant d'impatience derrière la barrière qui le retenait de bondir sur le champ de course. Car rien n'était plus stressant que d'attendre sans rien faire, au moins se préparer avait quelque chose de relaxant. Malgré cela, elle refusait toujours que ses obligations empiètent sur son temps libre. Elle songea à la journée qui l'attendait et l'angoisse lui noua davantage l'estomac.
Elle s'enfouit sous sa couette, comme si cela pouvait la protéger du monde extérieur. Dans ce cocon doux et chaud, elle se sentait en sécurité, et alors que son corps se détendait, sa conscience se perdit peu à peu.

La sonnerie parut stridente et le premier poids de stress de la journée tomba dans son ventre. La jeune fille s'étira, éteignit son tortionnaire, alluma sa lampe de chevet -au pied en faut galets et à l'abat-jour anis- et quitta son nid douillet à regret.
Les murs de sa chambre étaient tapissés d'un vert pâle apaisant et le sol en parquet flottant blanc. La pièce avait la forme d'un rectangle dont l'un des angles aurait été mordu par le reste de l'appartement, comme si la règle de l'architecte avait glissé pendant qu'il faisait ses tracés. On entrait donc par cet angle mordu dans une petite chambre, coincée dans l'angle entre la chambre parentale et la salle de bain. La porte ouverte s'arrêtait au contact de la commode de Cléo, posée contre le plus petit mur de la pièce. Sa table de nuit entrait pile poil entre son bureau, sous la fenêtre, et son lit à la couette lilas. Les quelques romans, bandes dessinées et mangas de la jeune fille étaient empilés et serrés sous sa table de nuit alors que ses affaires de cours occupaient tout l'espace de son bureau. Cléo faisait donc habituellement ses devoirs en tailleur sur son lit. De petits stickers de papillons et libellules étaient collés sur sa commode, puisqu'elle n'avait pas le droit de coller quoi que ce soit sur les murs de l'appartement en location. Une petite enceinte bluetooth en forme de lapin était posée sur le meuble à côté d'un petit ordinateur portable.

Peut-être parce qu'elle n'était entourée que de petits meubles et petites choses, Cléo était elle même petite et menue. Elle mangeait pourtant à sa faim, mais elle avait la chance de ne pas prendre le moindre gramme. Du haut de ses quatorze ans, elle cachait son visage encore rond d'enfant derrière ses cheveux lisses d'un noir d'ébène. Elle n'avait pourtant pas les traits grossiers, avec son petit nez et ses grands yeux d'un bleu profond.
La jeune fille s'habilla d'un jean slim, d'une tunique à manche courte anis et d'un petit gilet bruns. Après un bref séjour dans la salle de bain, où elle mit de l'ordre dans ses cheveux et se nettoya le visage, elle retourna chercher son sac à bandoulière, préparé la veille, et descendit l'escalier en colimaçon qui donnait sur le séjour. L'odeur de la chicoré envahit ses narines et elle adressa un petit sourire encore un peu endormi à la femme d'une quarantaine d'années qui l'attendait à la petite table du coin cuisine.
Elle avait de longs cheveux ondulés d'un somptueux blond platine noués au sommet de son crâne. Cléo trouvait que c'était du gâchis de les attacher, même si elle reconnaissait que ce devait être plus pratique pour travailler, elle préférait les voir ruisseler le long des épaules et du dos de sa mère. En plus de cette magnifique chevelure, la femme avait également des traits élégants, avec ses pommettes hautes, sa mâchoire finement dessinée et ce nez droit. Et puis, il y avait les yeux vairons, le gauche bleu et le droit chocolat. Maquillée sobrement, serrée dans un tailleur bleu nuit, ses doigts de pianiste tenait un tasse noire aux dessins blancs reproduisant dans style asiatique des branches de cerisiers.

-Bonjour Cléo.

-Bonjour Mom', répondit la jeune fille d'une voix encore un peu endormie.

-Pas trop dur le réveil ?

Sa mère eut un petit sourire de compassion.

-Ça va, fit Cléo en haussant des épaules.

-Je t'ai fait du thé à la menthe.

-Merci.

-Il y a une boîte de biscuits dans le placard, si tu as faim tout à l'heure.

-Cool !

Cléo se précipita, sortit les biscuits à la fraise et les glissa dans son sac. Sa mère la connaissait si bien, elle savait que sa fille serait trop stressée pour manger au petit déjeuner, mais qu'une fois les premières heures de la matinée passées, elle se serrait détendue et que la faim l'aurait rattrapée.

-Tu veux que je te dépose ?

-Non ! Merci, ça ira, répondit précipitamment Cléo.

Elle ne tenait pas vraiment à se faire remarquer dès le premier jour d'école, et le physique atypique de sa mère n'était pas vraiment du genre passe-partout.

La jeune fille se réfugia dans sa tasse de thé, la boisson était juste assez chaude pour être bue sans se brûler, aussi se dépêcha-t-elle de finir pour se rendre à son arrêt de bus, après avoir déposé un baiser sur la joue de sa mère.

-A ce soir !

-Bon courage, eut le temps de lui lancer sa mère.

La petite famille vivait dans une citée HLM, à quelques minutes en voiture du centre ville, si bien que Cléo ne trouvait jamais de place assise dans le bus, pire, elle se retrouvait compressée par la foule d'élèves et leurs sacs. Il fallait ensuite qu'elle tienne un bon quart d'heure à cause de tous les arrêts, secouée par chaque mouvement du bus en tentant de ne pas marcher sur les pieds de ses voisins tout en se faisant écrabouiller les siens.
Et lorsque la porte s'ouvrait, elle se faisait happer vers l'extérieur au risque de trébucher en descendant la marche du bus. Tandis que certains s'éloignaient du flot pour aller saluer leurs camarades, Cléo préférait ne pas s'opposer au courant et suivait tout le monde dans l'enceinte de la cours principale. D'habitude ce n'était qu'à ce moment là qu'elle se sentait enfin respirer à nouveau, mais un jour de rentrée tout le monde visait les tableaux d'affichage de répartition des classes. Chacun jouait ensuite des coudes pour réussir à lire les listes, quand les plus grands n'avaient pas besoin de s'approcher, les plus petits se faufilaient comme il pouvait. Cléo préférait la technique du téléphone portable, qui consistait à allumer le mode appareil photo de ce dernier et lever le bras au dessus des têtes pour prendre une photo du tableau. Avec un bon modèle de téléphone, il était possible de lire les noms en zoomant. Le risque était de le faire tomber ou de se le faire voler, mais Cléo avait là encore une technique à la fois simple et imparable, elle avait simplement emprunté la dragonne de l'appareil photo numérique de sa mère et y avait accroché son portable. Cela ne lui permettait de prendre que des photos en mode paysage à cause de la courte longueur du fil, mais au moins elle était sûr de garder son téléphone intact.

La jeune fille s'éloigna ensuite pour consulter ses photos. Alors qu'elle zoomait à l'aide de son index et de son pouce, une main se posa brutalement sur son épaule et elle sursauta, lâchant son smartphone qui pendouilla au bout de son poignet.

-Cléo ! Je t'ai fait peur ? Rit une jeune fille un peu plus grande qu'elle.

Elle était plus épaisse que Cléo, autrement dit normalement constituée. Son teint bronzé témoignait de ses vacances d'été au soleil. Son débardeur dévoilait ses fines épaules, son short le bas de ses cuisses et ses sandales l'intégralité de ses pieds aux ongles peints en rose. Par cette tenue légère, la jeune fille exprimait ses difficultés à dire au revoir aux grandes vacances pour une dizaine de mois. Son visage s'était affiné durant les vacances, perdant un peu de ses joues d'enfant. Ses cheveux fins et blonds en garçonne chatouillaient ses joues et sa nuque. Ses yeux bleus en amande pétillaient de malice alors qu'elle souriait de toute ses dents parfaitement alignées.

-Salut Hana, répondit Cléo en reprenant son téléphone en main.

-T'as passé de bonnes vacances ? Insista Hana.

-Oui, et toi ?

-Trop courtes, comme d'hab' !

Un léger silence s'installa. Cléo savait très bien ce que son amie attendait.

-Ça y est, on t'a retiré ton appareil dentaire, finit-elle par dire.

-Et ouais ! S'enjoua Hana en relâchant enfin son sourire forcé qui aurait pu provoquer des crampes aux joues rien qu'à être regardé.

-C'est cool, se réjouit Cléo. Tu vas pouvoir te faire plaisir.

-Et comment ! Ça fait une semaine que je ne l'ai plus, mais j'ai décidé d'attendre qu'on soit ensemble pour se goinfrer de sucre, si ça c'est pas de l'amitié.

-Fallait pas m'attendre, lui assura Cléo.

-Ah si ! Tu t'es retenue toutes ces années de manger des cochonneries devant moi, je te devais au moins ça. C'est ta solidarité qui m'a aidé à tenir !

Hana serra Cléo dans ses bras et en profita pour jeter un œil à son téléphone.

-Oh belle photo, tu t'améliores chaque année, commenta-t-elle. Alors, on est en quelle classe ?

-J'ai pas encore trouvé.

-Ici ! Indiqua Hana.

Elle avait trouvé son propre nom dans une des classes de troisième. Cléo chercha nerveusement dans la même liste et soupira de soulagement en trouvant le sien.

-Hé hé, on est encore dans la même classe, s'enjoua Hana.

-Ouf ! Bon alors, la salle … cent quinze.

-Go !

Hana attrapa le bras de Cléo et la tira d'un pas rapide et léger. Cléo la suivit avec moins d'enthousiasme.

La salle de leur première matinée était déjà à moitié remplie. Les premiers arrivés étaient les élèves les plus sérieux ou solitaires, les deux amies reconnurent la plupart des têtes, même ceux qui n'étaient pas dans leurs classes les années précédentes avaient des visages familiers.

-Oh, un des jumeaux, fit remarquer Hana à Cléo à l'oreille.

Cléo jeta un regard en biais au garçon assis au fond de la classe.
De taille et corpulence moyenne, il avait la peau café au lait des habitants originaires du nord de l'Afrique et des traits déjà marqués pour son âge. Il avait le visage long, un nez droit et des pommettes hautes. Ses yeux bruns étaient résolument fixé sur son pupitre, son regard dur avait quelque chose d'agressif et Cléo préféra détourner rapidement les yeux plutôt que de prendre le risque de le croiser. Elle avait eu le temps de voir qu'il portait un débardeur noir. Ses bras assez athlétiques laissaient croire qu'il pratiquait une activité sportive régulière. Il dégageait vraiment une certaine tension.

Cléo et Hana s'installèrent à l'autre bout de la classe, vers le milieu de leur rangée.

-Mais attends, les jumeaux étaient en troisième l'an dernier, donc il a redoublé, reprit Hana.

-Ça ne doit pas être facile pour lui d'être séparé de son frère, supposa Cléo.

C'était peut-être pour ça qu'il avait l'air aussi grognon.

Un groupe de fille bruyantes fit irruption dans la salle, attirant l'attention de tout le monde, sauf dudit jumeau dont Cléo essayait de se rappeler le nom. Elles étaient cinq, portaient majoritairement des robes ou des jupes et étaient toutes plus ou moins bien maquillées. Deux avaient les cheveux teints et une portait même des talons qu'elle faisait claquer fièrement. Ce devait être la cheffe de bande, car elle marchait en tête et parlait plus fort que les autres de sa voix haut perchée.

-Et c'est à ce moment là que j'ai rencontré Karl, il parlait pas un mot de français, mais c'est pas comme si on avait eu le temps d'en placer une.

Le groupe se mit à glousser et Cléo tâcha d’effacer la vision de basse-cours qui lui avait traversé l'esprit pour ne pas se mettre à sourire au risque de s'attirer les foudres de ces filles.

-Oh tiens, la voie de chemin de fer et son amie l'invisible, fit la dinde de tête en remarquant Hana et Cléo.

Hana répliqua avec son plus beau sourire, dévoilant fièrement ses dents blanches et nettes de toutes traces d'appareil dentaire.

-Pff, t'as pas honte de te trimballer en mini-short ? Lâcha la reine de la basse-cours en désespoir de cause.

Le groupe de pimbêches s'installa devant le redoublant, elles préféraient toujours le côté fenêtres, c'était justement pour cela que Cléo et Hana s'installaient à l'opposé.

-Il est moins court que ta jupe, rétorqua Hana entre ses dents.

-Et on risque pas de voir ta culotte au moindre coup de vent, songea Cléo sans oser formuler sa pensée.

Son surnom d'invisible lui allait très bien, elle faisait tout pour qu'on ne s'intéresse pas à elle. Seule Hana connaissait son secret, elle supportait les moqueries des autres sur son appareil dentaire depuis la sixième sans jamais utiliser ce qu'elle savait sur Cléo pour faire diversion et leur donner une autre cible. Pour cela Cléo considérait Hana comme sa plus précieuse amie malgré leur différence de caractère.

Le redoublant se leva brusquement de sa chaise, attirant brièvement l'attention des élèves présents, la plupart s'en détournèrent rapidement, mais le groupe de peste finit par intervenir en le voyant s'éloigner avec son sac.

-Où tu vas ? Demanda l'une d'elle.

-Vous faites trop de bruit, répliqua-t-il d'une voix cassante avant de poser son sac deux rangées derrière la chaise de Cléo.

Il s'assit sur la chaise voisine pendant que les pimbêches échangeaient des murmures outrés. Elles étaient toujours plus discrètes quand il s'agissait des garçons, en particulier en début d'année, quand les cartes n'étaient pas encore distribuées. Si au bout de quelques semaines, le redoublant n'était pas intégré à un groupe d'autres garçons jugés dignes du respect de ces filles, elles ne se gêneraient sans doute plus pour lui faire des remarques du même genre que celles qu'elles faisaient à Hana et Cléo.
Même si ce groupe de vipères n'encourageait pas les autres élèves à agir de la même façon, ces derniers se tenaient généralement à l'écart de leurs cibles pour ne pas s'attirer leur venin, au mieux c'était une situation embarrassante pour continuer ses études, au pire ce pouvait devenir un enfer sur terre. Même si elles ne s'abaissaient pas au bizutage, les piques rabaissantes quotidiennes proches du harcèlement devenaient vite usantes, épuisantes et pouvaient précipiter les adolescents isolés dans un gouffre psychologique dont il était difficile de les tirer. C'était justement parce qu'elles ne faisaient en apparence rien de mal, ne se doutant sans doute pas de la portée de leurs mots, qu'il était compliqué de se défendre sans empirer la situation.
Hana s'en sortait bien car elle était armée d'une grande confiance en soit, elle ne se laissait pas faire au risque d'attirer encore plus leur attention, comme si elle pouvait tout affronter. Cléo l'admirait vraiment, elle ne se sentait pas si courageuse, si résistante.

Petit à petit, la classe se remplit et leur professeur principale, une femme d'une trentaine d'années qui enseignait l'histoire et la géographie les rejoint. Le calme s'installa rapidement alors qu'elle commençait l'appel. Quelques retardataires continuèrent à arriver, confus et désolés, ce qu'elle ne releva pas. Cléo et Hana n'avaient jamais eu cette prof, mais elle avait l'air plutôt cool au premier abord.
Ce premier appel servait en grande partie à découvrir les noms et prénoms de chacun.

-Tévis Sebak.

Le redoublant leva la main. Cléo tourna légèrement la tête pour le regarder du coin de l’œil le plus discrètement qu'elle put. Personne ne s'était installé juste derrière elle et Hana, du coup la vue était plutôt dégagée. Cléo se détourna rapidement quand la prof appela un autre élève, Tévis s'était installé là pour avoir la paix, alors elle allait continuer à se faire toute petite pour ne pas le déranger.

-Quand à moi, je m’appelle Lucie Dumont, termina la prof quelques minutes plus tard.

Elle écrivit son nom au tableau.
Après la distribution des emplois du temps, toujours aussi mal fichus, elle leur parla du brevet qui avait lieu en fin d'année et auquel tous les élèves devaient se préparer sérieusement ainsi que de leur orientation. Elle leur indiqua l'emplacement du bureau de la conseillère d'orientation et rappela que s'ils avaient des questions elle était là pour leur répondre. Puis ceux qui avaient perdu leurs cartes de passage au réfectoire durent remplir un formulaire pour en obtenir une nouvelle et enfin chacun reçu ses tickets pour aller chercher les livres scolaires prêtés par l'école. Midi sonna et avec la vraie fin des vacances comme l'appelait Hana, car l'après midi les cours reprenaient normalement.

-Bon, on a pas une classe de ouf non plus, mais ça aurait pu être pire, conclut la blonde.

-Et cette année personne ne pourra plus te traiter de voie de chemin de fer, renchérit Cléo.

-Elles sont capables de trouver autre chose, lâcha Hana en haussant des épaules. En plus cette année elles sont les plus âgées dans leur genre, donc elles vont mettre la barre plus haut.

Un silence pesant s'installa, Cléo aussi y avait pensé. Cette année risquait d'être la plus difficile et pas seulement du côté des cours.

-Au fait, reprit Hana avec un visage plus joyeux, t'es au courant pour le recrutement de jeunes bêta testeurs sur un nouveau projet de jeux vidéo ? Ça tourne partout en ligne et elle ne concerne que notre ville, c'est fou ! C'est passé à la télé aussi, même si les organisateurs sont restés très vagues.

-Euh non, je l'ai pas vu. Tu sais moi, les jeux vidéos …

-Ils vont tester du nouveau matériel de réalité augmentée, ça a l'air trop cool ! Et en plus on sera rémunéré, c'est le pied.

Cléo n'avait pas spécialement besoin d'argent, mais Hana avait l'air plus qu'intéressée.

-On peut pas s'inscrire en ligne, il faut aller au centre commercial, ils tiendront un stand avec des formulaires à remplir.

Cléo la voyait venir.

-Tu veux bien m'accompagner tout à l'heure après les cours ? Tu pourrais t'inscrire, t'imagines si on est sélectionnées ensemble ? On pourrait s'amuser après les cours tout en se faisant de l'argent de poche !

-Je suppose … Mais on a le brevet en fin d'année …

-Ça ira, notre emploi du temps est plein de trous, on aura qu'à réviser pendant les heures de perm, puisqu'on a pas le droit de sortir du collège tant que les cours ne sont pas finis.

-Je ne suis pas sûre …

-Et puis c'est pas le BAC qu'on va passer non plus, juste le brevet, tous les lycéens disent qu'il est facile à avoir.

Puisqu'elle insistait tant, Cléo ne pouvait pas le lui refuser. C'était sa meilleure amie, alors partager ensemble une activité extra-scolaire loin du regard des autres élèves ne pouvait que renforcer leurs liens.

-D'accord, laisse-moi juste prévenir mes parents que je rentrerai plus tard.

Elle envoya rapidement un sms pendant que Hana fantasmait sur l'occasion de travailler autours du jeu vidéo.

-T'imagine s'ils trouvent le moyen de nous plonger complètement dans un jeu ? Ça fera comme dans cet anime ultra populaire, même si on risque pas de se retrouver coincé. J'espère trop qu'on sera sélectionnées ensembles !

-Je ne suis pas sûre que ça arrive, ce serait déjà miraculeux qu'une seule de nous soit choisie. En tous cas, si je suis choisie et pas toi, je te donnerai ma place.

Hana la regarda avec des étoiles dans les yeux.

-Cléo, tu es une véritable amie ! Je t'adore tu sais !

La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles.

-Toi aussi t'es ma meilleure amie.

Elles finirent de manger et retournèrent dans la cours s'installer sur un banc inoccupé. Cléo remarqua Tévis assis par terre dans un coin à l'ombre, tout seul.

-Voilà ce qui arrive quand on est toujours collé à son jumeau, soupira Hana qui avait suivit son regard. Il ne doit pas savoir s'y prendre pour se faire des amis.

-C'est plutôt qu'il n'en veut pas, leur lança une voix de garçon.

Un groupe zonait à quelques mètres d'elle et l'un des garçons avait entendu ce que Hana avait dit. C'était des troisième d'autres classes, filles et garçons mélangés qui papotaient autours de leurs sacs en se montrant des souvenirs de vacances.

-On l'a invité à venir, mais il nous a carrément foutu un vent.

-Ça c'est de la sociabilité, fit remarquer Hana sur le ton de l'ironie.

-Tu l'as dit, rirent quelques uns des troisièmes.

-Hey, ça vous dit de traîner avec nous avant la sonnerie ? Proposa le même garçon.

-Carrément ! Répondit Hana sans concerter Cléo.

Cette dernière ne s'en formalisa pas et la suivit. Ces ado avaient l'air cool pour des collégiens, il y a avait deux ou trois redoublants dans le groupe qui semblaient guider l'ensemble vers une ambiance détendue, désamorçant les petites contrariétés avec de légères plaisanteries ou en changeant de sujet de conversation. L'été semblait avoir semé les graines de la maturité dans certains cœurs et même si Cléo n'était jamais très à l'aise au sein d'un groupe, elle ne se sentait pas si mal dans celui là. En revanche, elle ne parvint pas vraiment à retenir les noms de tout le monde, de même qu'elle était convaincue qu'ils allaient oublier le sien tant elle était discrète. Elle se contentait de les écouter parler et de regarder Hana s'intégrer.

-Un appareil dentaire jusqu'en quatrième, ça craint, fit une fille.

-Ouais, on m'a taxée de voie de chemin de fer pendant trois ans.

-Le seum !

-Grave, c'est pas glam' comme surnom.

-Bah avec un peu d'auto-dérision, ça passe crème. T'sais, je vais t'apprendre un truc qu'un mec de vingt piges m'a dit c't'été. Quand on se fou de ta gueule, suffit d'en rajouter une caisse et riant haut et fort, genre t'assumes et t'assures.

-Au point où j'en suis, j'ai rien à perdre à essayer, fit Hana.

-Si t'avais encore eu ton appareil, t'aurais eu qu'à faire « tchou tchooouuu » ! S'esclaffa un autre garçon.

Hana rit de bon cœur et Cléo laissa échapper un petit rire.

-Et toi ? C'est quoi ton surnom de la honte ? Demanda une fille à Cléo.

-Euh … Moi c'est l'Invisible, bafouilla Cléo.

-Une petite ninja ! Wouyaah ! Commença l'un des garçon.

-On dit Kunoichi pour les filles, le corrigea Hana.

-Ohoh, tu serais pas une Naruto-girl toi des fois ?

-Fais gaffe à ma technique secrète ! Répliqua Hana en improvisant un symbole avec ses mains.

-Bien répondu, tu vois tu peux renverser la balance quand tu veux.

-You've got the power !

-Ah merde, en français s'teupléé ! La prof d'anglais me saque depuis la sixième !

La conversation dévia vers les profs, toujours sur un ton joyeux agrémenté de rires. Cléo se détendait petit à petit. Quelques minutes avant la sonnerie, le groupe se sépara et chacun regagna sa classe sans se donner de rendez-vous pour la prochaine récréation. D'ailleurs lors de celle-ci, même si Cléo et Hana reconnurent certains d'entre eux, aucun n'eut l'air de vouloir se réunir à nouveau.

-Bah en même temps les récré sont trop courtes, on verra demain midi, fit Hana avec une pointe de déception dans la voix.

Cléo n'en était pas aussi certaines, beaucoup de groupes d'amis ne résistaient pas à une séparation par classe, même si les amitiés perduraient, c'était trop compliqué de se retrouver au collège quand on avait un emploi du temps différent.

Lorsque sonna la fin du dernier cours, Hana se dépêcha de ranger ses affaires en encourageant Cléo à en faire autant. Elles ne devaient pas manquer le bus qui menait au centre ville. Les deux amies quittèrent la classe avant que les pestes n'aient le temps de se moquer d'elles et passèrent au rouleau compresseur de la foule avant de se retrouver hors de l'enceinte du collège, devant l'abri-bus. Elles subirent ensuite l'épreuve de la boite à sardine sur roues et reprirent leurs souffles une fois arrivées devant le centre commercial, où les attendaient une interminable file au stand des inscriptions.

-On est pas prêtes de rentrer, soupira Cléo.

-Quoi ? Fit Hana en penchant son oreille.

-Je disais on en a pour un moment, répéta Cléo un peu plus fort.

-Ça en vaut la peine, sourit Hana.

Cléo soupira à nouveau et sortit son téléphone. C'était trop compliqué de papoter dans le brouhaha, elle se réfugia alors sur une grille de sudoku.

-Tu sais que ça compte comme jeu vidéo, lui dit Hana. Tu vois que t'aimes ça en fin de compte !

-C'est juste pour passer le temps.

Hana avait elle même ouvert une application sur son téléphone, mais son jeu consistait à former une équipe de monstre pour aller combattre d'autres monstres. D'autres jeunes les avaient imités pour patienter, même si la majorité préférait discuter avec excitation.

Après plus d'une heure d'attente, ce fut enfin le tour des deux jeunes filles. Une femme aux cheveux flamboyant et à l'air un peu fatigué, ce qui n'avait rien de surprenant vu le temps qu'elle avait dû passer à distribuer des formulaires, leur tendit des papiers et des crayons.

-Vous ne pouvez pas participer au tirage au sort si vous faites des crises d'épilepsie ou des allergies, leur dit-elle d'une voix lasse et monotone.

Cléo ne prit pas le temps de dévisager la femme, trop concentrée par son exemplaire. Elle était un peu nerveuse, il fallait se dépêcher de tout remplir avec tout ce monde derrière elles. Le poignet raide, elle commença machinalement par son nom, son prénom, son âge, son adresse, le nom de son collège et sa classe. Elle s'arrêta aux noms et professions des parents, dégluti et tâcha de respirer calmement puis continua. Elle dû ajouter son numéro de portable, préciser à quels jeux elle jouait, sur quels appareils et à quelle fréquence, et précisa dans la case « autre » qu'elle était végétarienne. La dame parcouru rapidement leurs formulaires du regard, hocha de la tête, ajouta leurs noms à sa liste, puis rangea leurs formulaires.

-Merci au revoir, suivant !

-Au revoir, eurent tout juste le temps de dire les filles.

-J'ai cru que j'allais exploser, s'enjoua Hana alors qu'elles s'éloignaient. Y a plus qu'à croiser les doigts.

-Il est vraiment tard, fit remarquer Cléo en consultant son téléphone. Il faut que je rentre.

-Ouais, moi aussi, approuva Hana.

Cléo envoya un texto à ses parents tout en suivant Hana à l'abri-bus. Cléo descendait quelques arrêts avant Hana, elles se firent la bise avant de se séparer. Puis Cléo regagna enfin son appartement où elle était attendue de pied ferme.

-Ma princesse ! S'exclama une femme d'une quarantaine d'année à la tresse d'un noir de jais.

Elle avait un visage en forme de cœur, aux yeux en amande d'un brun foncé qui pétillaient de bonheur. Vêtue d'une robe rouge qui descendait aux genoux, ses lèvres fines arboraient un sourire impatient alors qu'elle questionnait Cléo.

-Tu es dans la même classe qu'Hana cette année aussi ? Comment s'est passé ta journée ? Montres-moi ton emploi du temps, les prof sont cools ?

-Oui, ça peut aller et je pense, répondit Cléo.

Son estomac gargouilla alors qu'elle posait son sac sur une chaise.

-Mom est rentrée ? Demanda-t-elle en sortant son emploi du temps.

-Esthie fait des heures supp', encore, soupira la femme. Je vais faire une photocopie de ton emploi du temps au bureau, recopies tes heures de demain.

-D'accord.

L'estomac de Cléo se mit à gargouiller.

-Tu n'as pas goûté en ville ?

-On faisait la queue, alors non, répondit Cléo en recopiant la totalité de ses horaires sur la page d'intérieure de la couverture de son cahier de géographie.

-Quoi vous avez passé tout ce temps à faire la queue ? Il y avait tant de monde que ça ?

-T'as pas idée, soupira Cléo.

-Tu es sûre de vouloir prendre un petit boulot à ton âge ? Avec le brevet ?

-Les testeurs seront sélectionnés via un tirage au sort, y a peu de chance que je soit choisie. Je me suis inscrite pour faire plaisir à Hana, mais à mon avis ça n'aura servi à rien, répondit Cléo en haussant les épaules.

-Tu peux aller te reposer dans ta chambre, je vais faire à manger.

-Merci Mam'.

Cléo prit son sac et monta dans sa chambre avec un air songeur. Mam avait encore fait comme si tout allait bien, mais en ce moment à son travail les choses étaient vraiment compliquées. Cléo n'était au courant de rien en particulier, parce que ses parents ne lui avait rien dit, mais elle sentait bien que quelque chose n'allait pas et cela la préoccupait un peu. Mam était une personne positive, il n'était pas facile de la démoraliser, alors ça devait forcément être grave.

Le lendemain midi, à l'école, le groupe de la veille s'était reformé. Cléo et Hana passèrent un bon moment, surtout Hana qui prenait de plus en plus d'aplomb. Et Cléo n'était pas la seule à l'avoir remarqué.

-Alors on se prend pour une star maintenant qu'on a plus de métal dans la bouche ? Fit la reine des pimbêche durant la récréation de l'après-midi.

-Brillant n'est-ce pas ? Répliqua Hana.

Elle renchérit avec une grimace imitant un sourire de célébrité. Quelques élèves pouffèrent.

-Tu te crois drôle, mais t'es tellement pathétique que tout le monde se moque de toi.

-Hey, n'insultes pas mon publique ! C'est pas de leur faute s'ils ont plus d'humour que toi, rétorqua Hana. Mais si tu veux, je me mets à ton niveau.

Elle se dandina en portant son sac de cours comme un sac à main, la bouche en cul-de-poule et battant exagérément des cils. Toute la classe rit aux éclats, la peste rougit de colère et le prof de math haussa un sourcil en entrant dans la classe. Hana regagna sa place avec un sourire satisfait. Cléo ne savait pas trop comment prendre ce regain d'énergie de la part de son amie, la technique du clown avait l'air de plaire aux autres élèves, qui ne pouvaient que se réjouir de voir l'ennemie publique numéro un se faire ridiculiser, mais elle espérait qu'Hana n'aurait pas à le regretter.

Les jours suivants se déroulèrent de façon très semblable. Après mangé le midi, les deux amies retrouvaient leurs nouveaux copains dans un coin de la cours et Hana se transformait petit à petit en clown de la classe, profitant de la moindre tentative des pimbêches de s'en prendre à elle pour les tourner en ridicule et se tourner elle-même en ridicule. Cléo riait avec tout le monde, un peu rassurée que cela n'ait pour le moment eu aucune répercutions.
Petit à petit, les pestes renoncèrent à s'en prendre à Hana, après s'être tournée vers Cléo, dont Hana prit la défense, elles se trouvèrent une autre cible, un garçon isolé qui avait tendance à un peu trop bien répondre aux question des profs. Mais cette fois Hana n'eut pas vraiment besoin de le défendre, car le reste de la classe, lassé de leur comportement, s'en occupa. Le comportement d'Hana avait sans doute donné du courage aux autres et la classe était devenue plus solidaire, si bien que la bande de peste se changea en groupe de fashion-victim tout ce qu'il y avait de plus inoffensif. Elles se trouvèrent des peoples à critiquer dans les magazines, ce qui eu l'air de convenir à tout le monde. Hana avait de son côté gagné très vite en popularité et fut élue déléguée de classe. Elle discutait un peu avec tout le monde et Cléo s'en réjouissait pour elle, même si de son côté elle restait encore un peu à l'écart. Hana ne lui forçait pas la main pour agir comme elle et Cléo lui en était reconnaissante.

Comme Cléo l'avait pressenti, le groupe du midi finit par lentement se dissoudre au court du mois et finalement les deux amies passaient les midis avec différentes personnes de leur classe selon les envies de chacun.

Et puis un jour, Cléo reçut une grosse enveloppe. Entourée de ses mères, curieuses, elle l'ouvrit un samedi matin pendant le petit déjeuner. Il y avait plusieurs feuilles rassemblées avec un trombone et sur la première un énorme titre : BRAVO VOUS AVEZ ÉTÉ SÉLECTIONNÉE !!

Le cœur de Cléo rata un battement. Avec tout ce qu'il s'était passé au collège, elle avait complètement oublié le tirage au sort pour travailler en tant que bêta testeuse de jeux vidéos.

-J'y crois pas, souffla-t-elle.

Elle feuilleta le reste des pages, il y avait tout un tas de règles à lire et un dernier formulaire d'adhésion à signer et renvoyer à l'expéditeur. Mom attrapa les feuilles et les parcouru.

-Il s'agit principalement d'une clause de confidentialité ainsi que quelques mots à l'attention des parents.

-Une clause de confidentialité ? S'étonna Cléo.

-Et une grosse, confirma Mom. Si tu acceptes leur offre d'emploi, tu ne devras dire à personne que tu as été engagée et encore moins parler de ce que tu verras et feras sur ton lieu de travail, seuls les parents sont autorisés à le savoir. D'ailleurs on doit nous aussi signer cette clause de confidentialité. Ensuite c'est du baratin juridique pour s'assurer que l'envie ne nous prenne pas de tricher au risque de poursuites.

-C'est si important que ça ce qu'ils font ? S'étonna Mam.

-S'ils testent du matériel inédit, alors il y a des milliards en jeu, confirma Mom. L'industrie du jeu vidéo rapporte gros, les dernières consoles se sont vendues à des millions d'exemplaires. Et ça coûte cher ces machins, sans compter les jeux.

Mam laissa échapper un sifflement impressionné.

-Le salaire est assez élevé, ils vont sérieusement donner autant d'argent à des ados ? S'étonna Mom.

-Cléo, ma princesse, dit Mam. C'est toi qui choisi, ne penses pas à l'argent mais à ce que tu veux faire, d'accord ?

-Les jeux vidéos, ce n'est pas mon truc et puis je pensais vraiment pas être choisie. En plus je n'aurais pas le droit d'en parler à Hana et c'est mon nom qui est sur ce formulaire, je ne peux même pas le lui donner … Je n'ai pas envie de lui cacher quelque chose d'aussi important.

-Je vois, sourit Mam.

-Tu as une semaine pour répondre, ajouta Mom.

Elle signa le formulaire, à la grande surprise de Cléo.

-Si jamais tu changes d'avis, lui expliqua sa mère.

Mam l'imita.

-Mais n'oublies pas de nous le dire si tu leur réponds, ajouta-t-elle.

Cléo rangea le formulaire dans le tiroir de sa table de nuit sans trop y croire. Se connaissant, elle allait le retrouver dans des mois et le jeter à la poubelle.

Le lendemain, Cléo tâcha d'oublier cette réponse inattendue. Mais c'était difficile car Hana, sachant que les résultats du tirage au sort avait été communiqué aux heureux élus, ne put retenir sa déception de ne pas avoir été choisie et sa frustration de ne pas savoir qui l'avait été.

-J'ai vraiment le seum, chouina-t-elle la tête contre son pupitre pendant la récré.

-Ce n'est pas si étonnant, lui répéta Cléo. Beaucoup de gens se sont inscrits, il y avait très peu de chance que l'une de nous le soit.

Le sujet n'était pas que sur leurs lèvres, tout le collège en parlait. Cléo n'avait pas eu l'impression qu'autant d'élèves en aient parlé le jour de la rentrée, quand elles s'étaient inscrites. L'engouement pour ce projet s'était sans doute développé autours du mystère que l'entreprise avait maintenu quant au sujet des produits qu'elle créait. Cléo entendait partout qu'on donnerait n'importe quoi pour être à la place des recrutés, autrement dit à la sienne. Elle se sentait coupable de s'être inscrite avec si peu de conviction et d'avoir été choisie alors qu'elle ne voulait pas réellement de ce travail. Tant de gens auraient voulu recevoir ce courrier et elle non, qu'est-ce qui lui avait pris de s'inscrire ? Elle aurait pu accompagner Hana au centre commercial sans le faire.

Le soir en rentrant, elle trouva Mam allongée sur le canapé, endormie, les joues humides. La gorge de Cléo se serra alors que ses yeux tombaient sur une lettre ouverte sur la table basse, ponctuée de tâches rondes. Sans la saisir, elle put y lire le mot fatidique et un poids tomba dans son estomac.

-Hum … Fit Mam en s'agitant.

Cléo recula silencieusement et fit mine de tout juste rentrer.

-Salut Mam, lui lança-t-elle de la voix la plus neutre qu'elle put.

-Salut ma princesse … marmonna Mam.

Elle se dépêcha d'attraper le papier, Cléo fit mine de n'avoir rien remarqué.

-Ça a été ta journée ? Demanda Mam.

-Comme d'hab, mentit Cléo. Et toi ?

-Pareil.

Cléo prit un rapide goûter constitué de tartine de pain à la confiture de cerise. Elle monta ensuite dans sa chambre avec son sac, pressée d'échapper à l'ambiance gênée qui régnait dans la pièce de vie.
Assise sur son lit, Cléo ne savait plus quoi faire. Est-ce que Mam pourrait retrouver du travail vite ? En ce moment, ça semblait compliqué pour tout le monde, alors elle ne le pensait pas. Et puis, Mam devait se remettre de ce coup dur. Et en attendant leur famille n'aurait plus qu'un seul salaire pour vivre, est-ce que ça suffirait ? Tout cela était très inquiétant.
Cléo sortit le formulaire de sa table de nuit. Le salaire était vraiment intéressant et même si ses mères n'allaient sans doute pas accepter qu'elle leur donne son argent, au moins elles n'auraient plus besoin de lui donner de l'argent de poche ou lui acheter ce dont elle pouvait avoir besoin durant son année scolaire ou simplement sa vie d'adolescente. Mais d'abord, elle devait attendre que Mam lui avoue ce qu'il lui était arrivé, car la jeune fille était sensée l'ignorer.
Malgré tout décidée, Cléo découpa le coupon réponse et le signa à son tour.

Elle alluma son enceinte bluetooth  et attendit un peu après que Mom soit rentrée pour descendre. Comme elle s'y attendait, ses deux mères discutaient activement avec un air préoccupé.
Mom chuchota quelque chose à l'oreille de Mam.

-Ma princesse, soupira Mam. Je dois t'avouer quelque chose …

Elle faisait de son mieux pour rester calme, mais Cléo savait à quel point c'était difficile et se sentait un peu coupable de lui cacher qu'elle savait déjà.

-J'ai été licenciée, reprit Mam. A vrai dire je m'y attendais un peu, ces derniers temps plusieurs autres employés de mon entreprise ont également perdu leur emploi. Ce n'est pas si rare par les temps qui courent …

-Il faut qu'on se serre les coudes, je vais t'aider à trouver un nouveau travail, tenta de la rassurer Mom. Par contre, je suis désolée Cléo, mais tu n'auras plus d'argent de poche pendant quelques temps.

-Sauf si j'accepte le travail, répondit Cléo.

-Tu es sûre ? Faire ça juste pour l'argent, ça peut être très difficile, la prévint Mam. Je vais essayer de trouver du travail très vite, alors ne te sens pas obligée …

-Tout le monde au collège n'a pas arrêté d'en parler aujourd'hui, ils sont tous dégouttés de ne pas avoir été pris, c'est pas correct de ma part de pas avoir pris mon inscription au sérieux. Je dois aller au bout de ce que j'ai commencé, au moins par respect pour tous ceux qui voudraient être à ma place. Et puis, ce sera sans doute amusant.

-Dans ce cas …

-Je vais chercher le coupon réponse.

Cléo se retourna dans sa chambre le chercher. Mom lui avait sorti une enveloppe pré-timbrée.

-J'irais la poster demain, si tu veux, lui dit-elle.

-D'accord, merci Mom.

Cléo recopia l'adresse et lui tendit l'enveloppe fermée.

-Ils vont sans doute t'appeler pour te dire quand tu commences, la prévint Mom.

Cléo hocha de la tête, Mam avait l'air toujours si effondrée. La jeune fille la prit dans ses bras. Mom se joignit à leur étreinte.

-On va s'en sortir, rien ne peut nous ébranler tant qu'on est ensemble, dit-elle sur un ton serein.

Cléo entendit Mam sangloter et la serra un peu plus fort. Elle appréhendait beaucoup de découvrir ce travail qui risquait de lui prendre beaucoup de son temps libre très prochainement, mais elle était sûre de son choix. S'ils l'avaient choisie malgré le peu d'expérience qu'elle avait en matière de jeux vidéo, c'était sans doute parce qu'ils avaient besoin de voir comment une débutante pouvait se débrouiller avec leur matériel et leurs jeux. Ils avaient besoin d'elle, alors elle ferait de son mieux.

Cette année scolaire s'annonçait compliquée.


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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Mer 11 Juil - 23:31

Dessins de Cléo pour vous aider à la visualiser (et que je devrais refaire malgré la flemme)
C'est pas sa tenue exacte dans le chapitre, parce que je les ai dessiné avant de commencer à écrire, quand START était encore à l'état de projet.

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Jeu 12 Juil - 13:33

Chapitre 2 - Joueur 2 - PDV : Tévis

Le jeune garçon entendit vaguement le réveil de son frère sonner sans pour autant se réveiller. Une minute plus tard, son jumeau le secoua doucement par l'épaule.

-Grmbl !

-Debout Tévis, c'est la rentrée.

-Déjà ?

-Eh oui.

Tévis s'habilla la tête dans le brouillard et suivit son frère pour descendre petit déjeuner. Leur père était, fort heureusement, déjà parti au boulot. Au moins l'ambiance du petit déj, à défaut d'être à la fête, fut calme. Jusqu'à ce que Tévis se rappelle que cette année, lui et son frère serait séparés.
Pour ne pas passer pour un idiot, il préféra rester silencieux. Connaissant le sens de l'observation de son jumeau, ce dernier devait avoir deviné ce qui le mettait de mauvaise humeur et comme d'habitude il respectait son silence dans ce genre de situation.

Après s'être brossés les dents, débarbouillés et coiffés en silence, les deux frères récupérèrent leurs sacs dans leur chambre.
N'ayant pas connu leur mère, vivant sur le seul salaire de leur père, même adolescents les jumeaux partageaient encore la même chambre. Chacun avait sa moitié, avec son lit et une commode, mais il n'y avait pas la place pour plus de mobilier. La décoration de la pièce était poliment sobre, Tévis la considérait comme inexistante. Parquet vieillot et tapisserie bleue pâle, avec une seule fenêtre difficile à ouvrir. Ils n'avaient pas le droit de punaiser quoi que ce soit au mur, ni même d'écouter de la musique. C'était presque l'armée dans cette maison. Ils avaient juste le droit de poser quelques éléments représentant leurs passions sur leurs commodes. Celle de Tévis était actuellement vide, il avait décidé de tirer un trait sur sa dernière passion l'an dernier, mais sur celle de son frère se trouvait un casque de pompier bien que ce dernier ai également plaqué les jeunes sapeurs pompiers l'année d'avant. Leur nouveau centre d'intérêt n'étant pas approuvé par leur père, ils le pratiquaient en cachette de ce dernier, au risque de recevoir la punition de leur vie, voir d'être viré de l'appartement.

Tévis n'enfila qu'une seule bretelle de son sac à dos noir et sortit le premier. Son jumeau ferma l'appartement derrière eux. Ils vivaient à cinq cent mètre du collège, mais le lycée était plus loin.

-A ce soir, lui dit son frère avec une pointe de regret dans la voix.

Tévis sortit son smartphone de la poche de son short à motif militaire et le secoua.

-A la récré, dit-il.

Ils s'échangèrent un sourire complice.

Tévis n'aurait sans doute jamais pu supporter la vie qu'il menait sans son jumeau. Ils étaient tout l'un pour l'autre, personne d'autre ne pouvaient mieux les comprendre et ils savaient qu'ils n'étaient jamais vraiment seuls. C'était à la fois une force et une souffrance, car la moindre séparation leur était difficile. Tévis était le moins social des deux, du coup c'était particulièrement dur pour lui. C'était son frère qui se faisait des amis, qui devenaient parfois leurs amis à tous les deux. Mais ils entraient tous en seconde au lycée aujourd'hui, sans Tévis qui retournaient sur les bancs de la troisième.

A cette heure ci, il n'y avait pas encore grand monde dans la cours du collège et c'était tant mieux. Tévis n'avait aucune envie de se mélanger à la foule.
Quand il trouva sa classe, il envoya un texto à son frère pour l'en informer. Il ne s'attendait pas à recevoir une réponse tout de suite, son jumeau devait être trop occupé entre le bus, la découverte du lycée et les retrouvailles avec tous leurs potes.

Tévis était parmi les premiers arrivés dans la classe, il s'installa près de la fenêtre, tout au fond et posa son sac sur la chaise voisine pour dissuader qui que ce soit de s'asseoir à côté de lui. Étant donné que l'an dernier, son frère et lui étaient les seuls jumeaux de tout le collège, il savait que tous les élèves allaient le dévisager en entrant dans la classe. Il afficha son air de « tu t'approches, je mord » et fixa son pupitre, la main toujours sur son portable, attendant la vibration comme en apnée.

Au bout de quelques interminables minutes, un groupe de pies bavardes fit son entrée en se faisant bien remarquer. Il n'y avait pas plus agaçantes que ces dindes qui gloussaient toujours pour un rien et comme par hasard, après avoir échangé quelques politesses avec d'autres filles qu'elles semblaient embêter depuis des années, elles se posèrent devant lui.
Il serra la mâchoire et se leva en attrapant son sac.

-Où tu vas ? Jacassa l'une des poules.

-Vous faites trop de bruit, répliqua-t-il sans hésiter.

Il lui lança un regard noir, comme un avertissement. Il s'installa à l'autre bout de la classe, côté mur, derrière deux filles plus calmes.

La salle se remplit sans qu'il ne prête plus attention aux autres, son jumeau ne lui répondait toujours pas, mais il s'était fait une raison. Ils s'étaient promis de se contacter à la première récréation, il n'avait qu'à attendre deux petites heures.

Leur prof principale, il l'avait eu en histoire-géo l'an dernier, c'était l'une des prof les plus apprécié par les élèves pour de bonnes raisons. Elle était plutôt détendue et ne se prenait pas la tête avec les retards, même s'il ne fallait pas abuser non plus. Elle était sympa, pas débile.

Durant l'appel, les regards se tournèrent vers lui quand il leva la main, cela ne dura que quelques secondes et il resta de marbre malgré son agacement. Les années précédentes, il avait été plutôt fier d'attirer l'attention du fait d'être avec son frère, mais seul il avait l'impression d'être une bête curieuse, une attraction malsaine. Tout le monde savait qu'il avait redoublé, à la base il s'en foutait bien, mais il ne voulait pas de ce genre d'attention de leur part. Il était pas le seul redoublant de tout le collège non plus.

Le reste de la matinée, il resta plongé dans ses pensées pendant que leur prof répétait les formalités de début d'année. Il savait déjà tout ça et s'en foutait royalement. Il jetait de temps en temps des regard à son smartphone pour vérifier l'heure, se retenant de soupirer ou de faire tressauter son genoux d'impatience pour ne pas attirer l'attention de la prof. Il voulait éviter le plus possible d'attirer l'attention cette année, il voulait qu'on lui fiche la paix et passer ce foutu brevet pour être enfin débarrassé.

Ils eurent dix minutes de pause à dix heures, pendant que certains rattrapaient le petit déjeuner qu'ils avaient sauté par stress, lui avait posé son portable sur sa table et chattait avec son frangin.

« Désolé du retard, ça a été le bordel ce matin »

« T'inquiètes, je sais. T'as qui dans ta classe ? »

« Tu vas rire, personne. »

« Merde. T'as revu qui ? »

« Baptiste, Seb' et Julien. Les autres sont dans l'autre lycée. Et on est tous dans une classe différente. »

« Je me sens moins seul. »

Tévis reçu le lien d'un site. Ce n'était pas souvent que son frère lui en envoyait sans lui expliquer de quoi il s'agissait, mais il lui faisait confiance, ça ne pouvait que l'intéresser. Il n'étaient pas jumeaux pour rien.

Le lien menait vers une page d'actualité. Une nouvelle entreprise recrutait des bêta testeurs adolescents pour tester du nouveau matériel et de nouveaux jeux vidéos. Et ils commençaient à recruter aujourd'hui au centre commercial de la ville. Le reste était du blabla sur l'âge de la compagnie et son créateur, qui apparemment était un très jeune génie de l'informatique.
Tévis répondit à son frère.

« Je m'inscris direct. »

« Rendez-vous au centre commercial après les cours. »

La sonnerie coupa court à leur conversation. Tévis se sentait revigoré par cette nouvelle. Il n'envisageait pas ne pas décrocher ce job. Non seulement il aurait assez d'argent pour s'acheter ce qu'il voulait, mais en plus il pourrait bosser dans un domaine qui le passionnait. Évidemment, il n'avait pas d'ordinateur ni de console chez lui, mais il se rendait au cybercafé dès qu'il pouvait, tout son argent de poche y passait. Grâce aux horaires de son père, ses mercredis après-midi se déroulaient en ligne, dans la peau d'un assassin armé de deux sabres tranchants aux lames plus noires que la nuit.

A midi, après avoir mangé seulement la moitié de son assiette pleine d'aliments surgelés réchauffés et trop salés, il s'isola dans un coin de la cours. Peu après, un groupe s'installa à quelques mètres de lui.

-Hey, t'es tout seul ? Lui lança-t-on.

Il fit mine de ne pas avoir entendu.

-Ça te dit de venir avec nous ?

Il détourna la tête, la posant dans sa main, le coude contre son genoux replié. On insista pas et il n'en attendait pas moins. Le soleil tapait, mais il aimait cette chaleur un peu brûlante. Il ferma les yeux et somnola un peu jusqu'à la sonnerie.
Cette dernière le fit sursauter et il s'étira avant de rejoindre sa classe, le bras un peu endoloris d'avoir dormi dans cette position.

Les cours de l'après-midi lui parurent encore plus longs. Chaque prof se présentait et expliquait ses exigences, le programme de l'année et certains leur donnaient même un questionnaire à remplir. Les premiers cours lui laissaient une désagréable impression de déjà vu, ce qui n'avait rien d'étonnant dans sa situation. Et dire que toute l'année serait dans le même genre. C'était bien parce qu'il ne voulait pas avoir son père sur le dos qu'il n'avait pas l'intention de sécher.

Beaucoup d'élèves se rendirent au centre commercial après les cours, la nouvelle s'était rapidement répandue et tous voulaient s'inscrire. Au stand que tenait une femme, seule, une affiche disait qu'après un tri des formulaires, ceux restant seraient tirés au sort. Quelle drôle de façon de recruter … Mais au moins comme ça tous ceux qui correspondaient au profil avaient leurs chances.

Tévis ne trouva pas son frère, qui devait avoir du retard, aussi décida-t-il de s'engager dans la file. Il en informa son jumeau par texto, lui assurant qu'il lui gardait une place.

Quelques minutes plus tard, il reconnu la silhouette de son frère qui se frayait un chemin dans la foule du centre commercial.

-JOSIAH !! Hurla Tévis. ICI !!

Le visage de Josiah s'illumina en voyant son frère. Il le rejoignit dans la file.

-Alors, cette rentrée ? Demanda-t-il.

-Bof, et toi ?

-Pareil.

Tévis lui donna une tape dans le dos.

-J'espère qu'on sera rentré avant que Papa rentre du boulot, soupira Josiah.

-C'est mal barré …

-Si je lui envoies un texto, je dois lui dire l'heure à laquelle on sera rentré.

Il arrêta un jeune homme qui venait de s'inscrire.

-Excusez-moi, combien de temps vous avez attendu avant de passer ?

-Une heure.

-Merci.

-Vois plus large, lui dit Tévis quand il regagna la file.

Josiah envoya son texto.

-Et s'il nous dit de rentrer plus tôt ?

-On avait plus de batterie.

-Il va vérifier.

-On a rien entendu dans la foule.

-Admettons.

Les deux frères se murèrent dans le silence. Tévis savait que Josiah appréhendait la réaction de leur père, mais il s'était promis de ne plus laisser son paternel lui gâcher la vie. Le défier, c'était lui rendre la monnaie de sa pièce pour toutes ces années où il avait été sur leurs dos. Tévis ne voulait pas mettre Josiah dans l'embarras, mais il refusait de faire plaisir à son père. Il n'avait rien imposé à son frère, qui avait choisi de le suivre de son plein gré, alors il n'avait pas à s'en vouloir pour lui. Même si en fin de compte, il ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable. Son frère, son jumeau était la personne à qui il tenait le plus, son allié de toujours. Il n'aimait pas lui faire subir la colère de leur père.

-T'as qu'à rentrer si tu veux, finit-il par lâcher.

-Si j'avais voulu rentrer à l'heure, je ne t'aurais pas prévenu pour cette opportunité.

Josiah lui sourit.

-Je suis là de mon plein gré.

Tévis soupira.

-Faudra pas te plaindre si t'es puni, le prévint-il.

-Tu sais que c'est pas mon genre, lui rappela Josiah.

Tévis ne put retenir un sourire.

-Si on est sélectionné, c'est ensemble ou pas du tout.

L'attente était moins difficile avec son frère, mais ça restait long. Tévis commençait à saturer, il n'avait fait que patienter toute la journée, il n'en pouvait plus. Et plus ils se rapprochaient du stand, moins il supportait l'attente.
Quand enfin ce fut leur tour, il se dépêcha de remplir son formulaire, puis le donna à son frère sous le regard interrogateur de l'organisatrice.

Josiah glissa son formulaire dans celui de Tévis.

-Si on nous prend, c'est ensemble ou pas du tout, annonça-t-il.

La femme, qui avait des traits métissés asiatiques, haussa un de ses sourcils rouges. Elle repositionna une mèche flamboyante derrière son oreille et prit le formulaire qu'elle rangea avec les autres.

Tévis tendit sa main et Josiah la claqua. Rien ne pouvait ébranler leur complicité.

-Et maintenant on court.

A peine à l'extérieur, ils entrèrent dans une course folle et comme d'habitude, c'était Tévis le plus rapide. Il arriva à l'abri bus en quelques secondes et regarda son frère le rattraper.

-On aurait pu croire … que tu as perdu … en vitesse … depuis un an … mais c'est faux, haleta Josiah.

-N'importe quoi, se défendit Tévis. Je ne regrette rien.

-Tu ne regrettes pas le club, ça c'est sûr.

Ce qui sous entendait que Tévis regrettait autre chose, et même s'il ne l'admettait pas, son frère était le seul à pouvoir lui dire un truc pareil sans s'en mordre les doigts dans la seconde.

-On est pareil, conclut Josiah.

Lui aussi avait des regrets, mais tout comme Tévis, il avait tourné la page. Peut-être à cause de lui. Mais surtout à cause de leur père.

Comme ils s'y attendaient, celui-ci était rentré quand ils arrivèrent chez eux.
L'homme était grand, massif, musclé, mais il imposait surtout par son expression dure. Son visage, long à la mâchoire saillante, arboraient des rides de contrariétés comme incrustées dans sa peau. Il avait constamment l'air sévère.

-Je peux savoir ce que vous fichiez ?

Tévis soutint son regard, sentant dans son ventre naître le feu de la colère. Il avait décidé de ne plus se laisser faire, il ne s'était jamais vraiment laissé faire mais depuis un an, il résistait plus que jamais. Avec plus d'énergie, de fureur et de détermination.

-On a pas vu l'heure, dit calmement Josiah.

-Vous ne la voyez jamais.

-Parce qu'on a pas envie de rentrer voir ta sale gueule, répliqua sèchement Tévis.

-Vingts pompes, maintenant, rugit son père.

-Va te faire foutre.

Il l'avait vue venir, il avait tout fait pour qu'elle vienne, aussi Tévis esquiva la gifle que tenta de lui asséner son père.

-Tévis …

Josiah avait beau tenter de paraître imperturbable, la vision de son père tentant de s'en prendre physiquement à son frère devait être insupportable, même si c'était devenu quotidien.

-Dans votre chambre, reprit leur père.

Sa voix tremblait de rage.
Ils s’exécutèrent sans broncher cette fois. Tévis préférait de loin rester enfermé dans sa chambre que de supporter la compagnie de son paternel.

-Je sais déjà ce que je vais faire avec l'argent qu'on va gagner avec ce job, dit Tévis à peine la porte refermée. Prendre un studio à l'autre bout de la ville.

-Tu sais, c'est normal s'il s'inquiète quand on est pas à la maison et qu'on ne laisse pas de nouvelles.

-On l'a prévenu, on lui a dit où on était.

-On ne lui dit jamais où on est vraiment, fit remarquer Josiah.

-Parce qu'ils nous interdirait d'y aller pour des raisons stupides. On fait rien de mal, on fait juste un truc qu'il veut pas qu'on fasse. Parce qu'il avait déjà prévu comment on devait vivre nos vies.

-Il voulait qu'on réussisse dans ce qu'on aime …

-En nous dégouttant de ce qu'on aime, merci du cadeau.

Josiah se frotta la nuque. Il regardait le casque de pompier sur sa commode.

-T'as qu'à reprendre les JSP si tu veux, moi je l'écouterai plus. J'aime mieux me prendre des baffes.

Josiah secoua sa tête.

-Je n'aimais pas vraiment les JSP, je voulais juste être utile aux autres, tout comme toi tu veux juste courir parce que t'aimes ça. T'as jeté tes coupes pour tourner la page, je garde ce casque pour pas oublier pourquoi je voulais le porter et pourquoi je ne le porterai jamais.

Tévis commença à faire des pompes.

-T'aurais pu les faire devant lui, pouffa Josiah.

-Plutôt mourir que de lui faire ce plaisir, j'en fais parce que ça me calme.

-On a été conditionné pour que faire des pompes nous calme, convint Josiah.

Cette journée était à l'image de toutes les autres, Tévis trouvait un moyen de défier son père, le provoquait, l'insultait jusqu'à se prendre des claques et faisait ses pompes dans sa chambre en imaginant une vie de liberté. Josiah lui, était plus obéissant, il prenait simplement sur lui et encaissait la rancœur de leur père qui ne supportait pas que ses deux fils aient abandonné les voies qu'il leur avait tracé.

Et les journées qui suivirent furent elles aussi semblables, les jumeaux se retrouvaient après les cours et retournaient au cybercafé, ce qui les faisait rentrer assez tard et ils finissaient leurs journées reclus dans leur chambre. Leur père leur donnait une soupe et du pain sec, espérant sans doute que ce régime les pousserait à rentrer plus tôt. Cela ne rendait que les repas de la cantine du collège plus comestibles et nourrissants.

Tévis remarqua de loin les changements dans sa classe. La blondinette assise devant lui en cours faisait l'andouille et rendait chèvres les dindes qui tentaient de faire leur loi. Et au final, cela les calma et enhardit le reste de ses camarades de classe. Lui observait ce manège de loin sans intervenir, en simple spectateur.
Avec tout ça, la petite blonde, Hana - il avait retenu son nom à force de l'entendre dans la bouche de tous les autres – finit par devenir déléguée de classe. Il nota aussi qu'elle délaissait tout doucement la fille qui était habituellement assise à côté d'elle en classe. Ce genre de chose n'arrivait pas entre frère et sans doute plus particulièrement entre jumeaux, cette amitié lui paraissait étrange, car l'autre fille avait l'air de s'accommoder de cette situation. C'était peut-être un truc de fille, il n'avait eu que des potes mecs.

Cette Hana rendait les jours de classe un peu plus distrayants, et le premier mois lui donna l'impression de suivre un feuilleton. Que Tévis zappa quand un samedi matin, Josiah, qui surveillait le courrier tous les jours pour intercepter la possible réponse à leurs formulaires d'inscription avant que leur père ne tombe dessus, ramena dans leur chambre une grosse enveloppe cartonnée.

Josiah planqua l'enveloppe dans un petit sac à dos et ils s'échappèrent de l'appartement pendant que leur père était aux WC. Ils préféraient l'ouvrir dans un endroit où ils ne seraient pas surpris par leur geôlier.
Il se planquèrent sous un arbre dans un parc, Tévis faisait le guet pendant que Josiah ouvrait l'enveloppe et lisait la lettre. Cela prit quelques minutes d'éternité avant qu'il n'informe son frère.

-On est pris tous les deux, dit-il.

Tévis se mordit le poignet pour ne pas hurler de joie et d'excitation. Josiah sortit un livre de son sac, posa le coupon réponse dessus et s'appliqua à imiter la signature de leur père avant de signer lui même. Ils avaient même adapté les champs du coupon pour les jumeaux, Tévis signa donc à côté et Josiah déchira soigneusement la feuille à l'aide d'une règle.

-On a interdiction d'en parler à qui que ce soit. Normalement on peut tenir nos parents au courant, mais …

-Le paternel ne veut pas être au courant, assura Tévis.

Ils se précipitèrent au bureau de poste le plus proche, achetèrent une enveloppe et un timbre avec quelques pièces piquées dans le porte-feuille de leur père. Une fois leur réponse postée, ils se dirigèrent vers le cybercafé.

-S'il s’aperçoit de quoi que ce soit on est mort, soupira Josiah.

Il avait beau dire, il souriait de toutes ses dents. Tévis émit un petit ricanement.

-Peut-être qu'il nous foutera à la porte, ce serait cool.

-Huhum …

Tévis haussa un sourcil, il avait l'impression que son frère lui cachait quelque chose. Mais il ne s'en inquiétait pas plus que cela, Josiah n'agissait jamais contre lui et n'agirait jamais contre lui. Au pire il était neutre, et depuis le temps Tévis avait appris à ne pas lui en vouloir pour ça. Il n'arrivait jamais à lui en vouloir très longtemps de toute façon. C'était bien le seul avec qui il n'était pas rancunier.

-Bah, on va encore se faire engueuler en rentrant pour être sortis sans permission, ajouta Tévis en haussant des épaules.

Le soupir de Josiah fut bien sérieux cette fois.

-Mais c'est pas cher payé ce qu'on vient de faire, reprit Tévis. Ce job va changer nos vies.

Josiah hocha de la tête avec un petit sourire. Tévis s'en contenta, son frère était beaucoup moins démonstratif que lui et toujours en train de s'inquiéter pour les autres, c'était pour ça qu'il était aussi cool. Et Tévis ne le pensait pas seulement parce qu'ils étaient jumeaux, Josiah était vraiment la personne la plus gentille qu'il ait jamais connu. C'était tout simplement dans sa nature.
Alors qu'ils entraient dans le cybercafé, Tévis changea de sujet de conversation pour parler de ses projets pour leurs prochaines heures de jeu.

Ce redoublement s'annonçait comme la plus passionnante de toutes les années scolaires.

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Ven 13 Juil - 15:08

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Ven 13 Juil - 15:09

Chapitre 3 - Jouer 3 - PDV : Josiah

Le réveil de Josiah le tira d'un rêve dont il oublia instantanément le contenu. Il s'étira avant d'aller réveiller son jumeau qui n'avait plus de réveil depuis qu'il avait jeté les quatre précédents contre le mur en face de son lit. Son frère grommela.

-Debout Tévis, c'est la rentrée.

-Déjà ?

-Eh oui.

Josiah laissa son frère se lever et s'habilla de son coté, non sans laisser son regard s'attarder sur le casque de pompier qui trônait sur sa commode. Il mit un t-shirt bleu marine uni et un short à poche gris foncé.
Leur père était déjà parti au travail depuis une bonne heure, comme tous les matins les jumeaux petit déjeunèrent seuls dans un silence religieux. Josiah remarqua le pli sur le front de son frère, qui devait s'être rappelé que cette année, les jumeaux seraient séparés. Tévis avait délaissé ses devoirs l'année précédente au point de devoir redoubler sa troisième. Josiah, qui avait moins de difficultés en cours, rentrait en seconde au lycée. De leur cercle d'amis, Tévis était le seul à redoubler et une partie des autres entraient dans un autre lycée que celui où allait Josiah. Le jeune garçon n'était pas certain de se retrouver dans la même classe que ses amis restant, cette nouvelle année scolaire était un tout nouveau départ dans tous les sens du terme. Nouvel établissement, nouveaux professeurs, nouveaux cours, nouveaux camarades, nouveaux amis et tout ça sans son jumeau. Josiah était moins inquiet pour lui-même que pour son frère, qui avait son caractère et du mal à se faire des amis.

Après leur passage dans la salle de bain, durant lequel Josiah coiffa soigneusement ses cheveux noirs en pics droits sur sa tête et Tévis ébouriffa les siens vers l'arrière, les jumeaux attrapèrent leurs sacs de cours et sortirent de l'appartement dans lequel ils vivaient avec leur père. Leur mère s'était éteinte les heures qui avaient suivi leur naissance, aussi ils ne l'avaient jamais connue. Leur père les avait éduqué seul d'une main de fer, comme il enseignait à ses élèves dans l'armée. Les jumeaux n'avaient jamais reçu la moindre preuve d'affection de la part de leur père, ces derniers temps c'était même l'inverse.

Vint le moment où les jumeaux durent se séparer.

-A ce soir, dit Josiah.

Tévis agita son téléphone.

-A la récré, le corrigea-t-il.

Josiah sourit. C'est vrai, ils avaient leurs téléphones pour rester en contact. Il pourrait donc avoir des nouvelles de son frère durant les pauses.

Josiah tourna le dos à son frère et rejoignit d'un pas rapide l'arrêt de bus le plus proche. Il ne prenait que rarement le bus, vu qu'ils habitaient non loin du collège et que les jumeaux aimaient mieux courir et marcher que prendre les transports en commun. Josiah avait toujours un peu la nausée en bus ou en voiture, mais il n'avait plus le choix, s'il voulait arriver à l'heure au lycée tout en se levant en même temps que son frère, il devait prendre le bus.

Quand ce dernier arriva, il constata sans surprise qu'il était plein à craquer. Il se retrouva serré entre plusieurs élèves de différentes tailles et corpulences, dans l'odeur de transpiration et les bruits des conversations. Il en sortit quelques minutes plus tard en soupirant de soulagement.
Les bâtiments du lycée étaient moins nombreux et moins hauts que ceux du collège, sans doute parce que la moitié des collégiens qui passaient leur brevet allaient en apprentissage ou en lycée professionnel. Il y avait donc moins d'élèves dans le lycée général de la ville.

-Hey Jo' ! Appela une voix.

Durant les vacances, beaucoup de garçons avaient eu une poussée de croissance et leurs voix avaient mué. Josiah eut de la peine à reconnaître Baptiste, un ami du collège qui partageait sa passion de la lecture.

-T'étais moins petit dans mes souvenirs, rit ce dernier.

-Salut, ça va ?

Ils se serrèrent la main.

-Ouais et toi ? Pas trop dur la rentrée sans ton frangin ?

-Je m'inquiète un peu, avoua Josiah.

-Tu m'étonnes, quand on connaît le type, ça peut pas bien se passer pour lui.

Ils furent vite rejoint par deux autres amis.

-Bon, je crois qu'il reste que nous, fit Julien. Faut qu'on aille voir en quelles classes on est cette année.

Ils se frayèrent un passage dans la foule et Baptiste, le plus grand d'entre eux, trouva sa classe en premier.

-Ju', on est ensemble !

-Cool, se réjouit Julien. Et les autres ?

-Non, je vois pas leur nom dans notre classe …

-Ça fait rien, dit Josiah. Tu veux bien nous aider à trouver nos classes ?

-Toi Jo' t'es en Seconde A … sans Seb'.

-Merde, soupira Sébastien.

-T'es en Seconde C, Seb'.

Julien tapota le dos de Sébastien.

-On doit trouver nos salles maintenant, rappela Baptiste.

Il renseigna chacun et les quatre amis durent se séparer, car trouver leurs salles dans des couloirs inconnus ne s'annonçait pas simple. Josiah finit par y parvenir de lui même, et regarda la file d'élèves qui attendaient leur professeur principal dans le couloir. Plusieurs autres files longeaient les murs devant d'autres portes.
Josiah reconnut quelques têtes du collège, mais il ne connaissait personne en particulier. Il s'adossa contre le mur non loin d'une fille solitaire qui fixait ses pieds. Il vit passer les élèves jusqu'à ce que chaque file prenne en ampleur et que les premiers profs arrivèrent. Leur professeur principal, un homme d'une cinquantaine d'années à l'air fatigué vint leur ouvrir la porte. Le flot d'élèves entra et Josiah, qui ne voulait pas se presser, laissa chacun s'asseoir. Les élèves semblaient tous vouloir s'installer au fond, du coup il se retrouva au premier rang à côté de la fille solitaire. Elle était de taille et de corpulence moyenne, portait une robe longue bleue claire avec un petit gilet bleu marine et des ballerines noires. Ses grands yeux étaient d'un bleu très clair, si bien qu'on aurait put la croire aveugle. Ses longs cheveux noirs et lisses ruisselaient librement sur son dos, elle était plutôt jolie mais semblait très introvertie.

-Bonjour à tous, commença le prof avec une voix monotone. Je suis Monsieur Girard, professeur de français. Alors la seconde c'est l'année la plus courte du lycée, puisque vos vacances d'été commenceront début juin.

Certains élèves manifestèrent leur enthousiasme, le prof continua sur sa lancée, avec le même ton sans vie. Les cours de français s'annonçaient plutôt mal, heureusement que c'était le point fort de Josiah.
Le professeur continua avec l'appel, distribua les emplois du temps, puis leur fit remplir les formulaires pour leur carte de cantine, un court questionnaire et leur demanda de choisir un partenaire avec qui partager leur casier.

-Vous vous arrangerez entre vous si vous voulez changer en court d'année. Le lycée ne fournit pas les cadenas. Les demi-pensionnaires et les internes sont prioritaires pour les demandes de casier.

Josiah se tourna vers sa voisine.

-Bon, alors … tenta-t-il.

Elle rentra sa tête dans ses épaules.

-Je suis demi-pensionnaire et toi ? Demanda-t-il.

-Moi aussi, murmura-t-elle.

Josiah lut sur ses lèves plus qu'il ne l'entendit.

-On partage un casier ? J'irais acheter un cadenas si tu veux.

Elle lui lança un rapide regard avant que ses yeux ne se remettent à le fuir et elle hocha de la tête.

-Cool, lui sourit-il avec l'air le plus rassurant qu'il put afficher.

Le professeur distribua une fiche sur laquelle les binômes souhaitant un casier s'inscrivirent. Josiah se chargea de remplir leur partie.

-Pardon, comment tu t'appelles ? Demanda-t-il.

Il s'en voulait un peu de ne pas avoir retenu son nom durant l'appel.

-Ondine Ruissot, o-t.

Josiah s'empressa de l'ajouter à son binôme avant de faire passer la fiche.

-Moi c'est Josiah Sebak.

-Je sais …

Il se frotta la nuque, un peu gêné. Elle avait retenu son nom alors que lui ...

Pour finir, leur professeur principal leur fit faire la visite du lycée jusqu'à la récréation.
Alors qu'il suivait la classe en tâchant de retenir les lieux stratégique du lycée, Josiah entendit une conversation entre deux garçons.

-T'as vu l'annonce pour le recrutement de bêta testeur ? Demandait l'un des deux.

-Non, c'est quoi ?

-Dans notre ville, au centre commercial, ils recrutent des jeunes pour tester du matoss et des jeux vidéos.

-Sans dec' !

Josiah sortit son smartphone et trouva assez rapidement ladite annonce, il l'ajouta à ses favoris avant de ranger son portable. Il remarqua le texto que son frère lui avait laissé quelques heures plus tôt et s'en voulut de ne pas l'avoir entendu.

Le prof finit par les libérer pour la récréation, Josiah resta assis à sa place et s'empressa de répondre à son jumeau.

« Désolé du retard, ça a été le bordel ce matin »

« T'inquiètes, je sais. T'as qui dans ta classe ? »

« Tu vas rire, personne. »

« Merde. T'as revu qui ? »

« Baptiste, Seb' et Julien. Les autres sont dans l'autre lycée. Et on est tous dans une classe différente. »

« Je me sens moins seul. »

Josiah lui envoya le lien qu'il avait trouvé. Il savait que ça allait interpeller Tévis, il allait forcément vouloir décrocher ce travail, même si avec l'école ils n'auraient pas beaucoup de temps à y consacrer. Et Josiah voulait en être également. Une opportunité comme celle là ne se représenterait pas deux fois, ils devaient tenter leur chance.
Les jeux vidéos étaient devenus leur nouveau centre d’intérêt depuis l'année précédente, depuis qu'ils avaient tour à tour abandonnés leurs activités extra-scolaires, leurs passions approuvées et encouragées par leur père.
La réponse de Tévis ne tarda pas.

« Je m'inscris direct. »

Josiah eut un sourire et répondit alors que la sonnerie retentissait.

« Rendez-vous au centre commercial après les cours. »

Il rangea son portable dans sa poche alors que leur prof principal revenait pour les guider vers la prochaine salle de cours.
Il se retrouva encore au premier rang, mais seul cette fois. Ondine semblait avoir trouvé une autre fille aussi timide qu'elle avec qui elle partageait visiblement d'autres points communs. Josiah était content pour elles, ça ne le dérangeait pas vraiment de rester seul au premier rang, cela pouvait s'avérer un avantage pour suivre les cours.

A midi, alors qu'il sortait de classe, Ondine revint vers lui, accompagnée par sa nouvelle amie.

-Euh Josiah ? Demanda-t-elle d'une voix mal assurée.

-Oui ?

Il lui sourit et elle sembla se détendre.

-Désolée de t'avoir laissé tout seul …

-Désolée, couina l'autre fille.

Elle était plus petite qu'Ondine, avait elle aussi de longs cheveux, mais blonds et ondulés. Elle avait la peau pâle de ceux qui ne sortent pas beaucoup, des cernes sous les yeux et des lèvres fines. Ses yeux bleus avaient la bougeotte, comme ceux d'Ondine. Elle portait un jean slim bleu clair et un petit t-shirt vert bouteille avec des converses grises.

-Il n'y a aucun soucis, je vous assure, les rassura Josiah.

Les filles échangèrent un regard et il remarqua tout de suite qu'elles avaient déjà l'air proches alors qu'elles se connaissaient à peine.

-Tu veux manger avec nous ? Proposa Ondine.

Josiah n'avait jamais vraiment eu d'amies filles, quand il était petit les garçons préféraient rester entre eux. Et le caractère de son jumeau avait tendance à les faire fuir, alors il ne s'était jamais dirigé vers elles. Seulement maintenant, il avait grandi, il estimait être assez mature pour pouvoir avoir des amies. Et Tévis allait sans doute prendre en indépendance et en maturité aussi en redoublant loin de son jumeau.

-Avec plaisir, répondit-il.

Les voir sourire, même timidement, lui fit chaud au cœur.

-Au fait, pardon mais c'est quoi ton nom ? Demanda-t-il à la petite blonde.

-Sterenn Loar.

-Oh, c'est joli, c'est celte non ?

-Breton, rougit Sterenn.

Comme il avait retenu le chemin, Josiah guida les filles vers le réfectoire. Comme ils n'avaient pas de carte, un surveillant chercha leurs noms dans une liste avant de les laisser passer.

A table, les filles gardaient le silence. Avec le brouhaha présent dans le réfectoire, leurs petites voix seraient sans doute à peine audibles. Et leurs caractères introvertis faisaient qu'elles n'osaient sans doute pas prendre la parole. Josiah ne savait pas non plus trop quoi leur dire. Au cas où il sortit son téléphone et vérifia ses messages, Tévis n'avait plus tenté de le contacter.
En relevant les yeux, il croisa le regard d'Ondine qui se mit à fixer son assiette.

-Désolé, s'excusa-t-il. Mon frère jumeau a redoublé, alors on s'échange des texto pendant les récré.

-C'est pas grave, répondit Ondine. C'est normal puisque c'est ton jumeau.

C'était souvent ce que les gens disaient. « C'est normal que vous soyez ensemble, vous êtes jumeaux. » « C'est normal que vous soyez d'accords, vous êtes jumeaux. » « C'est normal que vous aimiez les mêmes choses, vous êtes jumeaux. » « C'est normal que vous vous entendiez bien, vous êtes jumeaux. »

-Vous avez des frères et sœurs ? Demanda Josiah.

Il profitait de l'occasion pour lancer la conversation.
Ondine secoua la tête, Sterenn aussi.

-Ah.

-Mes parents sont séparés, expliqua Ondine.

-Les miens ne veulent pas d'autre enfant, ajouta Sterenn.

-Ma mère est morte, déclara Josiah.

Les filles pâlirent. Il eut un petit sourire désolé.

-J'aime mieux percer l'abcès maintenant, se justifia-t-il. Et puis, c'était à ma naissance, je ne l'ai même pas connue alors je ne peux pas être triste.

-Tu as une belle-mère ? Demanda Ondine.

Il secoua la tête.

-Mon père est un peu … spécial. Il travaille à l'armée.

-Mes parents ont honte de moi, osa Sterenn.

-Mon père n'est pas mon vrai père, mais il ne le sait pas, continua Ondine.

-On a des familles complètement chelou, conclut Josiah avec un petit rire.

Elles se déridèrent également.

-Je suis contente, dit Ondine. On est un peu pareils.

-On se sent moins seuls, convint Josiah. C'est pas toujours évident de voir les familles normales quand la notre ne l'est pas.

Sterenn hocha de la tête avec conviction.

-Quelles sont vos passions ? Relança Josiah.

-La lecture, répondirent les filles à l'unisson.

Elles échangèrent un regard surpris avant de pouffer.

-Moi aussi j'aime lire, ajouta Josiah. J'aime aussi les jeux vidéos, j'en fais avec mon frère.

-J'aime les animaux et nager, dit Sterenn.

-J'aime danser et les robes, continua Ondine.

-J'aime beaucoup ta robe, la complimenta Sterenn. Mais je n'oserais pas en porter.

-C'est vrai que ça te va bien Ondine, approuva Josiah. Ça t'irait aussi sans doute Sterenn.

Sterenn rougit jusqu'aux oreilles.

-Tu es très gentil Josiah, lui répondit Ondine. C'est rare un garçon qui fait des compliments sur mes robes.

-Je suis sincère, j'aime juste m'intéresser aux gens. Je veux les comprendre et les aider.

Leurs assiettes terminées, ils sortirent tous les trois et cherchèrent leur salles de classe suivante.

-Du coup, je suis désolé les filles, mais après les cours je rejoindrai mon frère tous les jours, les prévint Josiah.

-C'est pas grave, lui assura Ondine.

-Mes parents veulent que je rentre tout de suite après l'école, dit Sterenn.

-Les miens aussi, ajouta Ondine.

Josiah n'hésita pas à s'asseoir par terre devant la salle de cours. Sterenn l'imita, mais Ondine resta debout. Josiah posa son sac à dos à plat au sol.

-Tu peux t'asseoir sur mon sac si tu veux pas salir ta robe, proposa-t-il à Ondine.

Cette dernière parut surprise qu'il ait deviné ce qui la retenait de s'asseoir par terre. Elle le remercia et s'assit sur son sac en prenant soin de remonter sa robe pour pas qu'elle ne traîne.

A la récré de l'après-midi, Josiah, Ondine et Sterenn restèrent ensembles. Ils étaient partis pour continuer ainsi toute l'année et ça convenait bien à Josiah. Ils s'étaient déjà décidé à passer leurs heures libres au CDI pour lire ou réviser.

Comme il l'avait dit, Josiah leur dit « à demain » à la fin des cours pour aller rejoindre Tévis au centre commercial.
Ce dernier l'informa par texto qu'il y était déjà, Josiah prit donc le bus pour le rejoindre. A peine entré à l'intérieur du hall, il aperçut son frère qui lui faisait de grands signes en hurlant :

-JOSIAH!! PAR ICI !!

Josiah manqua éclater de rire, son jumeau n'avait vraiment honte de rien, tout le monde s'était retourné pour le regarder. Il le rejoignit dans la file, qui avait l'air interminable.

-Alors, cette rentrée ? Demanda-t-il.

-Bof, et toi ?

-Pareil.

Il s'était peut-être fait deux amies, mais c'était encore tôt pour le dire, aussi préférait-il ne pas en parler pour le moment.
Tévis lui donna une tape dans le dos.

-J'espère qu'on sera rentré avant que Papa rentre du boulot, soupira Josiah pour changer de sujet.

-C'est mal barré …

Josiah sortit son téléphone de sa poche.

-Si je lui envoies un texto, je dois lui dire l'heure à laquelle on sera rentré.

Il arrêta un jeune homme qui venait de s'inscrire et passait devant eux.

-Excusez-moi, combien de temps vous avez attendu avant de passer ?

L'homme regarda son propre portable.

-Une heure.

-Merci.

-Vois plus large, lui dit Tévis quand il regagna la file.

Josiah envoya son texto sans grande conviction.

-Et s'il nous dit de rentrer plus tôt ? Demanda-t-il.

-On avait plus de batterie.

-Il va vérifier.

Leur père ne se laissait plus avoir par ce genre d'excuse, il demandait leurs smartphones pour essayer de les allumer et vérifiait même que la batterie était bien à l'intérieur. Il fallait croire que les jumeaux en avaient trop abusé.

-On a rien entendu dans la foule.

-Admettons.

Cela n'allait pas empêcher leur père de ne pas les croire et de les engueuler. Car il n'y avait pas d'autre mot pour définir ce qui les attendait qu'une grosse engueulade assaisonnée de gifles, même si ces dernières étaient destinées à Tévis. Josiah n'aimait pas voir son frère se faire frapper par leur propre père, il détestait les regarder sans rien faire, il se sentait impuissant. Il aurait tellement voulu s'interposer, essayer de les raisonner, mais ni l'un ni l'autre n'était le genre de personne à accepter de se poser et de se remettre en question. Josiah préférait éviter d'envenimer la situation. Mais il n'en pouvait plus, à chaque fois qu'ils sortaient avec son jumeau, il appréhendait le retour à l'appartement. Il ne se sentait plus chez lui là bas, il se sentait oppressé, comme étouffé par l'ambiance pesante et les disputes stériles répétées.

-T'as qu'à rentrer si tu veux, lâcha Tévis.

Josiah secoua la tête. Il n'était pas question qu'il renonce, il avait autant envie que Tévis de s'inscrire à ce tirage au sort pour décrocher leur premier job. Il aimait l'idée de commencer directement par un travail qui leur plairait, quel que soit le salaire. En plus ils auraient ainsi enfin leur propre argent de poche, tant que leur père ne tentait pas de le leur prendre. Mais étant donné qu'ils s'inscrivaient sans son accord, s'ils avaient la chance d'être engagés, les jumeaux devraient cacher l'existence de cet emploi.

-Si j'avais voulu rentrer à l'heure, je ne t'aurais pas prévenu pour cette opportunité.

Il sourit et ajouta :

-Je suis là de mon plein gré.

Tévis soupira.

-Faudra pas te plaindre si t'es puni, le prévint-il.

-Tu sais que c'est pas mon genre, lui rappela Josiah.

Tévis ne put retenir un sourire.

-Si on est sélectionné, c'est ensemble ou pas du tout.

Ça allait de soit, même si ça risquait de saper toutes leurs chances.

Après de longues minutes d'attente, ce fut enfin leur tour de recevoir les formulaires d'inscriptions, qu'ils devaient remplir sur place. Sans surprise, Tévis fut le plus rapide à terminer et il tendit sa feuille à Josiah, qui termina de remplir son propre formulaire, vérifia que les deux étaient correctement remplis, glissa le formulaire de son frère dans le sien et le tendit à la femme qui s'occupait des inscriptions.

-Si on nous prend, c'est ensemble ou pas du tout, annonça-t-il.

Elle les dévisagea avec circonspection, avant de prendre leurs formulaires et de les glisser dans son dossier.
Alors qu'ils repartaient, Tévis tendit sa main et Josiah la claqua en signe de victoire.

-Et maintenant on court, décida Tévis.

Ça n'allait pas vraiment leur faire gagner du temps, mais Tévis adorait courir, quoi qu'il en dise. Et Josiah aussi appréciait l'exercice physique, même s'il avait du mal à suivre son jumeau. Sans surprise, ce dernier le laissa derrière et atteint rapidement l'abri-bus.
Josiah le rejoint quelques secondes plus tard.

-On aurait put croire … que tu as perdu … en vitesse … depuis un an … mais c'est faux, haleta-t-il.

-N'importe quoi, se défendit Tévis. Je ne regrette rien.

-Tu ne regrettes pas le club, ça c'est sûr. On est pareil.

Tévis eut un drôle de regard, mais ce n'était pas étonnant. Il avait abandonné le club d'athlétisme l'année précédente, ne trouvant plus aucun plaisir à courir pour la compétition, mais cela ne voulait pas dire qu'il n'aimait pas courir. Et pour Josiah, quitter les Jeunes Sapeurs Pompiers avait aussi été une libération. Voir son frère lâcher le club l'avait fait ouvrir les yeux sur sa propre situation et surtout sur l'emprise que leur père avait toujours eu sur eux.

Et évidemment, ce dernier était rentré avant eux. Josiah se tendit inconsciemment, il n'arrivait jamais à se détendre dans cet endroit, en particulier durant ces instants là. Leur père se tenait comme un chien de garde derrière la porte d'entrée, et à peine avaient-ils croisés son regard qu'ils étaient pris au piège. La porte se refermait alors et c'était l'explosion.

-Je peux savoir ce que vous fichiez ?

Josiah eut du mal à soutenir son regard, il sentait Tévis s'énerver à côté de lui. L'huile allait être jetée sur le feu d'une seconde à l'autre.

-On a pas vu l'heure, tenta Josiah le plus calmement qu'il put.

-Vous ne la voyez jamais.

Josiah ne devait surtout pas détourner le regard ni montrer le moindre signe de faiblesse, sinon son père en profiterait dans l'instant. Il soutint son regard, l'air impassible.
Tévis ne tarda pas à faire diversion.

-Parce qu'on a pas envie de rentrer voir ta sale gueule.

Toujours aussi insultant, Josiah retint un soupir. Aucun d'eux ne mettait jamais du sien pour calmer les choses, la guerre était ouverte et faisait rage depuis des mois.

-Vingts pompes, maintenant, rugit son père.

-Va te faire foutre.

Josiah ne put qu'assister à la scène. Son père leva la main pour gifler son frère, qui s'y attendait bien entendu et l'esquiva sans peine.

-Tévis … ne put s'empêcher de dire Josiah.

Comme si sa voix avait sorti leur père d'un état second, ce dernier les renvoya dans leur chambre.

-Je sais déjà ce que je vais faire avec l'argent qu'on va gagner avec ce job, dit Tévis à peine y furent-ils enfermés. Prendre un studio à l'autre bout de la ville.

-Tu sais, c'est normal s'il s'inquiète quand on est pas à la maison et qu'on ne laisse pas de nouvelles, émit Josiah.

Il essayait autant de se convaincre que de convaincre son frère, mais c'était peine perdue.

-On l'a prévenu, on lui a dit où on était.

-On ne lui dit jamais où on est vraiment, fit remarquer Josiah.

Qu'est-ce qu'il racontait ? Rien n'excusait la violence, il y avait toujours d'autres solutions.

-Parce qu'ils nous interdirait d'y aller pour des raisons stupides. On fait rien de mal, on fait juste un truc qu'il veut pas qu'on fasse. Parce qu'il avait déjà prévu comment on devait vivre nos vies.

-Il voulait qu'on réussisse dans ce qu'on aime …

-En nous dégouttant de ce qu'on aime, merci du cadeau.

Josiah se frotta la nuque. Il regarda son casque de pompier décoratif. Tévis avait raison, dès qu'ils avaient manifesté leurs premiers intérêts à la course et aux pompiers, leur père les avait directement inscrits et encouragés. Mais bien vite, il s'était mis à contrôler leurs résultats et à leur imposer des entraînements supplémentaires malgré les avertissements de leurs professeurs, allant jusqu'à les punir lorsqu'il n'était pas satisfait par les efforts qu'ils fournissaient. Déjà à l'époque, Tévis se rebellait contre la présence étouffante de leur père, jusqu'à ce que ...

-T'as qu'à reprendre les JSP si tu veux, moi je l'écouterai plus. J'aime mieux me prendre des baffes.

La voix de Tévis avait ramené Josiah au présent, celui ci secoua la tête.

-Je n'aimais pas vraiment les JSP, je voulais juste être utile aux autres, tout comme toi tu veux juste courir parce que t'aimes ça. T'as jeté tes coupes pour tourner la page, je garde ce casque pour pas oublier pourquoi je voulais le porter et pourquoi je ne le porterai jamais.

Parce qu'il ne voulait pas se sacrifier pour les autres, ce n'était pas en devenant l'ombre de lui même qu'il pourrait aider qui que ce soit. Il avait été dégoutté du métier de pompier, mais il existait mille autres moyens de venir en aide aux autres.

Tévis commença à faire des pompes.

-T'aurais pu les faire devant lui, pouffa Josiah.

Son rire était plus ironique que joyeux.

-Plutôt mourir que de lui faire ce plaisir, j'en fais parce que ça me calme.

-On a été conditionné pour que faire des pompes nous calme, convint Josiah.

Et de manière générale, se dépenser réduisait le stress. Il valait mieux que Tévis se défoule de cette façon.

Les semaines qui suivirent furent à l'image de cette rentrée scolaire. Les moments passés à l'école étaient les plus paisibles, Josiah était tantôt assis seul ou avec Ondine ou Sterenn. Les filles se détendaient de plus en plus en sa présence, il se sentait vraiment à l'aise avec elles. Mais il n'osait toujours pas parler d'elles à Tévis, c'était idiot, il n'avait aucune raison de lui cacher qu'il s'était fait des amies. Mais son jumeau n'avait pas l'air de se faire des amis lui même au collège, alors il ne voulait pas trop parler de ses nouvelles amitiés de peur de le mettre mal à l'aise. Après les cours, ils se retrouvaient au cybercafé et rentraient généralement après que leur père soit de retour du travail, ce qui occasionnait de nouvelles disputes et plusieurs fois Tévis reçut des claques qu'il ne put esquiver.
Josiah ne le montrait pas pour ne pas encourager son frère, mais il détestait son père pour ses démonstrations de violence. Il détestait cet appartement, lui aussi voulait s'échapper. Mais ils n'avaient nul part où aller.

A force, Ondine et Sterenn remarquèrent qu'il s'assombrissait de jour en jour. Et même si elles n'osaient pas lui en parler de peur de le blesser, il s'en aperçut et finit par lancer le sujet de conversation de lui même. Se confier à elles ne pouvait que lui faire du bien après tout. Il attendit qu'ils aient fini de déjeuner et s'installèrent dans un coin de la cours à l'écart des autres.

-Je ne vous en ai pas parlé avant parce que je pense que mon frère ne voudrait pas que j'en parle à qui que ce soit, mais ça me pèse vraiment alors … Commença-t-il en cherchant ses mots.

-Tu peux nous faire confiance, lui assura Ondine.

-On n'en parlera à personne, renchérit Sterenn.

-Merci, en fait …

Il prit une profonde inspiration.

-Mon père frappe mon frère.

Elles firent des yeux ronds.

-Oh non, couina Sterenn en mettant ses mains devant sa bouche.

-C'est … horrible … bafouilla Ondine.

-Il ne me touche pas parce que je me tiens tranquille, j'essaie de ne pas envenimer la situation, mais …

-Personne ne peut regarder son frère se faire frapper indéfiniment, conclut Ondine. Enfin je suppose, je n'ai pas de frère, mais si j'en avais un …

-Je déteste qu'on fasse du mal aux animaux, ajouta Sterenn. Ce doit être tellement pire quand c'est un frère.

Josiah hocha de la tête.

-Je ne sais pas quoi faire, avoua-t-il. Mon frère provoque mon père, mais il a ses raisons … On ne peut pas parler à mon père, il préfère punir ou gifler. Et c'est de plus en plus souvent.

Les filles le regardaient avec compassion et inquiétude. Il s'en voulut alors de les avoir mis dans cette situation, il ne voulait pas qu'elles s'inquiètent pour lui.

-Je ne sais pas trop quoi faire non plus, marmonna Ondine.

-Il y a des associations pour protéger les animaux, fit Sterenn. Alors tu peux aussi demander de l'aide.

-Oui, il faut en parler à un adulte, approuva Ondine.

Josiah hocha de la tête. Elles avaient raison, il y avait pensé aussi, mais il n'avait pas envie de mêler d'autres personnes à ses problèmes et il craignait les conséquences de ses révélations.

-Que peut-il arriver de pire que de voir ton frère être frappé par ton père ?

Sterenn avait un air déterminé et convaincu qu'il ne lui connaissait pas.

-C'est ce que je me dis quand je dois prendre une décision difficile, expliqua-t-elle. Comme la première fois où j'ai appelé la SPA pour sauver le chien de mon voisin qui était frappé et enfermé tout le temps. J'avais très peur que mon voisin apprenne que c'était moi et qu'il se venge, je voulais pas que mes parents apprennent que je m'en étais mêlé, mais personne ne faisait rien et c'était si horrible de l'entendre pleurer … Moi je ne serais que punie et un jour je partirais vivre toute seule de mon côté, je serais libre par moi même alors que ce petit chien ne pouvait compter que sur moi.

Il ne l'avait jamais entendue parler autant avec une voix aussi claire.

-Alors qu'est-ce qui peut être pire que de voir ton frère se faire frapper ? Répéta-t-elle. Vous êtes jumeaux, personne ne sera assez idiot pour vous séparer même si on vous place en famille d'accueil. Alors … alors …

Josiah sourit.

-Merci Sterenn.

Elle rougit, baissa les yeux et tripota ses mains.

-De rien, bafouilla-t-elle d'une voix faible. J'ai dit ce qui me passait par la tête.

-Tu as raison, les choses ne peuvent pas être bien pires. C'est mon devoir d'en parler, pour mon frère, mais aussi pour mon père qui se damne chaque jour un peu plus.

Ondine hocha de la tête.

-Je vais aller voir la conseillère d'orientation, décida Josiah. Je préfère que les profs ne soient pas au courant et ne changent pas de comportement avec moi, je ne veux pas de traitement de faveur à l'école.

-Tu veux qu'on t'accompagne ? Proposa Ondine.

-C'est gentil, mais je préfère y aller seul.

Il lui sourit pour la rassurer.

-Je vais prendre rendez-vous pour la semaine prochaine.

Josiah laissa les filles au CDI et se rendit au bureau de la conseillère d'orientation où il prit rendez-vous.

Le lendemain, samedi, Josiah se leva encore aux aurores pour aller chercher le courrier. Il devait faire en sorte que, si l'entreprise de conception de matériel et jeux vidéos les contactaient, leur père ne s'en rendent pas compte. Il ouvrit la boite aux lettre, l'esprit encore un peu embrumé, et s'arrêta net en voyant une grosse enveloppe cartonnée. Son cœur rata un battement, il se dépêcha de rentrer le plus discrètement possible et de réveiller Tévis, qui s'habilla en quatrième vitesse. Ils sortirent à la première occasion avec un sac contenant un livre, un crayon, un peu d'argent dérobé dans le porte-feuille de leur père et l'enveloppe.

Ils se rendirent dans un parc et Josiah ouvrit l'enveloppe pendant que son frère veillait à ce que personne ne les voit.
Les lettres majuscules en première page ne laissaient aucun doute, mais Josiah préféra parcourir le reste des documents pour s'en assurer. L'ensemble des règles imposées lui semblait faciles à respecter, puisqu'ils ne voulaient rien dire à leur père.

-On est pris tous les deux, annonça-t-il.

Tévis se mordit le poignet pour étouffer son cri de joie et d'excitation. Josiah imita la signature de leur père, habitué à tricher pour signer les avertissements que recevait son frère au collège. Puis il dessina sa propre signature avant de passer le crayon à ce dernier.

-On a interdiction d'en parler à qui que ce soit, précisa-t-il. Normalement on peut tenir nos parents au courant, mais …

-Le paternel ne veut pas être au courant, assura Tévis en signant.

-S'il s’aperçoit de quoi que ce soit on est morts, soupira Josiah alors qu'il peinait à dissimuler sa propre joie.

-Peut-être qu'il nous foutera à la porte, ce serait cool, se réjouit Tévis.

-Huhum …

Tévis ne se doutait pas qu'ils pourraient peut-être quitter leur appartement plus tôt qu'il ne le croyait. Josiah ne voulait pas gâcher le plaisir de son frère aussi décida-t-il de continuer à garder le secret pour le moment. Il verrait bien comment ça allait se passer avec la conseillère d'orientation.

Ils se rendirent au bureau de poste, achetèrent une enveloppe et un timbre et postèrent leur coupon. Tévis était excité comme une puce. Josiah avait du mal à oublier son rendez-vous avec la conseillère d'orientation malgré cette nouvelle inespérée. Il avait l'impression de trahir son frère, mais ce dernier n'arrêtait pas de dire qu'il voulait fuguer, alors il n'allait pas lui en vouloir très longtemps. Du moins, c'était ce que Josiah espérait.

Le week end ne fut pas différent des autres. Les jumeaux passèrent leur samedi au cybercafé, leurs portables éteints pour éviter que leur père ne les harcèle ou les retrouve. Ils rentrèrent le plus tard possibles et subirent la colère de leur père. Josiah prenait encore et toujours sur lui en se disant que ça ne durerait pas trop longtemps. Le dimanche, ils restèrent cloîtrés dans leur chambre, leur père veillant à ce qu'ils ne sortent pas, quitte à gâcher son seul jour de repos de la semaine.

Le lundi suivant, Josiah avait rendez-vous avec la conseillère d'orientation en début d'après midi, il avait donc l'autorisation de manquer une heure de cours. Ondine et Sterenn l'encouragèrent avant qu'il ne les laisse devant leur prochaine salle de cours pour se rendre au bureau de la conseillère, une boule dans le ventre.

Une fois installé devant elle, Josiah décida de mettre les pieds dans le plat directement de peur de se dégonfler.

-Alors, tu voulais me parler de ton orientation ? Demanda la conseillère.

-Euh non, pas pour l'instant. En fait, je ne sais pas vers qui me tourner alors voilà … Mon père frappe mon frère presque tous les jours.

La conseillère écarquilla les yeux un court instant avant d'afficher un air sombre.

-Je comprend… c'est une situation grave. Tu as conscience que sachant cela, je vais être obligée de contacter les services sociaux ? Je ne peux pas vous laisser toi et ton frère vivre chez cet homme s'il s'en prend à vous physiquement.

Josiah hocha de la tête.

-Je crois que rien ne peut être pire que de laisser les choses comme ça …

-Raconte-moi, il faut que je sache tout en détail pour pouvoir t'aider et vérifier que tu ne me mens pas.

-Je comprends.

Josiah raconta le déroulement d'une journée type, mais aussi depuis quand cette situation durait et évoqua le comportement de son père depuis qu'ils étaient petits. Il n'oublia pas de parler des provocations de son frère et de la perte tragique de sa mère. Puis il raconta comment ses amies l'avaient convaincu d'en parler malgré sa crainte.

-Ton père n'a jamais vu de spécialiste ? Demanda la conseillère d'orientation.

-Je ne crois pas, il est très orgueilleux …

-Et est-ce qu'il te fait peur ?

Il hocha de la tête.

-Tu penses sans doute que seul ton frère est en situation de maltraitance, mais tu l'es également. Ce n'est pas normal d'avoir peur de ton père et de ne pas te sentir en sécurité chez toi, en plus il ne vous nourrit pas correctement. Je vais appeler les services sociaux pour leur expliquer la situation, personne ne saura que tu es venu m'en parler, ni ton père ni ton frère.

Josiah hocha de la tête.

-En revanche, il va falloir apporter les preuves de maltraitance. C'est triste à dire, mais si ton frère ne porte pas les marques de coups, ça va être difficile de vous sortir de là.

Josiah s'y attendait, il sortit son smartphone de sa poche.

-J'ai un enregistrement audio de ce week end, dit-il.

Il appuya sur « play ». Au fur et à mesure que les cris, les insultes retentissaient dans le bureau, la mine de la conseillère s'assombrissait de plus en plus, jusqu'à ce que le son de la gifle se fasse entendre. Josiah serrait les dents et les poings, il avait du mal à se retenir de trembler.

-Et est-ce que ton frère se comporte comme cela avec ses professeurs ?

-Non, il n'est pas très poli, mais il n'insulte pas les profs et ne leur crie pas dessus.

-Tu connais les noms de ses professeurs ?

Josiah la renseigna du mieux qu'il put.

-Merci, au besoin nous pourrons prendre contact avec eux. Je pense que j'ai tout ce qu'il faut, ce n'est pas la première fois que je me trouve dans ce genre de situation, c'est triste que ça existe encore à notre époque. Je vais faire de mon mieux pour t'aider. Puis-je avoir ton numéro de téléphone ?

Ils échangèrent leurs numéros et elle sauvegarda l'enregistrement dans une carte SD au cas où. Puis elle le raccompagna.

-Cet enregistrement devrait suffire, ne prends pas trop de risque d'accord, continue à te tenir à l'écart, courage. On va tout faire pour vous aider, ton frère et toi.

-Merci beaucoup.

-A bientôt.

Josiah regagna sa classe en essayant de se ressaisir pour ne pas alerter son prof ou ses camarades de classe.

Cette année s'annonçait cataclysmique.



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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Mar 17 Juil - 17:56

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Mar 17 Juil - 17:57

Chapitre 4 -Joueur 4 - PDV : Loeva

-LO-E-VA !!

Par réflexe, la jeune fille roula hors de son lit au moment où une vingtaine de kilos s'étalait dessus de tout son poids après avoir ouvert la porte de la chambre à la volée.
Loeva se releva. Elle était de taille moyenne pour ses seize ans et demi, mais des muscles fins et secs roulaient sous sa peau au moindre ses mouvements, fruit d'une activité sportive maintenue depuis son plus jeune âge. Elle souleva la petite fille gesticulante qui se débattait avec ses draps.

-Nikki, t'as encore une heure de sommeil avant ton heure de levé, grogna Loeva.

-J'ai pas envie de dormir.

-J'échangerais bien ma place avec la tienne, mais j'peux pas. File, je dois m'habiller.

La fillette s'enfuit en riant, pendant que sa sœur soupirait.

Loeva commença par tirer le store de son velux. Le ciel s'ouvrit sous ses yeux alors que la lumière du soleil pénétrait sa grande chambre sous la pente du toit de la maison. La tapisserie était d'un beige un peu jaune, éclairant la pièce même avec peu de lumière. Le lit qui faisait face à la fenêtre était un deux places dans lequel Loeva pouvait s'étaler à sa guise. Elle avait une table de nuit en bois clair avec une lampe bleue claire et un réveil digital. Une grande armoire se dressait à côté de la porte, même si Loeva n'avait pas beaucoup de vêtements. Elle y rangeait aussi des CDs et des cassettes audio. Un vieux lecteur quasiment indestructible était posé sur son grand bureau en bois clair à côté d'un ordinateur portable fermé. Sur sa chaise à roulettes attendait un sac à dos noir. Les murs étaient couverts de posters de films, de groupes et d'animés mangas.

Loeva fit quelques étirements pour réveiller son corps avant de s'habiller d'un débardeur rouge et d'un jean large. Elle glissa ses pieds dans des sandales de marche et descendit prendre son petit déjeuner avec son père et sa petite sœur. Nikki avait déjà de la pâte à tartiner au chocolat plein les joues.
La fillette était encore dans son pyjama d'été rose. Ses longs cheveux blonds étaient emmêlés dans son dos.

-Je t'ai fait une tartine, lui dit elle en lui tendant une tranche de pain dégoulinante de pâte à tartiner.

-Merci, accepta Loeva.

Elle s'en mit plein les doigts, mais Nikki était tellement contente de s'être rendue utile.

-Tu vas aller au centre commercial, hein ? Demanda la fillette.

-Elle va aller à l'école, rappela leur père. C'est la rentrée aujourd'hui Nikki.

-Oui, mais après elle doit aller au centre commercial pour le bête à test de l'heure, c'est un travail de jeux vidéo trop cool.

-Bêta testeur, la corrigea Loeva. Et j'ai pas oublié, parce que tu me bassines avec ça depuis trois jours.

-Mais tu n'auras pas le temps pour ce travail, dit leur père.

-Y a peu de chance que je sois prise, mais même si ça arrivait, il suffira que je m'organise pour trouver le temps de faire mes devoirs et de m'entraîner un peu.

-C'est toi qui vois, mais si tes notes en pâtissent, ta mère te fera arrêter.

-Je sais, t'inquiète je vais gérer, mais c'est si je suis prise, le rassura Loeva.

-Je pourrais aller avec toi au centre tout à l'heure ? Demanda Nikki.

-Oui, mais tu pourras pas t'inscrire, rappela Loeva.

-C'est nul d'être petite, bouda Nikki.

-Tu pourras quand tu seras plus grande, lui assura son père.

Loeva se rendit ensuite dans la salle de bain qu'elle partageait avec sa sœur à l'étage. Leurs deux chambres, leur salle de bain et une salle de jeu se trouvaient au premier, alors que la pièce de vie, la cuisine et la suite parentale, comprenant une chambre et une petite salle de douche, se trouvaient au rez-de-chaussée.
Loeva se brossa les dents, se débarbouilla et mit de l'ordre dans ses cheveux dorés qui chatouillaient sa nuque. Satisfaite du reflet qu'affichait le miroir, elle récupéra son sac à dos et rejoignit son père.
Ce dernier, derrière ses épaisses lunettes, portait un t-shirt gris aux motifs celtiques délavés et un short kaki. Il portait encore des chaussettes dans ses sandales, qu'il n'enlevait que sur les plages.

-Allons-y, dit-il.

Loeva le suivit à l'extérieur, la voiture de sa mère occupait déjà la petite allée devant le garage, la vieille casserole de son père attendait de l'autre côté de la route, près des poubelles. La famille vivait dans un lotissement, dans un petit village non loin de la ville où les parents travaillaient et où Loeva étudiait. Nikki allait dans la petite école maternelle et primaire du village.

Le père de Loeva la déposa devant le lycée, elle eut à peine le temps de lui dire « à ce soir » qu'il s'éloignait à cause du flot des voitures pourtant loin d'être aussi important que celui des élèves. Loeva suivit la foule dans la cours et joua des coudes pour atteindre le tableau d'affichage des classes. Une fois qu'elle eut trouvé la sienne, elle s'éloigna rapidement.

Dans le couloir, elle trouva sans surprise son amie qui l'attendait, un petit bout de jeune fille déjà bien formée. Dans sa jolie robe blanche parsemée de fines dentelles aux manches mi-longues un peu transparentes, avec ses cheveux bruns attachés en queue de cheval longée par une petite tresse sur le côté gauche de sa tête, elle était vraiment jolie. Elle était si sobrement maquillée que cela se voyait à peine, sa peau était légèrement bronzée et paraissait presque pâle à côté de la peau halée de Loeva.

-Loeva !

La jeune fille posa son sac en bandoulière à fleurs et prit Loeva dans ses bras.

-Tu vas bien ? Tu as passé de bonnes vacances ?

-Oui et oui. Et toi ?

-Ça va très bien, je suis contente de te retrouver. Et mes vacances étaient … ordinaires.

Autrement dit ses parents l'avaient envoyée chez ses grands-parents au bord de la mer, loin de toute connexion internet, de la civilisation et surtout près de ses insupportables cousins.

-Tu as survécu.

-Hey salut Tatianna, Loeva !

Un garçon qu'elles avaient dans leur classe depuis la seconde apparut. Il portait un t-shirt noir avec le logo d'un manga dessiné dessus, un short en jean et des baskets noires. Il était de taille moyenne et un peu enrobé, avec d'épais cheveux ébouriffés et teints en blonds. Son visage légèrement joufflu gardait les cicatrices de boutons d’acnés mal traités, il avait les yeux verts et le teint pâle pour une fin d'été.
Il leur fit la bise en dévorant Tatianna des yeux, comme d'habitude. Loeva leva les yeux au ciel.

-Salut Flavien, répondit Tatianna.

-Ça va ? Leur demanda-t-il.

-Oui et toi ?

-Nickel. Vous faites quoi après les cours ?

-Je rentre chez moi, soupira Tatianna. Mon chauffeur m'attendra devant le lycée, comme d'habitude...

-Je vais au … Commença Loeva.

-Ah dommage, la coupa Flavien. J'espère qu'un jour tes parents te laisseront sortir.

-Moi aussi, et toi Loeva, tu fais quoi après les cours ? Demanda Tatianna.

Elle avait dû remarquer que Loeva avait, pour une fois, quelque chose à raconter avant que Flavien ne la coupe.

-Je vais au centre commercial m'inscrire au tirage au sort pour le job de bêta testeur, put enfin expliquer Loeva.

-Ah oui, j'en ai entendu parler, dit Tatianna. La chance, j'aimerais beaucoup m'inscrire aussi, mais c'est impossible … J'espère que tu seras tirée au sort.

-Moi aussi je vais m'inscrire, déclara fièrement Flavien.

-Vous n'aurez qu'à y aller ensemble, proposa Tatianna.

-Euh ouais … Hésita Flavien en jetant un regard en biais à Loeva.

Loeva qui n'avait pas de poitrine, ni de maquillage, ni de jolie robe, et qui avait tendance à faire fuir à peu près tout le monde avec son caractère froid et distant. Loeva qui n'avait pas plus envie que lui de traîner avec le jeune homme.

-J'y vais déjà avec ma sœur, refusa Loeva.

-Oh, tu diras bonjour à Nikki, lui dit Tatianna. Elle doit avoir encore grandi depuis la dernière fois que je l'ai vue.

-Ouais, elle pèse de plus en plus lourd, répondit Loeva.

Elle pensait à la façon invasive et traumatisante qu'avait sa sœur de la réveiller le matin.
Tatianna eut un petit rire et Flavien haussa un sourcil avec un air un peu perdu.

Leur professeur principal fit son apparition, un homme d'une quarantaine d'années, grand, maigre et à l'air énergique. Il leur ouvrit la salle en les saluant avec motivation. Les élèves les moins stressés lui sourirent avec plus ou moins de gêne.

Loeva et Tatianna s'assirent au deuxième rang, Loeva n'était pas de nature très bavarde et Tatianna était une élève très très sérieuse qui mettait un point d'honneur à noter le moindre mot des professeurs. Elles n'avaient donc aucune raison de se cacher au fond de la classe. Contrairement à Flavien qui aimait dessiner sous ses cours, et qui s'isola au fond de la classe avec un ami. Au moins comme ça il ne les collait pas pendant les cours.

Le prof expédia les formalités le plus vite possible avant de les envoyer à leur première vraie heure de cours. Les premières connaissaient déjà le lycée et pouvaient donc trouver facilement les salles dans lesquelles ils allaient avoir cours, pour eux la rentrée n'était pas vraiment un jour plus cool que les autres, puisqu'ils entraient plus vite dans le vif du sujet que les petits nouveaux de secondes ou les collégiens dont les profs démarraient souvent l'année plus doucement.
Pour Loeva et Tatianna, c'était comme si elles avaient repris leurs cours normalement, à la différence qu'elles découvraient de nouveaux professeurs et salles de classes cette année. Elles reprirent leurs habitudes pendant les pauses, zonant dans les couloirs entres les salles ou s'asseyant sur des bancs dans la cours, au soleil. Parfois Flavien venait les voir, pour glisser quelques compliments à Tatianna ou essayer d'en savoir plus sur elle. Loeva le tolérait en grande partie pour Tatianna, que cette situation enchantait. Non pas qu'elle eut le même intérêt pour le jeune homme que lui avait pour elle, mais étant donné la façon dont elle avait vécu le collège, le fait qu'on vienne lui parler gentiment au lycée suffisait à être bien accueilli. La jeune brune était tout simplement incapable de rejeter qui que ce soit.

-Je me suis renseignée sur ce tirage au sort organisé au centre commercial, dit Tatianna à Loeva quand Flavien se fut enfin éloigné.

Loeva lui lança un regard perplexe. La famille de Tatianna était très riche et assez influente, du coup la jeune femme avait les moyens d'enquêter sur à peu près tout ce qu'elle voulait. Elle pouvait découvrir des secrets précieusement gardés et Loeva avait appris à ne jamais les répéter à qui que ce soit.

-Ils travaillent sur ce projet depuis un an en petit comité, mais leurs employés sont tous excellents. Le secret sur leur technologie et trop bien gardé et je trouve ça étrange, d'habitude on ne me résiste pas autant, mais ça s'explique par le fait que leur patron fait partie d'une famille plus puissante que la mienne, alors … C'est frustrant, mais j’admets ma défaite.

-Je pourrais t'en dire plus si je suis recrutée, lâcha Loeva.

-Non, ils vont te faire signer une clause de confidentialité, soupira Tatianna. Mais merci, c'est gentil.

-Si je suis recrutée, rappela Loeva. Mais ça n'arrivera pas.

-Tu n'as pas moins de chance que les autres, lui assura Tatianna.

-Mes parents ont peur que je gâche mon année si je travaille.

-Ils ne recruteraient pas des ado sans avoir prévu le coup, fit remarquer Tatianna. Ils s'adapteront à ton emploi du temps, à mon avis ils vont te le demander ou demander ta classe pour l'obtenir, quelque chose du genre. C'est pas dans leur intérêt que tes parents finissent par te pousser à démissionner. D'ailleurs, il te faudra sans doute leur autorisation …

Elle croisa le regard appuyé de Loeva.

-Si tu es recrutée, ajouta-t-elle. Ce que je te souhaite vraiment, ce serait une expérience tellement intéressante.

Elle soupira.

-J'aimerais pouvoir m'inscrire aussi …

Loeva ne sut pas quoi répondre, parler c'était pas trop son truc. Les mots étaient bien souvent impuissants, en plus ils pouvaient mentir.

-Je m'en remettrais, lui assura Tatianna. Ce n'est pas si important.

Après les cours, Tatianna eut à peine le temps de mettre un orteil hors du lycée qu'un type habillé comme un pingouin se posta devant elle, au vu et su de tous. Si les secondes eurent l'air un peu surpris, les autres étaient habitués. Certains s'en fichaient, d'autres étaient compatissants, mais personne ne lui lançait de regard haineux ou moqueur. Au pire il n'y avait que de l'indifférence.

-A demain, dit-elle à Loeva.

Cette dernière hocha de la tête et s'éloigna pour aller s'asseoir sur un muret. Elle vérifia son téléphone portable. Son père n'allait pas tarder à arriver, elle lança un jeu MMORPG sur son smartphone, la qualité du jeu était bien moindre que sur un ordinateur, mais ça tuait le temps. Elle en profita pour envoyer quelques potions de vie au compte de sa petite sœur, qui jouait de temps en temps au même jeu sur la tablette familiale. Nikki adorait les jeux vidéos autant que ses dessins animés, elle jouait souvent aux jeux adaptés de ses séries et longs métrages préférés. Leurs parents s'assuraient juste qu'elle n'y passe pas trop de temps, ses yeux et son cerveau étaient encore en plein développement et avaient besoin de passer le moins de temps possible devant des écrans.

La casserole grise s'arrêta devant Loeva qui se dépêcha d'y entrer.

-Bon, je suppose qu'on va chercher ta petite sœur avant de retourner au centre commercial.

Loeva se rappela que Nikki devait déjà être rentrée à la maison, ce qui forçait son père à faire un aller-retour.

-Je prendrais le bus avec elle si tu veux.

-Non, non, je préfère vous emmener, insista-t-il.

-Merci Papa.

-Tiens, tu mets une cassette ?

Loeva sourit. La plupart de ses camarades ne savaient même pas à quoi ressemblaient ces petits rectangles qui semblaient vous regarder avec des yeux étranges. Petite, Loeva avait déjà complètement retiré la bande d'une cassette, s'était faite gentiment sermonnée avant que son père ne lui apprenne à la remettre à l'intérieur à l'aide d'un crayon.
Loeva farfouilla dans sa portière, trouva une cassette qu'elle aimait bien et la glissa dans le lecteur. Le son grésillait, le début de la bande passait difficilement, ces cassettes étaient si vieilles, un jour plus aucun son cohérent ne pourrait en être tiré. Cette idée rendait la jeune femme un peu triste.

En rentrant, Loeva prit le temps de déposer son sac pendant que Nikki s'impatientait. Loeva embrassa sa mère, avant d'être tirée par sa petite sœur dans la voiture de leur père, la fillette alla ensuite chercher ce dernier, rentré quelques minutes prendre un verre d'eau.

Au centre commercial, leur père les laissa dans la file le temps d'aller faire quelques courses. Loeva était parfaitement capable de surveiller sa surexcitée de sœur.

-Je vois la dame, dit Nikki. Elle a les cheveux tout rouges, c'est de la peinture.

-De la teinture, la corrigea Loeva. Mais peut-être pas. Ça existe les gens aux cheveux vraiment rouges.

-Tu en connais ?

-Non, mais ça existe. Les roux peuvent avoir plein de teintes différentes, comme les blonds.

-Nous on est les mêmes blondes, fit Nikki.

-Ouais.

-Comme Maman.

-Huhum.

-Pourquoi on a pas les cheveux noirs comme Papa ?

-J'en sais rien.

-Parce qu'on est des filles comme Maman, déclara Nikki.

Cette explication lui paraissait évidente. Loeva eut un petit sourire amusé, tout était tellement plus simple dans la tête des enfants.

-Quand je serais assez grande j'aurais une peinture de cheveux roses, décida Nikki.

-Teinture, la corrigea encore Loeva.

-C'est pareil, rétorqua Nikki avec aplomb.

-Pas faux, concéda Loeva.

-Bah oui. C'est pour changer la couleur alors c'est pareil, argumenta Nikki.

-D'ailleurs ça se dit, nota Loeva. On peut dire qu'on s'est fait une couleur quand on a pas la vraie couleur des cheveux.

-Je me ferais rose, dit Nikki.

Elle fit une grimace, même pour elle ça sonnait étrange.

-Tu te fera une couleur, rectifia Loeva.

-Rose, insista Nikki.

-Tu te fera une couleur rose, proposa Loeva.

-Des cheveux, ajouta Nikki. Je me ferais une couleur des cheveux rose clair avec des mèches roses foncées.

-Ça sera stylé, commenta Loeva.

-Bah oui.

Discuter avec Nikki permettait à Loeva de voir le monde sous un autre angle, de penser à des choses auxquelles elle n'aurait jamais eu idée par elle même. C'était en partie pour cela qu'elle prenait le temps de discuter avec sa sœur, elle qui n'aimait pas trop parler. Les mots de Nikki étaient simples, mais parfois si profonds, sans même que la fillette ne le fasse exprès. Sa vision du monde était parfois plus claire et sensée que la vision des adultes.

Leur père revint plusieurs fois s'assurer de leur avancée dans la file d'attente. Il retournait ensuite se promener dans d'autres magasins, revenant parfois avec son sac un peu plus lourd. Il laissa un paquet de cookie à ses filles, qui manquaient le goûter.
Après environ une heure, ce fut enfin le tour de Loeva.

-Bonjour, leur dit la femme qui s'occupait des inscriptions.

Elle était seule, ce devait être épuisant.

-Les moins de treize ans ne sont pas autorisés à participer, dit-elle d'une voix monotone.

-Je sais, lança Nikki.

-Elle m'accompagne, c'est tout, expliqua Loeva.

La femme lui tendit un formulaire et un crayon.
Loeva le remplit sous le regard de Nikki. La petite savait à peine lire, mais elle ne quitta pas la main de sa grande sœur des yeux. Loeva rendit enfin le formulaire.

-Merci, au revoir, leur dit la femme.

-Au revoir, prit le temps de répondre Nikki pendant que Loeva la tirait pour laisser la place aux suivants qui s'impatientaient.

Nikki avait l'air un peu déçue. Loeva ne savait pas trop à quoi la petite fille s'était attendu, mais cela ne l'étonnait pas de la voir bouder. Elles avaient attendu si longtemps juste pour que Loeva remplisse un pauvre formulaire.

Elles attendirent un peu le prochain passage de leur père, puis ils rentrèrent tous ensemble.

De retour à la maison, Loeva se changea pour enfiler un short de sport moulant noir. Elle changea de chaussures pour une paire de baskets en toile légères. Nikki avait également revêtu ses vêtements de sport les plus légers. Elles se retrouvèrent dans le garage, Nikki attrapa son vélo rose fluo sur lequel il n'y avait plus de petites roues depuis quelques mois maintenant. La fillette clipsa une mini-enceinte Bluetooth sur son guidon pendant que Loeva ouvrait la porte du garage. En deux coups de pédales, Nikki fut sortie. Loeva referma la porte et se tourna vers sa petite sœur.

-Pas touche à la musique tant qu'on est pas dans la forêt, rappela-t-elle.

-Ouiiii, répondit Nikki en s'élançant sur la route.

Loeva la rattrapa en quelques foulées.
Elles sortirent du lotissement et prirent la route de la campagne qu'elles longèrent sur quelques dizaines de mètres avant de s'engager sur un chemin de forêt. Le VTT de Nikki tressautait et la fillette s'empressa d'allumer son enceinte pour chanter avec une voix déformée par les secousses et ses éclats de rire. Loeva leva les yeux au ciel, elle ne profitait jamais de son footing en silence.
Après vingt minutes de courses, Nikki manifesta les premiers signes de lassitude et Loeva dû se résoudre à rentrer.
La jeune fille en profita pour se réhydrater avant de ressortir, pour elle la séance de sport ne faisait que commencer. Après quelques étirements, elle répéta quelques mouvements de gymnastique jusqu'à ce que son père l'appelle pour venir dîner.

A table, sa mère relança le sujet sur son inscription à tirage au sort.

-Es-tu bien sûre que tu pourras concilier l'école, avec la préparation au BAC de français, ton entraînement quotidien et ce travail ?

-Je ne m'entraînerais plus tous les jours, c'est pas grave, répondit Loeva en haussant les épaules. Je le ferais quand je pourrais, je ne suis plus en club donc je n'ai pas d'horaire.

-C'est vrai, convint sa mère. Tu fais comme tu veux, mais n'oublies pas le BAC de français.

-T'inquiète. Et je ne suis pas sûre d'être sélectionnée en plus.

-C'est vrai, on verra bien. Quand annonceront-ils les résultats ?

-Les recrutés recevront un courrier.

-Bon, je suppose que d'ici un mois, si on n'a rien reçu, on pourra oublier cette histoire.

-Ouais.

Comme Loeva n'avait encore aucun devoir, elle profita de la soirée dans sa chambre, sur son ordinateur portable à jouer à un vieux jeu de plate-forme. Elle le connaissait par cœur, mais aimait bien le ressortir de temps en temps. Chaque fois elle le terminait plus vite et plus facilement, et chaque fois il lui paraissait moins amusant. Il était possible qu'un jour elle s'en lasse complètement, ou tout simplement qu'il ne passe plus sur les nouvelles machines, comme c'était le cas pour d'autres de ses jeux sur PC.

Les jours suivants, la classe de Loeva découvrit de nouveaux courts qu'ils n'avaient pas eu en seconde, ainsi que de nouveaux professeurs plus ou moins sympathiques.
Toutes les classes de première finirent par être réunies pour l'organisation des cours de sport. Les trois professeurs proposaient chacun un programme de trois sports prévus pour être pratiqués chacun un trimestre. Loeva se débrouillait dans tous les sports, même si elle avait tendance à préférer la gymnastique et les sports de combats, elle laissait le choix à Tatianna qui n'aimait pas du tout le sport, et la suivait. Les deux amies ne voulaient pas être séparées, Loeva encourageait Tatianna, lui donnait des astuces et surtout surveillait Flavien.
Tatianna choisit la course d'endurance, la natation et le volley-ball. Les deux amies allèrent s'inscrire, sans surprise Flavien et quelques uns de ses potes choisirent comme par hasard la même formation. Loeva le fusilla du regard pour qu'il se tienne à distance. La tenue de sport de Tatianna était juste un peu moulante, comme beaucoup de tenue sportive féminine qu'on pouvait voir dans les magazines, mais il semblait que ça suffisait à exciter les adolescents aux hormones en ébullition. Loeva veillait à ce qu'aucune main baladeuse ne se pose au mauvais endroit, elle s'arrangeait pour faire les activités de groupe avec Tatianna. Dans son débardeur et son short de sport, Loeva faisait doucement rouler ses muscles à chaque mouvement. La plupart des élèves connaissaient déjà ses compétences en sport, elle s'assurait que le message passe auprès de tout le monde. Qu'on laisse son amie tranquille si on ne voulait pas avoir à faire à la pas bien grande mais costaude blondinette à l'air sauvage.

Les nouvelles classes formées, chacune se dirigea vers sa première activité. Le complexe sportif se trouvait juste en face de l'école, ce qui simplifiait grandement l'organisation des cours d'EPS au grand damne des élèves comme Tatianna, qui n'aimaient pas le sport. Pour eux cela signifiait passer plus de temps à courir puisqu'il n'y avait aucun bus à prendre.

La prof qu'elles avaient cette année décida que ce premier court allait servir à évaluer le niveau de chaque élève, mais avant elle les envoya s'échauffer. Puisque sa classe allait faire de la course d'endurance, elle les fit courir.

-Commencez doucement, vous devez garder de l'énergie pour tout à l'heure. Et évitez de parler, il faut économiser votre souffle, leur dit-elle pour dernières indications.

L'avantage de ces premières minutes, c'était que Loeva pouvait rester avec Tatianna. Le rythme lent de son amie, parmi les dernières de la course, lui permettait de s'échauffer en douceur, mais surtout elle pouvait repérer les autres filles qui couraient au même rythme. Car une fois l'échauffement terminé, la prof allait demander à chacun de donner le meilleur de lui même et elle allait sans doute repérer le potentiel de Loeva. Beaucoup d'autres professeurs de sport l'avaient fait avant elle et poussé la jeune fille à leur montrer ce dont elle était réellement capable au lieu de la laisser avec les moins rapides. Et Tatianna ne voulait pas que son amie soit pénalisée par ses propres faiblesses, aussi exigeait-elle de Loeva qu'elle donne le meilleur d'elle même, même si pour cela Tatianna devait rester toute seule. Mais ces dernières années, Flavien le pot de colle rendait les choses plus compliquées et Loeva avait développé une stratégie pour le contrer. Elle repérait dès les premiers cours de sport les autres élèves féminines les moins motivées ou endurantes et s'arrangeait pour rester avec elles durant les échauffements. Sous couvert de donner des conseils, elle rapprochait en fait Tatianna de ces élèves pour que son amie ait toujours une partenaire pour les activités en groupe, comme ça Flavien ne pouvait pas s'incruster. Le garçon avait beau être sympathique, certaines filles étaient capables de voir clair dans son petit jeu avec Tatianna et prendre le relai sur Loeva. D'ailleurs, même si Tatianna semblait croire que Loeva faisait tout ça juste pour l'aider à s'intégrer à leur classe, il était arrivé que des filles comprennent son intention et se donnent pour mission de la remplacer le temps des cours de sport. Il n'était pas difficile de saisir que Tatianna était une gentille fille un peu trop naïve d'un point de vue humain et depuis le lycée, Loeva pouvait enfin faire un minimum confiance aux autres adolescentes qui, plus matures que des collégiennes, ne rejetaient pas Tatianna parce qu'elle était issue d'une famille riche.

Il s'avéra assez vite que deux autres filles couraient à la même allure que Loeva et Tatianna, l'une d'elle avait l'air aussi essoufflée que Tatianna. Elle était assez fine, les cheveux noirs et lisses attachés en une queue de cheval basse et le teint pâle. Son maquillage foncé commençait à couler à cause de la sueur. Elle portait un débardeur noir un peu trop grand pour elle, avec un crâne blanc dessiné dans un style lolita sur son dos, qui tombait sur ses cuisses recouvertes d'un leggins de sport noir.

-Je t'ai dit de te démaquiller avant de sortir des vestiaires, lui dit sa camarade d'une voix cassée et traînante.

Celle ci était dans une tenue semblable à celle de Loeva, courte et pensée pour se dépenser en été. Elle était plus grande et un peu plus épaisse que Loeva, avec des muscles tout aussi visibles. Elle avait de longs cheveux violets attachés en queue de cheval haute, les joues un peu rondes et la mâchoire bien dessinée, mais pas une once de maquillage.

-Pas eu l'temps, répliqua l'autre en soufflant.

Elle avait le même ton traînant, bien que son timbre soit plus clair.

Quelques garçons les dépassèrent à grandes foulées.

-Y s'la pètent trop, râla la fille aux cheveux noirs.

-Ils se la péteront moins tout à l'heure, assura Loeva.

-Tu prends ça au sérieux ? S'étonna la fille aux cheveux violets. Les cours de sport, c'est pas le meilleur moment pour glander ?

-Loeva -hiiii- reste juste -hiiii- avec moi -hiiii, tenta Tatianna.

-Respires, lui dit Loeva en lui tapotant le dos.

-Ouais, moi aussi je reste avec ma pote, convint la fille aux cheveux violets. Mais c'est pas comme si j'avais envie de courir non plus, je vais en cours parce que je suis obligée, c'est tout.

-Le système éducatif français, commença sa pote dont la respiration sifflait presque autant que celle de Tatianna.

-C'est de la merde, termina la fille aux cheveux violets. Ils essaient juste de formater notre façon de pensée.

Tatianna eu un petit rire qui tourna en quinte de toux et elles durent s'arrêter pour qu'elle reprenne son souffle.

-Celui qui pourra formater Loeva n'est pas encore né, finit par pouvoir articuler Tatianna.

-Heureuse de voir qu'on est pas les seules, sourit la fille aux cheveux violets. Je m'appelle Raven et elle c'est Violette.

-J'aurais pu croire que c'était l'inverse, s'étonna Tatianna. C'est toi qui a les cheveux violets et elles qui a les cheveux corbeaux.

-Ouais, ça nous a mis mortes de rire quand on s'est rencontrées, ironisa Violette. Raven encore c'est classe comme nom, mais Violette ça craint et on peut même pas en faire un diminutif au risque de tomber dans le glauque, non pas qu'on aime pas ça mais ça a tendance à mettre une sale ambiance.

-Moi c'est Tatianna et mon amie, c'est Loeva.

-Cool …

Elles se remirent à courir.

-J'ai cru comprendre que tu comptais y aller sérieusement après l'échauffement ? Demanda Raven à Loeva.

-Ouais.

-Pourquoi ?

-Parce que j'aime courir, surtout si c'est pour mettre une raclée aux mecs.

-Yeah, girl power.

-Puisque tu veux rester avec Mauve …

Violette lui lança un regarde noir. Loeva haussa les épaules, elle avait tenté de lui faire plaisir en lui trouvant un surnom pas trop nul, mais elle n'était pas douée en la matière et le reconnaissait.

- … Tatianna peut courir avec vous ?

- Pas de problème.

-Toute façon … on court … à la même … vitesse, haleta Violette.

Tatianna hocha de la tête.

Loeva était rassurée, rien de mieux que deux gothiques endurcies pour tenir Flavien à distance.
L'échauffement toucha à sa fin et la prof leur accorda cinq minutes de pause pour leur permettre de se désaltérer et de reprendre leur souffle. Ensuite chacun courut cinq cent mètres une première fois, la prof marquant les temps de chacun.

-Vous serez noté sur votre connaissance de vos propres limites, autrement dit vous devez prévoir le temps que vous ferez et plus proche vous serez de ce temps, plus vous aurez de points. Vous allez devoir apprendre à vous connaître et à connaître la façon dont vous progressez.

La prof ayant annoncé la couleur, chacun reparti et cette fois Loeva donna vraiment le meilleur d'elle même. Même si elle ne dépassait pas tous les garçons, elle ne pouvait rien contre le dimorphisme sexuel et était forcément moins forte qu'un garçon aussi sportif qu'elle, elle était la première parmi les filles.

Elle tâcha de retenir son temps, respecta la courte pause et repartit après avoir rapidement croisé Tatianna, qui avait l'air épuisée. Pour elle ce cours devait être le plus pénible de la semaine.

Comme elles ne partageaient que les cours de sport avec Raven et Violette, Loeva et Tatianna leur dirent au revoir à la fin du cours avant de regagner le lycée.

-Je suis morte de fatigue, geignit Tatianna alors qu'elles longeaient un couloir. Je vais avoir du mal à rester éveillée à la prochaine heure de cours.

-Moi aussi, lança Flavien.

Tatianna sursauta, Loeva se retourna pour lui lancer un regard noir. Tatianna eut un sourire forcé un peu grimaçant.

-Tu pues, lâcha Loeva à Flavien.

-La transpiration, s'empressa d'ajouter Tatianna. Je te prêterais bien mon déo, mais …

-Euh ouais, non, euh … J'en avais plus alors j'irais en racheter, bafouilla le garçon.

Il s'éloigna, penaud.

-Loeva … Soupira Tatianna. Je sais que tu aimes la franchise, mais là tu as été un petit peu dure, ce n'était pas très aimable de lui dire ça.

Loeva haussa les épaules. Certes, en réalité l'odeur de la transpiration ne la dérangeait pas plus que cela et Tatianna était prête à prendre sur elle, mais ce garçon l'agaçait vraiment et elle ne pouvait pas s'empêcher d'être cassante avec lui. En fait c'était même devenu une habitude, c'était le seul moyen qu'elle avait trouvé de le faire fuir sans le frapper.

-La prochaine fois il puera pas, fit-elle.

-Là n'est pas la question, tu l'as peut-être blessé.

Tatianna avait l'air contrarié et Loeva préféra ne pas la contredire. Même si elle avait beaucoup à dire sur le comportement blessant que pouvait avoir Flavien, à la détailler comme un bout de viande juste parce qu'elle avait de la poitrine.

-Et puis, c'est à lui de choisir s'il veut mettre du déo ou pas, toi même tu n'es pas du genre à changer juste pour faire plaisir aux autres.

Là Tatianna marquait un point.

-C'est pour ça que je vais arrêter mon sermon là, reprit-elle. Parce que même si je te suppliais à genoux, tu n'irais pas lui présenter tes excuses.

-Bien tenté, répliqua Loeva. La psychologie inversée, ça ne fonctionne pas sur moi.

-Hélas, pouffa Tatianna. Et tu as raison, il sentait affreusement mauvais, merci la puberté. Le pauvre.

Même quand elle se moquait, Tatianna restait une gentille fille. Loeva ne lui arriverait jamais à la cheville dans ce domaine, mais elle n'était pas certaine d'en avoir envie.

Les semaines suivantes se déroulèrent normalement, chacun reprit le rythme scolaire et Flavien revint avec un déodorant à la mode au cours de sport suivant, ce qui ne permit pas à Loeva de l'envoyer valser quand il vint les coller dans les couloirs. En plus Tatianna lui fit des compliments, ce qui ne fit que l'encourager à se montrer toujours plus entreprenant. Il se mit même à mettre du parfum en dehors des cours d'EPS, comme s'il avait eu un déclic. Il semblait prêt à faire de véritables efforts sur son apparence pour lui plaire, Loeva ne savait pas si elle devait reconnaître ses efforts ou le considérer comme un pauvre mouton sans personnalité. La jeune fille avait toujours considéré qu'on devait la prendre comme elle était et pas autrement, elle ne comprenait pas trop le principe de changer pour quelqu'un, elle trouvait ça malsain. Tous ses efforts ridicules, n'étaient-ils pas autant de mensonges pour se faire passer pour un autre ? Ne valait-il mieux pas être apprécié pour qui on était vraiment que pour une image factice ? Elle en était convaincue, les apparences étaient trompeuses, et elle refusait de participer à cette mascarade pour rentrer dans un moule étroit et triste.

En dehors de la lente mais sûre métamorphose de Flavien, tout se déroulait le plus tranquillement du monde. Jusqu'à un samedi matin, où Loeva dut encore esquiver Nikki qui venait la réveiller en prenant son ventre pour un trampoline.

-T'as une grosse lettre ! S'écria la fillette.

Loeva marmonna :

-J'arrive, laisse moi me réveiller.

-Vite, vite, vite ! Je veux savooiiir !

-Oui, oui. Une minute.

Sur la table du petit déjeuner, une grosse enveloppe cartonnée l'attendait. Leurs parents prenaient leurs cafés.

-Ouvres-là avant que ta sœur ne renverse du jus de fruit dessus, prévint leur mère.

Loeva s’exécuta, se figea, se leva, posa le paquet de feuille sur le plan de travail propre et annonça en se bouchant les oreilles.

-J'ai été prise comme bêta testeuse.

-IIIIIAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !!

Nikki se mit à hurler et courir partout, leur père veilla à ce qu'elle ne casse rien pendant que leur mère rejoignait Loeva pour feuilleter les autres pages que contenait l'enveloppe.

-Silence ! Ordonna-t-elle sur un ton sévère.

Nikki se tut, mais continua de piétiner le sol en sur-place en battant des mains.

-Il y a une clause de confidentialité, dit-elle. Cela veut dire que personne dans cette maison n'a le droit de dire à quelqu'un d'autre que la famille que Loeva a été prise à ce travail, ni de parler de ce travail. Sinon on va en prison, c'est bien compris.

-Pourquoi ? Demanda Nikki en faisant la moue.

Elle avait dû se réjouir à l'idée de se vanter partout que sa grande sœur serait bêta testeuse pour ce fameux projet dont tout le monde avait parlé un mois auparavant.

-Parce que c'est un secret, les gens du travail de Loeva préparent des choses qui valent beaucoup d'argent et si on en parle on risque de leur faire perdre tout leur argent. Et ce serait méchant de faire ça, tu n'es pas d'accord ?

Nikki baissa la tête.

-Si.

-Alors tu ne diras rien ?

-Promis juré craché.

Elle cracha dans sa main. Sa mère lui lança un regard dégoutté et désapprobateur, mais Loeva intervint, cracha dans sa propre main et la lui serra.

-Marché conclus, dirent-elles en même temps.

-Et maintenant on se lave les mains, dit Nikki en grimaçant.

-Où a-t-elle apprit ça ? Demanda leur mère.

-Dans un film, répondit Loeva. Et apparemment ils le font aussi dans sa cours de récré.

-Charmant …

-Du moment que ça marche, fit Loeva.

-Félicitation, lui dit son père. Tu as vraiment été prise finalement.

-Ouais.

Sa mère griffonna sur une des pages.

-Il faut renvoyer ce coupon avec nos signatures, les informa-t-elle.

Loeva et son père signèrent à leur tour.

-Je vais aller poster ça à vélo, tu viens ? Proposa son père à Loeva.

-Je peux venir aussi ? Demanda Nikki.

-On a qu'à aller tous ensemble, proposa leur père.

-D'accord, mais il faut s'habiller avant, approuva leur mère.

Quelques minutes plus tard, ils montaient chacun sur leurs vélos et la petite famille quitta son lotissement pour le bourg de la commune où elle vivait.

-N'oublie pas ce qu'on a dit, dit sa mère à Loeva. Si ce travail perturbe ton année scolaire, tu devras arrêter.

-T'inquiète, j'ai pas oublié, la rassura Loeva en glissant sa réponse dans la boîte jaune.

Cette nouvelle année s'annonçait bien chargée.
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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Mer 18 Juil - 13:26

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Mer 18 Juil - 13:40

Chapitre 5 - PDV : Cléo

Les jours qui suivirent l'envoi de son inscription, Cléo dut continuer à prétendre ne pas avoir été sélectionnée. Ce n'était pas si difficile, elle était tellement discrète que personne ne pouvait soupçonner qu'elle ait été recrutée.
Tout le monde faisait bien plus attention à Hana, déléguée de classe de plus en plus appréciée qui s'entendait presque avec tout le monde. Les anciennes pestes continuaient de la bouder, sans surprise.

Dans son coin, Cléo se demandait comment ses employeurs allaient la contacter. Elle s'attendaient à recevoir un coup de téléphone ou un mail, alors elle surveillait sans cesse son portable le plus discrètement qu'elle pouvait. Hana lui rendait la tâche facile à naviguer entre plusieurs groupes d'élèves, chaque midi les deux amies mangeaient avec un groupe différent. Hana était invitée à participer à plein d'activités dans et en dehors de l'école, Cléo la suivait à l'école mais prétextait des révisions pour rentrer chez elle au lieu de les suivre en ville. La jeune fille s'ennuyait, elle suivait Hana par amitié, mais regrettait de ne plus pouvoir partager de moments entre elles. Elle n'avait pas grand chose à dire aux autres élèves, ni envie qu'ils s'intéressent à elle. Elle avait deux secrets à garder à présent.

Le samedi suivant, en fin d'après midi, alors qu'elle lisait sur son lit en écoutant de la musique, Cléo reçut un appel inconnu. Elle sentit sa poitrine se serrer et se redressa vivement alors qu'une poussée de stress lui montait aux joues. Elle éteint précipitamment la musique et décrocha, la voix mal assurée.

-Allô ?

-Bonjour, Cléo Libell ?

-Oui, c'est moi.

-Hanabi Inari de Aurora Enterprise, j'appelle suite à la confirmation de votre participation au projet de test de notre matériel de conception de jeux vidéos.

-Ou-Oui.

-J'ai votre emploi du temps sous les yeux, vous n'avez bien aucune activité extra-scolaire ?

-Oui.

-Parfait. Dans ce cas pouvez vous venir lundi après vos cours pour votre première journée de travail ? Je vous communiquerait l'adresse par sms.

-Oui, euh … Dois-je apporter quelque chose ?

-Seulement vous-même. A lundi.

-A lundi …

La femme raccrocha.
Cléo resta quelques instants figée, un peu décontenancée par la vitesse de cet échange. Son portable vibra et elle se ressaisit. Elle vérifia l'adresse sur une carte en ligne afin de s'assurer de trouver l'endroit et la bonne ligne de bus pour s'y rendre. Elle descendit ensuite prévenir ses mères.

-C'est génial, se réjouit Mam.

-Pas trop stressée ? Demanda Mom.

-Un peu, avoua Cléo.

-C'est normal au début, sourit Mam. Mais tu vas t'en sortir.

-Et toi, ta recherche de travail ?

-C'est compliqué, soupira Mam. Mais ne t'inquiète pas de ça, je vais trouver.

Cléo passa le reste du week-end à angoisser. Elle fit des cauchemars de ces premières heures de travail. Elle n'avait pas osé demander combien de temps cela allait durer, elle avait donc fait tous les devoirs qu'elle pouvait faire à l'avance en espérant qu'elle n'en recevrait pas en urgence. Elle craignait de casser du matériel qui valait très cher, ou de rater tout ce qu'on lui demandait, ou de tomber sur des gens vraiment détestables contre qui elle ne pourrait rien. Elle avait peur de rater son bus et d'arriver en retard, qu'elle soit virée pour diverses raisons et qu'elle perde ainsi toute chance d'aider sa famille. Elle se mettait une pression monstrueuse toute seule malgré le soutien de ses mères.
Les cours du lundi ne fournirent pas la distraction espérée, elle ne pensait qu'à ce travail plein de mystère. Elle s'attendait à ce qu'Hana remarque son angoisse à tout instant, mais les heures s'écoulèrent sans que son amie ne s'intéresse à elle. Cléo se demanda alors depuis combien de temps Hana ne s'était plus tournée vers elle, depuis quand ne lui avait-elle plus adressé la parole pour autre chose que « on y va » ou « tu viens ». Et comment avait-elle fait pour ne pas s'en rendre compte plus tôt ? Même si à cet instant, cela s'avérait pratique car elle n'aurait pas à mentir à son amie d'enfance, elle se sentit quand même abandonnée. Son absence ne dérangerait personne, elle ne manquerait plus à personne à l'école. Son amie ne se rendait même plus compte quand elle ne se sentait pas bien, qu'elle n'avait pas réussi à manger à midi et qu'elle surveillait l'heure toutes les deux secondes. Cléo aurait pu se sentir très triste si elle n'était pas déjà dévorée par le stress. Elle décida de se concentrer sur l'aboutissement de sa journée, elle aurait le temps de s'inquiéter pour son amitié plus tard, quand elle se serait détendue.

Les cours lui parurent tantôt trop rapides, tantôt interminables. Elle avait à la fois envie que le temps ralentissent et accélère. Elle n'était plus sûre d'avoir envie de se rendre à l'adresse que Madame Inari lui avait donné, mais en même temps elle avait hâte d'y aller pour être enfin fixée, que le stress s'arrête pour qu'elle puisse enfin souffler.

Dans le bus, son estomac tout vide se tordait d'inquiétude et ses jambes tremblaient. Une vieille dame, la voyant pâle et tremblotante, lui proposa son siège.

-Merci, ça ira, lui dit Cléo.

-Couvrez-vous bien, à cette époque de l'année on tombe vite malade.

-Oui, merci.

Cléo sortit du bus avec soulagement, trop embarrassée d'avoir réussi à attirer la pitié d'une petite vieille. Elle se rendit à l'adresse et se retrouva devant un petit bâtiment résidentiel de trois étages. Un rideau de fer bouchait la vue de la vitrine du rez-de-chaussée, l'endroit avait l'air abandonné, Cléo vérifia l'adresse, elle était bien au bon endroit. Elle frappa à la porte en se demandant si Madame Inari ne s'était pas trompée dans son sms.
Comme personne ne répondit, elle remarqua la sonnette et appuya. Elle entendit un bruit strident qui la fit légèrement sursauter. Elle entendit des bruits de talon et la femme rousse qui s'était occupée des inscriptions au centre commercial lui ouvrit.

-B-Bonjour, bafouilla la jeune fille. Je suis Cléo.

-Bonjour, entre.

Cléo pénétra dans un petit sas d'entrée, puis dans un bureau sobre et élégant.

-Nous allons commencer en douceur cette semaine, l'informa Madame Inari. Tu vas d'abord t'habituer au matériel que tu vas utiliser.

-Je vais essayer, couina Cléo.

-Détend-toi, lui sourit la femme.

Elle avait l'air bien moins fatiguée et impatiente que lors de leur première rencontre. Elle regardait Cléo avec bienveillance et compassion.

-Avant toute chose, je dois te parler de l'objectif de ton travail. Assied toi.

Mme Inari s'assit à son bureau et Cléo sur le fauteuil qui lui faisait face.

-Tester le matériel permet aux concepteurs de l'améliorer, pas seulement pour le rendre plus efficace, mais aussi moins dangereux pour la santé des utilisateurs. Alors si tu ressens le moindre inconfort pendant ou après ton travail, même plusieurs jours après, tu dois m'en faire part immédiatement, même par sms. N'hésite surtout pas, même si tu es malade.

Cléo hocha de la tête.

-Ne t'en fais pas, tu ne risques pas d'être blessée, les appareils ne vont pas t'exploser à la figure, la rassura Mme Inari.

-Oui, bien sûr, souffla Cléo.

-Bien, ceci étant clair, je vais te présenter aux personnes qui vont te surveiller pendant ton travail.

Elles passèrent par l'une des deux portes sur le mur à la droite de Cléo.

-Les toilettes sont dans la pièce voisine, l'informa Mme Inari pendant qu'elles entraient dans une petite pièce qui ressemblait à une salle de contrôle.

Il y avait plein d'écrans qui montraient chacun l'intérieur d'une pièce, toutes identiques avec des sortes de lits et des meubles roulants en métal. Sous les écrans, un tableau contenant divers boutons et quelques micros se trouvaient face à deux femmes assises sur des fauteuils à roulettes, qui se retournèrent en les entendant arriver.
L'une d'elle était très grande et ronde, avec des cheveux épais et mi-longs d'un vert d'eau. Ses yeux bleus paraissaient un peu gros derrière ses grosses lunettes aux montures roses. Elle portait une tunique beige sur une paire de leggins violets. Elle eut un petit sourire un peu timide.
L'autre femme avait une taille et une corpulence plus normale, avec des cheveux châtains foncés attachés en queue de cheval. Elle avait un visage fin et des yeux vairons, l'un vert et l'autre bleu. C'était la première fois qu'elle voyait quelqu'un d'autre que sa mère avec des yeux de couleurs différentes. Elle portait une blouse blanche ouverte sur un chemisier bleu clair et un jean slim.

-Bonjour, dit-elle la première.

-Cléo, je te présentes Natasha, notre médecin, et Jacinthe qui est un peu comme notre directrice adjointe.

-B-bonjour, bafouilla Cléo.

-Bonjour, dit Jacinthe.

-Nous te surveillerons, ainsi que les autres testeurs, depuis ce terminal, expliqua Natasha. Si tu ne te sens pas bien, je pourrais être là en quelques secondes.

-D'accord.

-Bien, maintenant je vais te montrer ta salle de jeu.

Dit comme ça on aurait dit qu'elle parlait de Cléo comme d'une petite fille.
Elles passèrent par l'autre porte de la salle de contrôle et se retrouvèrent dans un long couloir dont le mur qui leur faisait face était longé de portes.

-Toutes ces portes mènent aux pièces que tu as vu dans les écrans du terminal, expliqua Mme Inari. Tu peux entrer dans celle que tu veux, elles contiennent toutes la même chose.

-Où sont les autres testeurs ? Demanda Cléo.

-Je me demandais quand tu allais me poser cette question, sourit Mme Inari. Nous avons décidé qu'il valait mieux que vous ne vous rencontriez pas pour le moment. Vous vivez tous dans la même ville et il se peut que vous vous connaissiez, alors il est possible que vous ayez des a priori les uns sur les autres. Nous voulons éviter que de possibles rancunes ne perturbent votre expérience dans notre entreprise.

-Euh d'accord.

Ces explications se tenaient, mais Cléo ne savait pas comment les prendre. D'un côté ça la rassurait parce qu'elle n'aurait pas à s'adapter à d'autres adolescents, et d'un autre elle trouvait ça dommage de ne pas avoir l'occasion d'échanger avec d'autres ado sur ce travail.

Cléo ouvrit la première porte et entra dans une petite pièce rectangulaire. Au milieu se trouvait un lit doté d'une étrange tête repliée de manière à recouvrir complètement la tête du dormeur.

-C'est en quelque sorte en dormant que tu vas jouer, l'informa Mme Inari. Cela ne fonctionne pas tout à fait comme un sommeil normal, nous devons déterminer s'il est aussi réparateur ou s'il ne faut pas jouer sur ses véritables heures de sommeil. Il faudra donc que tu calcules ton temps de sommeil chaque nuit et que tu me remettes les résultats à titre comparatif.

-Je vais essayer ...

-C'est une habitude à prendre, convint Mme Inari. Vu que tu as choisi cette pièce, ce sera ta salle à partir de maintenant.

-D'accord.

-Bien, installe-toi confortablement sur le lit.

Cléo glissa précautionneusement sa tête sous l'espèce de toit arrondi.

-Bien, Jacinthe va pouvoir lancer la simulation …

La porte s'ouvrit sur Natasha, la médecin venait s'assurer que Cléo ne soit pas trop déstabilisée par sa première expérience.

-Je te laisse entre les mains de Natasha, lui dit Mme Inari. Du travail m'attend.

Cléo se demanda si elle allait accueillir un autre testeur.
La flamboyante rousse sortit de la pièce. Cléo, qui s'était doucement détendue au fur et à mesure qu'elle découvrait son lieu de travail, sentit le stress la gagner de nouveau alors qu'approchait le moment de lancer la simulation. Elle ne comprenait pas vraiment comment allait fonctionner l'étrange appareil.

Natasha ouvrit le meuble en métal et Cléo découvrit du matériel médical. Il y avait des écrans et plein de fils, tout cela était très inquiétants.

-Ne t'inquiète pas, je ne te ferais pas de piqûre, la rassura Natasha. Je vais te poser des capteurs qui vont surveiller pour moi tes constantes et si quelque chose se passe … disons de façon anormale, ils m'avertiront et je te rejoindrai.

Elle posa l'index de Cléo dans une sorte de pince, apposa quelques électrodes sur son front et recula.

-Tu es prête ? Demanda Natasha.

-Je crois … Oui.

Cléo déglutit. Natasha fronça des sourcils.

-Tu es trop stressée, ça ne fonctionnera pas, il faut que tu te détendes. Si tu n'as pas d'allergie, je peux te donner quelque chose pour t'aider. Les ondes vont te faire somnoler, si tu n'es pas détendue, ça ne fonctionnera pas.

Alors que son cœur tambourinait à sa poitrine, Cléo hocha de la tête. Elle n'était pas contre un cachet anti-stress pour l'aider à trouver le calme qui lui manquait.

Natasha s'éclipsa quelques instants, que Cléo employa à respirer profondément en tâchant de détendre tous ses membres. La médecin lui fit avaler une gélule et la fit patienter quelques minutes.
Petit à petit, la jeune fille se sentit de plus en plus détendue. Elle respirait mieux, n'avait plus la gorge serrée et son ventre ne lui faisait plus mal.

-Parfait, dit Natasha en vérifiant son rythme cardiaque. On va pouvoir commencer.

Cléo s'allongea.

-L'idéal est de fermer les yeux, lui conseilla la médecin.

La jeune fille s’exécuta non sans se demander une dernière fois ce qu'elle faisait dans cet endroit étrange entourée d'inconnus qui lui faisait faire quelque chose de potentiellement dangereux. Même s'ils avaient sans doute déjà passé les tests de sécurité élémentaires, elle était quand même reliée à pleins d'appareils qui surveillaient que son cerveau et son cœur fonctionnaient correctement.

Rapidement, elle sentit ses pensées s'embrouiller et une impression paisible de sommeil la gagner.

Quand elle se sentit se réveiller, elle ouvrit les yeux sur un décors coloré et stylisé. Elle comprit qu'elle était dans le jeu.
L'herbe, les plantes, les feuilles des arbres étaient si verts, les fleurs si colorées, le ciel si bleu et les rares nuages blancs semblaient parfaitement dessinés. Tout ça était évidemment artificiel. Mais les sensations étaient stupéfiantes de réalisme, car au-delà du visuel, auquel les joueurs lambda étaient habitués, il y avait les odeurs saisissantes de réalisme. Le parfum de la nature, car Cléo se trouvait au milieu d'une sorte de jardin, lui paraissait fidèle à celui d'un véritable jardin. Les senteurs de l'herbe fraîche un peu humide et les effluves sucrées des fleurs l'encouragèrent à prendre une profonde inspiration. Et la brise caressait ses cheveux, elle sentait l'air tiède sur sa peau, l'herbe sous ses pieds nus.
Cléo réalisa qu'elle était dans la même tenue que celle dans laquelle elle se trouvait en s'allongeant sur le lit expérimental.
La voix de Mme Inari raisonna, comme un enregistrement de gare.

-Bienvenue. Démarrage du tutoriel.

Un corps blanchâtre apparut brusquement devant Cléo qui sursauta. Un genre de pantin lui faisait face, parfaitement immobile. Rien n'avait changé dans l'environnement.

-Suivez les mouvements du modèle, dit la voix.

Cléo se retrouva à faire des étirements et mouvements de base face au pantin, qui virait au vert quand elle réussissait et passait au mouvement suivant. Elle se sentait un peu ridicule, mais n'avait aucune difficulté à l'imiter. Le pantin finit par se figer à nouveau avant de prendre feu. Cléo sursauta à nouveau et eu un mouvement de recul, elle sentait la chaleur des flammes qui la poussa à se tenir à distance.

-Les sensations douloureuses sont atténuées, dit la voix alors que le pantin enflammé prenait la forme d'une simple bougie allumée sur un piédestal.

-Le feu ne brûle pas, insista la voix.

Cléo comprit qu'elle devait toucher la flamme. La bougie était certes moins impressionnante qu'un flambeau, mais l'appréhension de la brûlure était difficile à oublier. Néanmoins, alors qu'elle approchait sa main, elle ne sentit pas la chaleur augmenter. Elle savait qu'elle était prêt d'une source de chaleur, mais cela ne dépassait pas la limite du supportable. Enhardie, Cléo plongea la paume de sa main sur la flamme sans ressentir la moindre douleur. Mais sa main se mit à clignoter en rouge.

-Vous avez perdu un point de vie, l'informa la voix. Vous pouvez vérifier votre barre de vie ainsi que votre statut simplement en le souhaitant.

A peine Cléo eu entendu ses mots qu'elle vit apparaître sous ses yeux, en transparence sur le monde qu'elle voyait, une barre rouge au dessus d'une barre bleue clair et le mot « brûlure ». Elle remarqua qu'elle n'avait plus que neuf points de vie sur dix juste avant d'en perdre un autre. Elle retira sa main de la bougie, le statut passa de « brûlure » à « sauf ».

-Lorsque vous n'avez plus de points de vie, vous être transporté au dernier point de résurrection.

Une magnifique plante poussa en vitesse accélérée sous les yeux de Cléo, ses fleurs blanches aux pétales recourbés et aux longs pistils bleutés émettaient une sorte de pollen lumineux ainsi qu'une aura dorée. Cléo en conclut que c'était le fameux point de résurrection.

-Ces fleurs sont superbes, ne put-elle s'empêcher de dire. Si seulement je pouvais prendre une photo.

-Le mode capture n'est disponible qu'en jeu, répondit l'intelligence artificielle.

-Vraiment ? S'étonna Cléo.

-Oui.

La bougie et son support disparurent et furent remplacés par un sac de frappe.

-Dans les différents jeux, vous serez amené à vous battre contre des adversaires virtuels. Frappez le sac.

Cléo s’exécuta et sentit à peine l'impact, pourtant le sac fut bien secoué.

-Votre force est déterminée par vos statistiques …

Au mot statistiques, de nouvelles informations apparurent en transparence devant les yeux de Cléo. Elle put voir apparaître les mots « force », « vitesse », « agilité », « précision », « discrétion », « endurance », « résistance » dans un premier cadre et « dégâts » et « défense » dans un autre. Pour le moment, toutes ses statistiques affichaient cinq points, sauf les dégâts et la défense.

-Les statistiques de bases devront être déterminées avec la création de l'avatar et peuvent être augmentées avec l'aide d'équipements ou de potions. Les statistiques additionnelles sont déterminées par les armes et équipements que vous posséderez et peuvent être augmentées par des potions.

-Compris.

Cléo tâchait de bien retenir tout ce qu'elle apprenait. Elle s'habituerait sûrement à tout cela en jouant, pour le moment elle se sentait encore dépassée par le décalage de sensation. La douleur qui n'existait pas, les informations qu'elle devait vérifier régulièrement.

-Dans le monde physique, vos mouvements sont limités par votre corps, reprit la voix. Mais dans ce monde, il vous suffit de vouloir faire un mouvement pour le réussir quelle que soit sa difficulté.

Le pantin réapparut, intact. Cléo le regarda se mettre sur les mains.

-Euh … Bon, admettons, souffla Cléo.

Elle leva les bras et avança un pied en tâchant de se souvenir des rares cours de gymnastique qu'elle avait eu au collège, puis se lança. Elle qui n'avait jamais tenu plus d'une seconde sur les mains et jamais réussi à se rétablir correctement, tint cinq bonnes secondes sans ressentir la moindre gène et retourna sans encombre sur ses pieds.

-Ouaaah !

-Attention à l'environnement pour ne pas prendre de dégât, prévint l'IA.

-Évidemment, se sentit obligée de répondre Cléo.

-Lancement du parcours d'obstacle.

-Génial, soupira Cléo.

Alors que le parcours se dressait devant elle, elle tâcha de se rappeler ce qu'elle venait d'apprendre.
Le premier obstacle était une simple échelle qui donnait sur une poutre étroite, Cléo n’eut qu'à marcher droit devant elle, c'était incroyablement facile. Après avoir glissé le long d'un toboggan, elle dut soulever un énorme poids pour déboucher l'entrée d'un tunnel, ce qu'elle réussit aussi avec la même facilité. Ensuite elle dut tirer à l'arc, viser et tirer sur la cible s'avéra un jeu d'enfant, cela en devenait presque ennuyeux. Elle en fit de même avec une lance, puis dut affronter le pantin armé d'un bâton.
Loin d'être violente, agressive ni même compétitrice, Cléo n'osa pas attaquer tout de suite. Elle se contenta au début d'esquiver les assauts du pantin. Mais comprenant qu'elle n'en finirait que lorsqu'elle l'aurait vaincu, et après avoir prit un coup indolore qui fit descendre sa barre de vie, elle finit par se résoudre. Après une autre esquive, elle frappa du plus vite qu'elle put avec aisance.

-Bravo, la félicita la voix. Mais vos statistiques ne seront pas aussi développées pendant le jeu, les actions seront plus difficiles à réaliser.

Tant mieux, car beaucoup de joueurs chevronnés auraient sans doute été déçus par la facilité du tutoriel. Mais Cléo comprenait l'utilité de ce dernier, elle devait apprendre comment fonctionnait ce nouveau monde dans lequel elle devrait se promener régulièrement.

-Fin de la simulation, début de la procédure de réveil.

Tout devint noir et Cléo se sentit à nouveau engourdie, retrouver doucement les sensations de son corps physique. Elle ouvrit les yeux sur le dessous métallisé de la tête de lit recourbée, s'étira longuement et se redressa en entendant la porte de la pièce s'ouvrir.

-Ça suffit pour aujourd'hui, il se fait tard, dit Natasha. Je vais t'examiner vite fait.

Elle fit un petit check up rapide.

-Tout m'a l'air bien, tu peux rentrer chez toi. Jacinthe et l'équipe étudieront l'enregistrement de ta séance, mais je pense que tu pourras passer à l'étape suivante assez vite.

-D'accord.

Cléo récupéra ses affaires et retourna au bureau de Mme Inari. Cette dernière était plongée dans ses papiers.

-Euh … hésita Cléo.

Elle ne savait pas si elle pouvait partir comme ça ou si elle devait lui faire un rapport ou quelque chose du genre. Elle se sentait encore un peu groggy par son expérience de … de elle ne savait pas trop quoi d'ailleurs, un jeu rêvé ? Un rêve joué ? Elle se sentait comme après avoir beaucoup lu, l'esprit brumeux.

-Ah, pardon, tu peux y aller, répondit Mme Inari. Je t'enverrai un sms pour la prochaine séance. Tu as besoin d'un mot pour tes parents ? Je peux indiquer ton heure de sortie pour qu'ils sachent que tu n'as pas fait de détours.

-Cela les rassurerait, convint Cléo.

Mme Inari griffonna sur un post it et le lui donna. Cléo la remercia et le rangea dans son sac avant de sortir du bâtiment.
Dehors, il faisait encore jour, mais il était dix neuf heure et Cléo se sentait épuisée. Ses deux heures de travail s'étaient bien mieux déroulées que tout ce qu'elle avait imaginé, elle était un peu étonnée de n'avoir croisé que des femmes, mais les autres employés de l'entreprise devaient tous être bien trop occupés pour la rencontrer. Et Mme Inari, Natasha et Jacinthe avaient toutes l'air très gentilles.
Cléo envoya un texto à Mam pour l'informer qu'elle rentrait. Elle attendit un peu le dernier bus, elle espérait ne pas finir trop tard pour ne pas le rater les fois suivantes.

De retour à l'appartement, la jeune fille raconta sa première journée de travail à ses mères avec enthousiasme. Il y avait pire comme travail que de découvrir une toute nouvelle expérience de réalité virtuelle.

-Je suis contente que tu te sois amusée, lui dit Mam. Tu n'avais pas l'air dans ton assiette ces derniers jours.

-J'étais très stressée, avoua Cléo.

-Je ne parle pas que de ça, soupira Mam.

Elle jeta un regard à Mom qui prit le relai.

-Tout va bien à l'école ?

-Euh oui, pourquoi ?

Cléo se sentait un peu mal à l'aise, elle n'avait pas envie d'inquiéter ses mères avec ses histoires de collégienne. Elle n'avait même pas encore prit le temps d'analyser sa situation avec Hana.

-Bon, si tout va bien tant mieux.

Après le dîner, Cléo se retrouva allongée sur son lit sans aucune envie de lire. Elle se contenta d'allumer la musique avec un son relativement bas pour ne pas déranger les voisins. Les souvenirs de sa séance de jeux vidéos tournaient en boucle dans sa tête et elle se rendit compte qu'elle était assez impatiente de recommencer. Elle se demandait dans quel genre d'environnement et quels genres de jeux elle devrait tester. Elle espérait que ce ne serait rien de trop stressant.
Peu à peu, l'euphorie la quitta et la fatigue se fit sentir. Elle repensa à Hana et leur amitié qui battait de l'aile. Elle ne pouvait pas s'empêcher de se sentir triste alors qu'un fossé se creusait entre elles. Mais Cléo n'avait pas envie de se faire remarquer, sa discrétion de toujours était le meilleur moyen de cacher ses secrets, elle ne pouvait pas faire autrement que de continuer comme elle l'avait toujours fait. Mais comment faire pour qu'Hana et elle puisse continuer à vivre leur amitié ? Elle ne voulait pas priver son amie de sa nouvelle popularité, elle avait l'air tellement heureuse.

Cléo se mit en pyjama et se réfugia sous sa couette avec sa peluche chenille multicolore qu'elle avait depuis toute petite.
Hana allait bien finir par se rendre compte qu'elles ne partageaient plus de temps ensemble, sans doute qu'elle allait leur accorder un peu plus de moments privilégiés sans pour autant abandonner ses nouveaux amis. L'un n'empêchait pas l'autre après tout.

Cléo parvint à s'endormir plus facilement avec le stress en moins. Elle n'attendrait plus de nouvelles de Mme Inari en angoissant maintenant.
Et elle n’eut pas à attendre longtemps, vu qu'elle reçut un nouveau texto de Mme Inari le lendemain pour la semaine suivante. Mme Inari l'informa au passage qu'elle devait commencer à réfléchir à un avatar et un pseudo pour ses futures séances. Cléo supposa qu'elle allait rencontrer les autres bêta testeur dans les jeux, sinon elle n'avait aucun intérêt à trouver un pseudonyme.
Elle rumina toute la semaine pour trouver un nom qui lui convienne. Elle n'avait pas trop d'idée pour l'apparence de son avatar, elle attendait de voir celles qui seraient disponibles dans le jeu. Elle fit quelques recherches sur internet en espérant trouver des idées.

-Tu devrais choisir un pseudo qui corresponde à ce que tu aimes, lui dit Mam pendant le dîner.

Ça ne l'aidait pas beaucoup. Cléo n'avait pas de passion en particulier, elle menait sa vie de façon monotone. Elle avait bien quelques groupes de musique préférés, une couleur préférée, un animal préféré et même une créature imaginaire préférée.

-Je vais pas m'appeler « Petite Fée » non plus, ça craint, bouda-t-elle.

-Pixie, proposa Mom qui lisait un magazine de mode.

-Quoi ?

-C'est un autre mot pour désigner des créatures de la famille des lutins, expliqua Mom. Ça comprend les fées, je suppose.

-Ça sonne bien, approuva Cléo.


A l'école les choses stagnaient, Cléo n'était cependant pas encore totalement oubliée dans son coin, Hana pensait toujours à vérifier qu'elle était avec elle, même si elle n'avait pas le temps de lui parler. Cléo la rassurait d'un sourire, même si au fond elle aurait voulu qu'Hana trouve le courage de refuser une invitation pour une fois, pour qu'elles aient un moment toutes les deux.

Dans le même temps, Cléo se mit au dessin sous ses feuilles de cours. Bien que ses personnages ne ressemblaient à rien, elle s'appliquait à imaginer à quoi ressemblerait son avatar. Elle n'allait sans doute pas le voir elle même, mais tous les autres joueurs le verrait. Elle se basa sur un modèle de personnage dans son manuel de science, lui ajouta un petit peu de poitrine, juste un peu pour pas que sa Pixie soit aussi plate qu'elle. Et elle lui fit les yeux d'un vert intense, c'était la seule chose dont elle était sûre. Elle hésita et lui fit une coupe de cheveux courte, elle ne voulait pas être dérangée par le chatouillis de cheveux trop longs dans son cou et sur ses épaules. Elle ne savait pas quels genre de vêtements seraient disponibles dans les différents jeux, mais elle continua sur sa lancée et opta pour le plus pratique. Elle lui gribouilla un t-shirt et un short tout simples, et choisit deux autres teintes de verts. Elle adorait cette couleur, qui rappelait la forêt, la campagne, la nature, des endroits beaux et spacieux, où elle se sentait moins étouffée qu'en ville.

Elle rangea ses dessins informes entre deux cahiers dans son sac à la sonnerie suivante. Hana n'avait même pas remarqué que son amie dessinait alors qu'elles étaient assises côtes à côtes. Cléo s'empressa de ranger ses affaires pour la suivre alors qu'Hana s'éloignait pour rejoindre d'autres filles. Elle croisa rapidement le regard de son amie qui se retournait pour la chercher des yeux. Cléo émit un petit sourire pour la rassurer et qu'elle puisse se consacrer à ses nouvelles amies l'esprit tranquille.
Cléo se plongea sur son téléphone et se mit en quête d'un jeu d'habillage, toujours dans le but d'imaginer son futur avatar.

-Tu joues à ces jeux pour bébé ? S'étonna une des filles avec qui elles traînaient.

Cléo réalisa alors que c'était l'une des anciennes pestes. A bien y regarder, elles n'étaient qu'avec des ex-dindes-gloussantes-de-méchanceté. Toute à ses pensées, Cléo ne l'avait même pas remarqué.
La fille qui lui avait adressé la parole la détaillait de la tête au pied. Hana était occupée avec d'autres filles, elle n'avait pas remarqué ce qu'il se passait.

-Pour m'occuper, répondit Cléo.

-Quoi tu t'ennuies avec nous ?

Le ton et le regard étaient suspicieux, Cléo sentit ses joues prendre feu et un frisson lui parcourir le dos. Elle avait juste répondu ce qui lui passait par la tête pour pas se ridiculiser, mais la situation lui échappait complètement. Elle ne voulait vexer personne, et encore moins attirer l'attention de qui que ce soit.

-Euh … Non … Euh …

-T'as vraiment rien à faire avec nous, tu parles même pas, si tu te fais chier t'as qu'à te casser.

La fille lui tourna le dos avec un air hautain et Cléo retint un soupir, mais put enfin souffler un peu. Hana n'avait rien vu, rien entendu, alors elle allait faire comme si rien ne s'était passé. Elle se fichait pas mal de l'opinion de ces filles, elle ne traînait pas volontairement avec elle, elle suivait Hana. Seule sa véritable amie comptait, les autres pouvaient penser ce qu'elles voulaient. Du moins, c'était ce qu'elle essayait de croire, mais il lui sembla qu'une écharde s'était logée dans sa poitrine.

La veille du deuxième jour de travail, Cléo reçut un sms lui demandant de venir un quart d'heure plus tard que la dernière fois. La jeune fille supposa que c'était pour éviter qu'elle ne croise un autre joueur aussi décida-t-elle d'être la plus ponctuelle possible, de n'arriver ni en avance ni trop tard.

Elle traîna donc un peu en ville avant de se rendre aux locaux de l'entreprise. Elle trouva la porte verrouillée et personne ne répondit à sa première sonnerie, elle attendit une minute et sonna de nouveau. Le bruit de talons précipité sur le sol se fit entendre et Mme Inari apparut.

-Bonjour Mme Inari.

-Quoi ? S'étonna cette dernière qui avait l'air un peu stressée. Ah oui, euh s'il te plaît appelle-moi Hanabi. Mme Inari, c'est … ma mère.

-Euh, d'accord Mme … Hanabi, répondit Cléo alors qu'elle la suivait à l'intérieur.

C'était un prénom à consonance asiatique, peut-être japonais.

-Excuse-moi, tu es la troisième arrivée et il reste encore d'autres joueurs. Va vite dans ta salle.

-Oui.

Cléo se dépêcha de gagner sa pièce attitrée, d'enlever ses chaussures et de s'allonger sur son lit. C'était étrange de se retrouver seule dans cette pièce, mais elle savait qu'elle était sous la bienveillante surveillance de Natasha et Jacinthe.

La simulation commença assez vite, Cléo était plus détendue maintenant qu'elle savait à quoi s'attendre et trouva le sommeil assez vite. Elle se retrouva dans une sorte de jardin tropical, devant un miroir. Elle put voir son propre reflet, identique à l'original. Un panneau contenant différents modèles pour chaque partie du corps apparut, avec un curseur et des carrés de couleurs.

Cléo garda sa taille et sa corpulence, préférant finalement ne pas augmenter sa poitrine. Elle amaigrit légèrement son visage pour paraître un peu plus vieille avant de passer au vert de ses yeux et à sa coupe de cheveux. Elle remarqua bien vite un point commun entre chaque coiffure, les cheveux étaient tous épais et un peu ébouriffés. En vérifiant les tenues, Cléo devina le sujet du jeu. Et cela ne la rendait pas très à l'aise. Après avoir choisit un dégradé court brun, Cléo opta pour l'ensemble top sans manche et le mini-short en peau de bête. Elle ressemblait à une sorte de femme de Cro-Magnon moderne.
Elle prit une inspiration et appuya de sa main sur le mot « validé » qui flottait dans le vide au dessus du miroir.

-Veuillez répartir vos points de statistiques de base, retentit la voix d'Hanabi.

Cléo n'eut qu'à penser à ses statistiques pour que ces dernières apparaissent.

-Elles seront remises à niveau au prochain jeu, l'informa l'IA.

Cléo avait vingt points à dépenser dans les sept compétences. Le jeu dans lequel elle s'apprêtait à être plongé promettait d'être assez difficile, aussi prit-elle bien le temps de réfléchir. Elle avait apprécié d'être très forte et très rapide pendant le tutoriel, mais les autres statistiques étaient tout aussi intéressantes. L'agilité lui permettrait peut-être de grimper aux arbres plus facilement, ou de manier des armes plus complexes. La précision devait aussi être très importante pour tirer à l'arc. La résistance semblait essentielle pour ne pas perdre ses points de vie trop vite. Et l'endurance devait permettre d’enchaîner plusieurs actions sans se fatiguer trop vite.

Cléo pensa à son statut et elle vit apparaître sa barre de vie et la barre bleue.

-A quoi sert la barre bleue ? Demanda-t-elle.

-Il s'agit de votre barre d'endurance, vous vous sentirez plus fatigué à mesure que sa jauge se videra.

Cléo remarqua une nouvelle barre, verte cette fois, sous la barre d'endurance.

-Et la verte ?

-La barre de faim, lorsqu'elle se vide, vous perdez simultanément des points de vie et d'endurance à allure constante.

Cléo ré-afficha ses statistiques. Elle commença par mettre deux points à chacune d'elle, puis ajouté un troisième point à son agilité et sa précision. Elle estimait qu'elle préférait tirer à l'arc ou à l'aide d'une arme de jet plutôt que de se lancer au corps à corps. Elle supposait donc que l'agilité et la précision était très important. Elle ajouta même un quatrième point à sa précision. Puis, fidèle à elle même, elle donna ses trois derniers points à sa discrétion. Elle était une fille invisible dans la vraie vie, elle deviendrait une ninja dans le jeu.

-C'est bon, déclara-t-elle quand elle fut satisfaite.

-Veuillez épeler votre pseudo, dit la voix.

-P-i-x-i-e, répondit Cléo.

-Pseudo validé. Démarrage du jeu de survie.

Cléo se retrouva plongée dans le noir une seconde, avant de voir apparaître des arbres, des buissons, des fougères, des part-terres d'herbes et de mousses. C'était une forêt européenne normale. Cléo sentit le froid et l'humidité et regretta immédiatement le choix de sa tenue. Elle s'était attendue à se retrouver dans un milieu tropical proche de celui dans lequel elle se trouvait quelques secondes auparavant. Elle frissonna et croisa les bras.

-Euh … Qu'est-ce que je dois faire ? Demanda-t-elle.

Personne ne lui répondit.

-Ça tombe sous le sens, soupira-t-elle.

Elle devait sans doute le découvrir par elle même, après tout il n'y avait personne pour orienter un joueur en tant normal. Il fallait découvrir le jeu et en apprendre plus au fur et à mesure.

Elle regarda autours d'elle, la fleur de résurrection se trouvait juste à côté d'elle. Son regard tomba sur un escargot, une bulle d'information apparut contenant le nom de l'animal et des pointillés. Intriguée, la jeune fille attrapa la coquille de l'animal. Il était beaucoup plus mignon qu'un véritable escargot.
Elle remarqua alors qu'elle portait un sac à dos en cuir. Elle glissa l'escargot dedans en se disant qu'il servirait peut-être plus tard.

La jeune fille ramassa ainsi plusieurs insectes, champignons, fleurs et fruits divers. Tout ça avait l'air de pousser sans tenir compte de la saison. Elle croisa même un groupe de biche qui ne s'enfuit même pas. La discrétion de Cléo faisait son effet, la jeune fille ne faisait aucun bruit en se déplaçant et ne dérangeait pas son environnement. Elle s'éloigna quand même des biches, qu'elle ne voulait pas déranger toutes virtuelles qu'elles fussent.

A mesure que les minutes s'écoulaient, il faisait plus lumineux et plus chaud. Fatiguée de ne faire que marcher sans aboutir nul part, Cléo décida de changer de tactique. Elle s'approcha d'un arbre et palpa son tronc. Il était dur, rugueux, comme un véritable arbre. Elle n'était pas certaine de pouvoir grimper, elle se demandait si c'était prévu par le jeu. A défaut d'autre idée, elle tenta l'expérience et constata bien vite qu'elle pouvait escalader l'arbre. Cette fois elle constata l’efficacité de son agilité.
Pas peu fière, la jeune fille continua son ascension.
Arrivée en haut de l'arbre, elle posa ses pieds sur deux branches hautes et prit le risque de se dresser debout, les mains libres. Elle dépassait de la cime et le vent secoua ses cheveux. Elle ne put retenir un sourire devant la vue. Elle qui adorait le vert était servie, les feuillages des différentes espèces d'arbres affichaient plusieurs nuances sous les rayons d'un soleil de midi. C'était magnifique. Et la forêt n'était pas infinie, au lieu d'un océan vert, Cléo se trouvait plutôt dans un lac. Elle pouvait voir des collines assez proches, les silhouettes de montagnes au loin et de l'autre côté un morceau de plage, la mer et en plissant les yeux une île. La curiosité la décida à se diriger dans sa direction, bien qu'elle n'avait aucune idée de comment elle la gagnerait. Mais les concepteurs du jeu devaient avoir pensé à quelque chose, aussi elle ne s'en faisait pas plus que cela.

Cléo redescendit de son arbre et se dirigea dans ce qu'elle supposait être la direction de la plage. Elle marchait depuis quelques minutes quand elle entendit un craquement. Elle s'arrêta net et chercha d'où avait put provenir le bruit. Une énorme bête surgit d'entre les buissons et se rua sur elle. Cléo n'eut pas le temps d'identifier l'animal, elle prit ses jambes à son cou. Elle escalada l'arbre le plus proche le plus vite qu'elle put et regarda l'animal esquiver le tronc. Elle eu alors le temps de lire le petit panneau d'information qui affichait « sanglier ». Elle n'avait jamais vu de véritable sanglier, mais elle ne s'était pas attendue à ce qu'il soit aussi énorme. L'animal n'avait pas l'air de vouloir insister, après avoir fait le tour de l'arbre il continua son chemin à la même allure.
Cléo reprit son souffle, toujours accrochée, sa barre d'endurance devait être descendue très vite alors qu'elle avait couru de toutes ses forces et grimpé à l'arbre. Elle se laissa glisser pour redescendre en gaspillant le moins d'énergie et vérifia son statut. Sa barre d'endurance se rechargeait à mesure qu'elle se reposait, mais la barre de faim s'était progressivement vidée alors que la journée virtuelle s'écoulait. Cléo comprit que si elle ne mangeait pas quelque chose au moins une fois par jour, elle allait vite commencer à perdre endurance et points de vie jusqu'à se retrouver au point de résurrection. En soit la mort n'existait pas dans ce jeu, mais elle n'avait pas envie de perde du temps à parcourir la forêt encore et encore.

Cléo ne se sentait plus vraiment en sécurité au sol après son expérience avec le sanglier, aussi choisit-elle un arbre bien fournit en branches pour pouvoir s'installer sur l'une d'elle le temps de fouiller son sac. Elle fit l'inventaire de ce qu'elle avait ramassé. Entre insectes et fleurs, elle se demandait ce qui pouvait bien être comestible. Elle se demandait aussi si elle pouvait sentir le goût des aliments dans ce jeu.

Le soleil redescendait déjà, le temps était vraiment accéléré dans le jeu, ce qui ne faisait qu'accélérer l'urgence de trouver à manger. Cléo prit le temps d'observer autour d'elle. Il y avait des fleurs, des insectes et des animaux, donc il devait forcément y avoir des fruits quelque part. Ne trouvant rien de là où elle se trouvait, la jeune fille descendit de son perchoir pour chercher en marchant. Si les fruits étaient aussi inspirés de ceux du monde réel, il fallait qu'elle regarde dans les arbres et les buissons. Elle continua de ramasser d'autres insectes et fleurs qu'elle trouvait, au cas où cela se rendrait utile par la suite. Elle trouva même une branche à peu près droite qu'elle décida de garder comme arme.
Elle finit par trouver, à sa grande surprise, une petite clairière dans laquelle poussait plusieurs arbres à fruit. A leur pied, la vie semblait plus abondante, les insectes et les oiseaux y étaient plus nombreux.
Cléo avança prudemment, son bâton bien en main. Elle n'aimait pas être ainsi à découvert, aussi finit-elle par craquer et se mit à courir, au risque de faire plus de bruit. Cela fit fuir les petits animaux alors qu'elle était à moins de deux mètres d'eux, elle aurait presque pu bondir sur eux, mais elle avait un tout autre objectif. Elle attrapa le plus rapidement possible les fruits, des prunes, qu'elle fourra dans son sac. Une fois qu'elle eu ceux qu'elle pouvait attraper depuis le sol, elle entreprit de grimper à chaque prunier pour se servir dans les branches plus hautes. Elle passait au deuxième arbre quand le sol se mit à trembler et un énorme bras en surgit, répandant de la terre partout. Cléo poussa un cri de surprise et de panique, se laissa tomber de l'arbre et s'enfuit sans se retourner. Le sol tremblait encore sous ses pieds, lui indiquant que la chose continuait de sortir du sol, et elle ne doutait pas une seconde qu'elle allait se lancer à sa poursuite.
Même en sachant qu'elle ne ressentirait pas la douleur, elle vivait cette terreur comme réelle. Même avec ces couleurs irréelles, elle se sentait dans ce monde. Elle savait pourtant que ce n'était qu'un jeu, mais comment pouvait-elle refréner sa peur alors que tout semblait si vrai, alors que cette chose immense et menaçante la poursuivait. C'était impossible de ne pas avoir peur.
L'endurance de Cléo descendait vite, alors que la faim la menaçait de saper ses points de vie. Même si elle parvenait à échapper au monstre, elle avait peu de chance de survivre.
Sortie de la clairière, Cléo slaloma entre les arbres, ralentissant un peu en surveillant son endurance. Elle ne s'arrêta que lorsque cette dernière fut vide et qu'elle dut s'arrêter pour reprendre son souffle. Le sol ne tremblait plus sous ses pieds, d'ailleurs aucun arbre ne semblait avoir été arraché ou fracassé, le monstre devait être resté dans la clairière. C'était peut-être une sorte de gardien qui veillait sur les fruits.

Sa jauge d'endurance rétablie de moitié, Cléo put grimper à un autre arbre pour s'installer sur une branche en sécurité. Elle rouvrit son sac et attrapa une prune. Le goût était fidèle au véritable fruit, ce qui n'était pas pour lui déplaire. La manger fit baisser sa faim, elle prit donc le temps de rétablir sa jauge verte. Elle dut manger cinq fruits pour ce faire, il lui en restait deux. Elle allait devoir en trouver d'autres, mais l'idée de se retrouver face à un nouveau gardien ne l'enchantait pas.
Pendant ce temps, le soleil était complètement descendu et la forêt se plongeait peu à peu dans l'obscurité.
Cléo se voyait mal rester dans son arbre toute la nuit, elle n'avait aucun intérêt à dormir durant le jeu et ne voulait pas s'ennuyer en attendant le matin. Elle escalada jusqu'à la cime pour retrouver le chemin de la plage, puis redescendit et se remit en marche.

La forêt était loin d'être silencieuse la nuit, les hululements des chouettes et des hiboux faisaient frissonner la jeune fille. Le manque de visibilité ne facilitait pas sa progression, elle avait peur de se faire à nouveau surprendre par une créature qui essaierait de l'éliminer.
Peu à peu les arbres s'écartèrent et la plage se dessina sous les yeux de Cléo. Le vent iodé soufflait plus fort à découvert, le ciel étoilé éclairait le sable et se reflétait dans l'eau. De petites vagues venaient lécher la plage, la mer était calme. Tout semblait paisible et Cléo se détendit, ici elle pouvait voir arriver le danger.
Elle longea la plage jusqu'à des rochers qui pointaient vers la mer, en fouillant dans les flaques, elle trouva des coquillages et des crabes de bonne taille. Elle ramassa quelques coquillages et entreprit d'attraper un crabe qui lui pinça le doigt. Elle sursauta, mais l'absence de douleur l'enhardi et elle persévéra bien qu'elle eut perdu un point de vie. Sa proie lui échappa une seconde fois des mains alors qu'elle se redressait et se fracassa contre un rocher. Cléo tâcha de se rappeler que le crabe n'était qu'un programme, qu'il n'était pas vivant et donc ne pouvait pas mourir. Elle ramassa sa carcasse en se disant que si elle trouvait un moyen de faire du feu, elle pourrait le faire cuire.

La plage fournissait de la nourriture facile à obtenir, Cléo se demanda si elle pouvait trouver un point de résurrection dans les environs pour pouvoir y retourner plus facilement. Elle continua donc son exploration jusqu'au lever du jour. Alors que les premiers rayons du soleil pointaient, la voix de l'intelligence artificielle retentit.

-Fin de la cession, préparation à l'éveil.

Cléo fut plongée dans le noir et retrouva doucement les sensations de son corps réel.
Le temps qu'elle se réveille, Natasha était arrivée. La médecin l'examina avant de la laisser repartir.

-J'ai joué combien de temps ?

-Environ deux heures, lui répondit Natasha.

Le check up terminé, Natasha ouvrit la porte du couloir pour vérifier qu'il n'y avait personne.

-Tu peux sortir, l'informa-t-elle. Je vais aller examiner les autres.

-Je vais les croiser dans le jeu ? Demanda Cléo.

-Je ne suis pas sensée te guider, lui dit la médecin avec un sourire désolé. Tu vas devoir te débrouiller.

-C'est pas grave, lui assura la jeune fille.

Elle se dépêcha de rejoindre Hanabi dans son bureau.

-Voici le mot pour tes parents, lui dit cette dernière en regardant son ordinateur. Tu peux venir demain après les cours ? Tu finis une heure plus tôt, ça devrait te permettre de rentrer plus tôt du travail.

-Oui.

-A demain alors. N'hésite pas à me dire si tu as des devoirs et que tu préfères ne pas venir.

-Ça ira, merci.

Cléo rentra l'esprit encombré de souvenirs. Tout avait eu l'air si réel, l'environnement, la nourriture et surtout la peur. Elle était assez fière d'avoir réussi à garder presque tous ses points de vie malgré tout ce qu'elle avait enduré. Mais elle aurait bien aimé commencer par un jeu plus paisible qu'un jeu de survie.
Elle raconta tout à ses mères dès qu'elle fut rentrée, elle avait besoin d'extérioriser toutes ses émotions. Avant elle se confiait plus à Hana, mais elle n'avait pas le droit de lui parler de son nouveau travail.

-Je me demande comment les autres vivent cette situation.

-Ils font sans doute comme toi, ils en parlent à leur famille.

Est-ce qu'ils se sentent à l'écart de leurs amis aussi ? Cléo n'osait pas parler de ses problèmes d'amitié à ses parents, elle ne voulait pas les inquiéter alors que Mam cherchait encore du travail. Ses mères ne disaient rien, mais Cléo savait qu'elles étaient souvent discriminées au travail et que ça rendait la recherche d'un nouvel emploi plus difficile. Les mentalités ne changeaient pas vite, même si tout le monde ne se montrait pas intolérant, il restait compliqué de vivre tranquillement quand on était différent.
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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Jeu 19 Juil - 14:52

Petite illu de Pixie, le personnage de Cléo ^^

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Jeu 19 Juil - 14:53

Chapitre 6 - PDV : Tévis

L'attente du retour de l'entreprise de jeu vidéo parut interminable à Tévis. Pourquoi ça leur prenait autant de temps ?
Tévis passa des jours à surveiller constamment son téléphone, jusqu'à ce qu'enfin, un samedi après midi, il reçoive un appel.

-Tévis Sebak ? Dit une voix de femme.

-Ouais.

-Hanabi Inari d'Aurora Enterprise, j'appelle suite à la confirmation de votre participation au projet de test de notre matériel de conception de jeux vidéos.

-Okay.

-J'ai votre emploi du temps sous les yeux, vous n'avez bien aucune activité extra-scolaire ?

-Huhum.

-Pouvez vous venir mercredi après-midi avec votre frère pour votre première journée de travail ? Je vous communiquerai à tous les deux l'adresse par sms.

-Pas de problème.

-A mercredi.

-Ouais.

Elle raccrocha et Tévis se tourna vers son frère.
Les jumeaux étaient encore au cyber-café. Par discrétion, Tévis préféra expliquer la situation à Josiah via le chat de leur jeu.

-Hâte à mercredi, conclut Josiah.

Quand ils rentrèrent, relativement tard, ce soir-là, l'habituelle dispute eut lieu entre Tévis et son père. Cette fois-ci, le jeune garçon eut bien du mal à esquiver le poing de son père. Ce dernier semblait avoir recyclé sa gifle pour un coup plus direct et douloureux, si bien que Tévis tituba. Josiah se précipita pour le soutenir et ils se réfugièrent dans leur chambre.
Tévis s'assit sur son lit en se massant la mâchoire.

-J'ai cru qu'il m'avait pété une dent. Aïe !

-Ne parle pas, lui dit son jumeau.

-Qu'est-ce que …

Josiah s'était reculé et prenait une photo.

-Tu fous quoi là ?

-Je récupère des preuves, répondit Josiah sur un ton étonnamment froid.

Ça ne lui ressemblait pas d'être aussi glacial, si bien que Tévis n'osa rien dire de plus. Mais il se demandait quand même ce que son frère comptait faire de cette photo, la montrer aux flics ? Qu'est-ce que ça changerait en fin de compte ? Tévis ne s'était jamais posé ces questions. Que deviendraient-ils, lui et son frère, si un jour une autorité supérieure à celle de leur père volait à leur secours ? Est-ce qu'ils seraient séparés de leur père pour toujours ? Est-ce qu'on le séparerait de son jumeau ? Où habiteraient-ils ? En famille d'accueil, chez des inconnus ? Était-ce seulement possible de condamner leur père à quoi que ce soit ? Tévis n'était pas idiot, il savait que ce n'était pas normal d'être frappé si souvent par son père, ça n'avait pas toujours été ainsi. Mais il savait aussi qu'il avait sa part de responsabilité, qu'il faisait tout pour recevoir ses coups malgré la douleur et cela ne pouvait pas jouer en sa faveur. Il ne savait pas trop ce que son frère essayait de faire, mais il avait la conviction qu'il ne pourrait pas être libre avant sa majorité. La patience n'était pas son truc, mais il ne pouvait rien faire de plus qu'attendre.

A l'école, Tévis restait seul. Il avait fini par remarquer sur son frère ne lui parlait pas de ses amis du lycée, pourtant son frère était très sociable. Josiah ne devait pas vouloir décourager son frère avec ses histoires de lycéen, alors que Tévis était encore coincé seul au collège. Il admirait son jumeau pour cette empathie naturelle et sa gentillesse, c'était si facile pour lui. Tévis, lui, était au contraire plus doué pour provoquer et énerver les autres. Pour éviter les ennuis, il restait dans son coin et durant les trous de son emploi du temps, il révisait. Vu qu'il ne passait plus beaucoup de temps chez lui et ne vivait plus vraiment dans une ambiance propice aux études, il fallait bien qu'il trouve d'autres moments pour revoir ses leçons. Il se retrouva bien vite au dessus de la moyenne de la classe, au moins les profs lui fichaient la paix avec ses notes. Et l'autre avantage était que cela faisait une excuse de moins à son père pour râler, ce qui ne l'empêchait pas de le faire quand même.

Le fameux jour, Tévis trépignait d'impatience. Sa jambe tressautait sans cesse au point de le sortir de l'oubli de la classe quand un professeur l’interpella pour qu'il cesse. Prenant conscience qu'il devait continuer à se faire discret pour ne pas se faire griller, Tévis prit sur lui et respira profondément, comme avant une compétition. Il parvint à se maîtriser jusqu'au moment de rejoindre son frère à midi. Les deux frères n'avaient pas d'argent de poche, ils ne pouvaient donc pas déjeuner en ville le mercredi midi, leur père ne rentrait pas du travail et ils pouvaient alors profiter d'un après-midi de pure liberté. Et cet après-midi-là, ils avaient leurs premières heures de travail dans ce job de rêve.
Les jumeaux se dépêchèrent de manger, Tévis avait envie de communiquer son excitation, mais il était tellement pressé de partir qu'il se retint pour ne pas perdre de temps. Et une fois sortis de l'appartement, ils n'avaient plus le droit d'en parler, alors il se mordit la langue durant tout le trajet.

Ils ne pouvaient pas faire tout le chemin à pied, bien qu'ils auraient préférés y aller en courant, ils ne devaient pas se mettre en retard. Après avoir vérifié l'adresse sur une carte en ligne, ils avaient eu quelques doutes et étaient tentés de la redemander à Hanabi, mais Josiah avait insisté sur le fait qu'ils ne devaient pas douter du professionnalisme de l'entreprise et leur faire confiance. Le projet sur lequel ils allaient travailler était top secret, alors cela n'était pas si étonnant qu'ils aient cachés leur locaux dans un bâtiment résidentiel banal.

Tévis sortit le premier du bus, Josiah resta derrière lui jusqu'à ce que Tévis sonne à la porte. Le bruit de talons sur le sol se fit entendre et la femme rousse qui s'étaient occupée des inscriptions au centre commercial leur ouvrit.

-Bonjour, les inséparables, sourit-elle.

Elle se souvenait visiblement de leur caprice au moment de rendre leur formulaire.

-Bonjour Madame, répondit poliment Josiah.

-Appelez-moi Hanabi. Entrez.

Ils la suivirent dans un étroit et court couloir qui menait à un grand bureau qui devait être celui d'Hanabi.

-Les toilettes sont là, dit-elle en montrant une porte à droite.

Elle ouvrit l'autre porte et ils se retrouvèrent dans un film d'espionnage.

-Trop cool, souffla Tévis.

Il y avait plein d'écrans sur tout un pan de mur qui montraient tous l'intérieur de pièces identiques contenant des sortes de lits bizarres.
Sur une chaise à roulettes, une femme aux cheveux verts se retourna de la console pleine de boutons divers et se leva pour les accueillir. Qu'est ce qu'elle était grande ! Quelle sacrée paire !

-Bonjour, dit la voix d'une autre femme que Tévis n'avait pas remarqué jusqu'à lors.

Cette paire là n'était pas mal non plus. L'autre femme avait une queue de cheval brune et les yeux de couleurs différentes. C'était un peu bizarre, mais Tévis finirait par s'y habituer. Elle portait une blouse blanche par dessus ses vêtements.

-Je suis Natasha, médecin. Et voici Jacinthe, notre directrice adjointe.

-Ce sont les consoles de jeu ? Demanda Josiah.

-Ou-oui, répondit Jacinthe d'une petite voix timide.

-On va justement voir ça, suivez-moi, reprit Hanabi.

Natasha les suivit également dans un long couloir.
Il y avait une vignette verte collée sur la première porte et une vignette noire collée sur la deuxième porte.

-Ces deux chambres ont déjà leurs propriétaires, mais vous pouvez choisir parmi les suivantes, les informa Hanabi.

Tévis s'arrêta devant la troisième porte.

-On va être séparés ? Demanda-t-il.

-Les chambres étaient déjà prêtes avant le recrutement, expliqua Hanabi. On ne peut pas changer, navrée.

-C'est pas grave, assura Josiah. On se retrouvera en jeu, non ?

-Oui, mais pas aujourd'hui, prévint Hanabi.

-Okay, bon, allons-y, s'impatienta Tévis.

Il n'était plus un bébé, il pouvait bien être séparé de son frère quelques heures, d'ailleurs c'était ce qu'il vivait quotidiennement à l'école.

Il ouvrit la porte et entra d'un pas décidé, Natasha le suivit. Il se tourna vers elle.

-Je vais m'assurer que tout se passe bien, expliqua la médecin. Installe toi confortablement sur le lit et tâche de te détendre, c'est important.

-C'est pas malin de mettre la pression pour qu'on se détende, fit remarquer Tévis en s'exécutant.

Il retira ses chaussures et s'allongea en prenant garde de ne pas se cogner la tête sur l'espèce de dôme au-dessus de l'oreiller. Il avait la tête complètement recouverte et fixait l'intérieur blanc du … bidule.
C'était plutôt compliqué de se détendre avec ce truc au-dessus de la tête, surtout que ce matériel bizarre laisser imaginer qu'il allait rêver le jeu. Quoi de plus excitant pour un gamer que de se retrouver dans un jeu vidéo comme s'il se trouvait dans la vie réelle ?

Natasha lui colla des électrodes sur le front et mit son doigt dans une sorte de pince. Puis elle s'éclipsa quelques instants, sans doute pour aller vérifier que Josiah s'installait correctement. Tévis ne s'en faisait pas pour son frère, qui était du genre très zen. Pour lui ça allait être du gâteau.

La médecin revint avec un verre d'eau et une gélule.

-Pour t'aider à te calmer, lui dit-elle alors qu'il se relevait. Ton rythme cardiaque est trop élevé pour favoriser l'endormissement, même artificiel.

-Alors c'est ça ? On va rêver du jeu ?

-En quelque sorte, répondit-elle. Je ne peux pas t'expliquer comment ça fonctionne, mon travail à moi consiste à m'assurer que vos séances de jeux n'altèrent pas votre santé. Il se peut qu'avec le temps, vous souffriez de troubles du sommeil ou d'autres effets secondaires indésirables, alors n'hésite pas à venir me parler si tu remarques quoi que ce soit d'anormal.

-Huhum, répondit Tévis en avalant sa gélule.

-Recouche toi, la séance commencera quand ton rythme cardiaque sera redescendu.

-Je suppose que Josiah a déjà commencé.

-Pas du tout, répondit Natasha en vérifiant ses constantes. En fait aucun des testeurs n'a pu se passer de calmant pour sa première séance, l'angoisse et l'excitation ne leur aurait jamais permis de s'endormir. Même lorsqu'on paraît imperturbable, il se passe toujours quelque chose dans notre corps face à une épreuve.

Alors Josiah n'était pas aussi zen qu'il en avait l'air finalement. Tévis se doutait bien que la maturité et le calme de son frère cachait parfois certaines émotions, mais il s'était tellement habitué à le voir si solide qu'il l'avait presque oublié. Il repensa à son drôle de comportement après le coup de poing que son père lui avait donné quelques jours plus tôt. Peut-être que ce n'était pas rien, peut-être qu'il devrait en parler à Josiah.

Les pensées de Tévis lui parurent soudain plus distantes, moins tragiques. Il se sentait détaché et bien. Il sentait ses muscles se détendre un à un, s’apercevant distraitement qu'il était vraiment tendu de partout en permanence en fait. Pourquoi se mettait-il une pression pareille ? A cause de son père ? De son frère ? De son redoublement ? De ce travail ?
Les questions se perdirent dans les méandres de son esprit engourdi et il finit par s'endormir.

Tévis ne savait pas trop au bout de combien de temps, mais il se retrouva soudain dans une sorte de jardin. Tout était très coloré et très peu réaliste, et Tévis se fit la réflexion que les designs n'étaient pas si mal. C'était même plus beau que la réalité de son point de vue.
Lorsque le vent souffla, il réalisa qu'au-delà de la simple immersion visuelle, tous ses sens étaient sollicités. Un sourire se dessina sur ses lèvres alors qu'il inspirait profondément. L'air était pur, à mille lieues des odeurs étouffantes du goudron et d'essence de la ville. Les feuilles des arbres secouées par la brise produisait un son constant, ponctué des chants des oiseaux.

-Bienvenue, dit la voix d'Hanabi.

Ce devait être un genre d'intelligence artificielle à qui la femme avait prêté sa voix.

-Démarrage du tutoriel.

Un avatar blanc apparut face à Tévis, qui se mit instinctivement en position de défense.

-Suivez les mouvements du modèle.

Le jeune garçon se redressa et le modèle fit un pas.

-C'est une blague ? Ricana Tévis.

Il fit un pas. Puis enchaîna des mouvements tout aussi ridicules de simplicités. Certes les tutoriels servaient à se familiariser avec l'interface de jeu, mais là ça devenait insultant. Il tâcha de boucler cette broutille au plus vite en espérant passer rapidement aux choses sérieuses.
Puis le pantin se changea en bougie dans un déluge de feu.

-Pfff ! Railla Tévis. Comment ils se la pètent avec leurs effets spéciaux !

Il croisa les bras pendant que la voix d'Hanabi reprenait.

-Les sensations douloureuses sont atténuées.

-Ah ouais ?

Tévis mit sans hésiter sa main dans la flamme. Il sentait la chaleur, mais aucune sensation de brûlure.

-Ah ouais, constata-t-il.

En tant que gamer, même si l'immersion n'avaient rien à voir avec ce qu'il connaissait tant c'était criant de réalisme, il connaissait bien les mécaniques de jeux et ne ressentait aucune impression de danger. Là où d'autres devaient s'extasier devant chaque chose, lui analysait ce qu'il voyait et faisait des analogies avec les jeux qu'il avait déjà expérimenté. Ce qu'il expérimentait faisait échos à son vécu et à une logique qui lui était familière. Évidemment que la flamme ne brûlait pas, c'était un jeu, personne ne doit se blesser réellement dans un jeu, sinon il est retiré de la vente et interdit.
Cependant, les dégâts reçus en jeu avaient toujours une conséquence logique et Tévis ne fut pas surpris de voir sa main clignoter en rouge, il s'y était attendu.

-Vous avez perdu un point de vie, l'informa la voix. Vous pouvez vérifier votre barre de vie ainsi que votre statut simplement en le souhaitant.

-Pratique, commenta Tévis en voyant s'afficher les traditionnelles barres rouges et bleues.

Son statut était brûlé, il retira sa main et passa à « sauf ».

-Lorsque vous n'avez plus de point de vie, vous être transporté au dernier point de résurrection.

Un genre de plante imaginaire dégoulinante d'effets brillants poussa sous ses yeux.

-Okay, se sentit obligé de dire Tévis en espérant passer à la suite.

La bougie devint un sac de frappe pendant qu'il levait les yeux au ciel.

-Dans les différents jeux, vous serez amené à vous battre contre des adversaires virtuels. Frappez le sac.

Tévis n'en attendit pas plus pour frapper le sac de toutes ses forces, ce dernier fut littéralement envoyé dans les airs sous les yeux satisfaits du jeune garçon.

-Votre force est déterminée par vos statistiques …

Au mot statistiques, de nouvelles informations apparurent de la même manière que le statut. Apparurent les mots « force », « vitesse », « agilité », « précision », « discrétion », « endurance », « résistance » dans un premier cadre et « dégâts » et « défense » dans un autre. Les statistiques affichaient cinq points, sauf les dégâts et la défense. Tévis n'eut pas le temps de se poser de question que la voix d'Hanabi continuait.

-Les statistiques de bases devront être déterminées avec la création de l'avatar et peuvent être augmentées avec l'aide d'équipements ou de potions. Les statistiques additionnelles sont déterminées par les armes et équipements que vous posséderez et peuvent être augmentées par des potions.

-Okay.

Enfin on parlait de chose intéressantes, Tévis avaient hâte de passer à la création de son avatar, il avait déjà une petite idée du type de personnage qu'il voulait.

-Dans le monde physique, vos mouvements sont limités par votre corps, reprit la voix. Mais dans ce monde, il vous suffit de vouloir faire un mouvement pour le réussir quelle que soit sa difficulté.

Le pantin réapparut et se mit sur les mains.
Tévis savait parfaitement faire un appui tendu renversé, il assurait en cours de sport, il n'avait pas besoin que le système du jeu le rende plus agile.
Mais il s'exécuta quand même pour donner à l'IA ce qu'elle voulait et vite se débarrasser de cet agaçant tutoriel.

-Attention à l'environnement pour ne pas prendre de dégât, prévint l'IA.

En même temps, il fallait être stupide pour faire un ATR au bord d'une falaise.

-Okay, lâcha Tévis en retournant sur ses pieds.

-Lancement du parcours d'obstacle.

Le parcours poussa au milieu du jardin alors que Tévis, impatient, s'étirait plus pour se donner un genre que par réelle nécessité.
Le premier obstacle était une simple échelle qui donnait sur une poutre étroite, c'était affligeant de facilité. Après avoir glissé le long d'un toboggan, ce qui n'aurait amusé qu'un enfant de moins de dix ans, Tévis dut soulever un énorme poids pour déboucher l'entrée d'un tunnel, avec la même ennuyeuse facilité. Le tir-à-l'arc et le lancé de javelot ne furent pas un poil plus difficile, c'était vraiment énervant.
Enfin, il se retrouva devant le dernier obstacle, le pantin armé d'un bâton. Tévis en était alors à tel point d'agacement qu'il arrêta le bâton d'une seule main et donna un violent coup de pied dans la tête du pauvre pantin. Il n'était pas assez souple pour réaliser un tel mouvement dans la vraie vie, mais il avait toujours rêvé de pouvoir faire ça.

-Bravo, le félicita la voix. Mais vos statistiques ne seront pas aussi développées pendant le jeu, les actions seront plus difficiles à réaliser.

-J'espère bien ! S'offusqua Tévis.

-Fin de la simulation, début de la procédure de réveil.

-Quoi ?! S'étrangla-t-il. C'est tout ?

Il n'eut pas le temps de s'énerver davantage qu'il lui sembla s'évanouir. Il détestait cette sensation de perte de contrôle et de vulnérabilité. Lorsqu'il se réveilla dans la chambre qui lui servait d'espace de travail, il avait les oreilles qui bourdonnaient.

Natasha était là et l'ausculta.

-Les oreilles qui sifflent ?

-Ouais …

-Tu étais dans quel état émotionnel au moment de la déconnexion ?

-Plutôt énervé, avoua-t-il. Sérieux, toute une séance pour un simple tutoriel hyper facile, c'est …

-Frustrant, le coupa Natasha avant qu'il ne devienne vulgaire. Je vois, la prochaine fois essaie d'être plus calme au moment de la déconnexion. L'endormissement et le réveil sont deux moments délicats de la procédure alors il est important d'être détendu pour réduire les effets secondaires négatifs.

-Et mon acouphène ?

-Il devrait passer d'ici quelques minutes.

-Comment va Josiah ?

-Il termine sa séance, je vais aller le réveiller, tu peux l'attendre dans le bureau d'Hanabi.

La médecin quitta la pièce et le laissa remettre ses chaussures.
Son sac sur l'épaule, Tévis retourna dans le bureau d'Hanabi. La femme était concentrée en regardant l'écran de son ordinateur, il décida de ne pas la déranger et attendit simplement que Josiah le rejoigne. Mais sa résolution ne tint que deux minutes, un tas de question se bousculait dans son esprit et le jeune garçon avait l'occasion de les poser à la sécrétaire.

-Excusez-moi, finit-il par dire.

Hanabi décrocha facilement son regard de son écran.

-Oui ?

-On reviendra quand ?

-Je ne peux pas encore te le dire, d'autres testeurs doivent passer le tutoriel.

-On jouera avec eux ?

-Lors des prochaines séances oui, tu comprends que cela demande une certaine organisation.

-Ouais … Ce sera quoi comme jeu ?

-Tu verras, sourit mystérieusement Hanabi.

Tévis haussa des épaules. C'était bien aussi de garder la surprise.

Josiah et Natasha apparurent. La médecin donna ses notes à Hanabi.

-Vous pouvez y aller, leur dit cette dernière. Je vous enverrai un sms pour la prochaine séance.

-Merci, dit poliment Josiah. A bientôt.

Tévis suivit son jumeau à l'extérieur.

-Ridicule ce tutoriel, hein ? Dit-il alors qu'ils marchaient pour rentrer.

Ils n'étaient pas vraiment pressés de retrouver leur père, alors ils préféraient marcher et prendre le temps de discuter de leur expérience de jeu, qu'ils ne pourraient plus évoquer une fois rentrés.

-Le tutoriel était facile, convint Josiah. Mais je ne me remet pas du réalisme de cette expérience, c'est vraiment … vraiment ouf serait un euphémisme. C'est fabuleux, merveilleux, incroyable, bluffant, renversant …

Tévis pouffa.

-Rien ne convient, soupira Josiah avec un sourire aux lèvres.

-Ouais, c'était dingue.

Josiah haussa un sourcil.

-Oui, bon, je me suis pas trop concentré comme ça.

-Tu as une théorie sur le jeu ? Demanda Josiah.

-Un monde ouvert, ça me semble évident, répondit Tévis.

-Oui, ce serait la première chose à faire avec une technologie pareille. Mais quel genre de monde ce sera ? Médiéval, moderne, futuriste ?

-Dans tous les cas, ce sera dingue.

-J'ai hâte.

-Moi aussi.

Un court silence s'installa.

-On va au cyber-café ? Demanda Tévis.

-Tu veux vraiment pas être à l'appart' quand Papa rentrera, hein ?

-Je veux juste pas lui donner de faux espoirs, sourit Tévis.

Josiah leva les yeux au ciel.

-Bon, allons-y alors.

Mais après une immersion totale dans un jeu, même cela n'avait été qu'un tutoriel, l'écran de l'ordinateur parut bien fade et il lui parut très frustrant de devoir utiliser une souris et un clavier. Tévis finit par décrocher de son jeu préféré avec une sensation de vide. Il rendit son poste et ressortit. Josiah le rejoignit assez vite.

-Ça n'avait beau être qu'un tutoriel, une fois qu'on y a goûté, on peut plus se satisfaire des interfaces de jeux classiques, nota Josiah.

-Ouais …

-On va au parc ?

-Ouais.

Tévis traîna de la patte jusqu'au parc, le seul coin de verdure de la ville, où il s'étala dans l'herbe comme un dépressif. Il détestait être dans cet état et ce mélange de sensation désagréable semblable à ce qu'on ressentait lorsqu'on avait terminé un excellent jeu vidéo ou un bonne série, lorsqu'on avait passé un excellent moment qu'on savait ne plus jamais se reproduire.

-Juste pour que ce soit clair, on utilisera les mêmes pseudos ? Demanda Josiah.

Il avait raison, la meilleure chose à faire était de prévoir les prochaines séances, comme ça il ne penserait plus à son ex-jeu préféré.

-Ouais, même si par hasard un des bêta testeurs reconnaît nos pseudos, aucun joueur ne connaît nos véritables identités.

-Et puis ça peut être un avantage de connaître un autre joueur, fit remarquer Josiah.

-Ouais, y aura peut-être de la compétition et on s'en sortira mieux en équipe.

-Une équipe qui fonctionne est une équipe qui se connaît.

-Ouais.

-On fera quoi quand il pleuvra ? Demanda Josiah. On pourra pas venir au parc tous les jours après les cours …

-Chais pas, on verra …

Tévis n'avait pas vraiment la tête à réfléchir à ce genre de détail. Il encaissait encore sa rupture avec son ancien jeu préféré. C'était quoi ces émotions ridicules qui le ramollissaient ? On aurait dit que sa copine avait cassé juste après qu'il l'ait trompée. Il était quand même pas associable à ce point ?

-J'espère qu'elle va pas nous faire poireauter longtemps …

Josiah regarda l'heure.

-Tu veux toujours pas donner de faux espoir à Papa ?

-Nan.

-Bon, alors on va traîner là encore au moins une heure, histoire de pas se faire engueuler pour cinq minutes.

-Ouais.

Tévis ferma les yeux, ébloui par le soleil. Un bruit attira son attention. Il les rouvrit et se tourna vers Josiah, qui avait ouvert son sac de cours et en avait sorti un bouquin et son trieur.
C'était vrai que c'était plus sympa de faire les devoirs dehors que dans l'appart' plein de mauvais souvenirs. Il reconnaissait bien là son frère, il mettait ce temps libre à profit, d'autant que le lycée, ça devait être autrement plus difficile que le collège. Tévis ouvrit son propre sac et se retrouva à réviser des leçons qu'ils connaissaient déjà. Si avec ça il n'avait pas les meilleures notes aux prochains examens, il n'avait plus qu'à arrêter l'école.

Ils rentrèrent un peu moins en retard que d'habitude, leur père était alors en train de réchauffer le repas du soir.

-Oh ? Vous me faites l'honneur de rentrer pour le dîner cette fois ?

-Sans commentaire, grogna Tévis.

-Change de ton.

-Dans tes rêves.

-Pas de blanquette pour toi.

-C'est vrai que j'avais très envie de manger du surgelé, ironisa Tévis.

-Dans ta chambre.

Tévis lui laissa le dernier mot et se réfugia volontiers dans sa chambre.
Au moins son jumeau n'avait pas encore été privé de repas, Tévis prépara son sac pour le lendemain avant d'aller prendre une douche. Au bout de quelques minutes, l'eau devint glacée et il soupçonna son père d'avoir volontairement ouvert le robinet d'eau chaude de l'évier exprès. Mais en été, ce n'était pas vraiment un problème de prendre une douche froide. Ces coups bas étaient vraiment au même niveau que du bizutage au collège, c'était ridicule, immature et même dangereux. Tévis était en pleine forme, mais même lui supporterait difficilement de telles conditions de vie sur le long terme.

Le jeune garçon lança ensuite une lessive, en cycle court et à l'eau froide. Il resta adossé contre la machine, conscient que s'il ne surveillait pas son linge, ce dernier allait disparaître ou être déchiré. Son père utilisait des méthodes archaïque de militaire, croyant que cela allait fonctionner sur son fils. Tévis avait de qui tenir, il était bien décidé à ne pas céder.
Il entendit Josiah entrer dans leur chambre et son père allumer la télévision. Depuis la salle de bain, Tévis surveillait impatiemment son portable. Il sursauta en recevant justement le sms d'Hanabi. Ils avaient rendez-vous pour le lundi suivant, après les cours. Tévis tâcha de garder un visage neutre, il ne devait surtout pas manifester sa joie. Il s'empressa de supprimer le sms, même s'il ne se séparait jamais de son portable de peur que son père fouille dedans.

Son linge propre, Tévis retourna dans leur chambre et étendit ses vêtements humides sur l'étendoir qu'il partageait avec son frère. Le parfum de la lessive envahit la pièce et Josiah ouvrit la fenêtre pour évacuer l'humidité.
Trois coups furent frappés à leur porte et Tévis sortit découvrir son dîner, disposé dans une assiette posée au sol. Il avait droit au reste de pain, un peu de beurre et une demi-tranche de jambon.
De retour sur son lit avec son assiette, il découvrit un yaourt et une pomme.

-J'ai mangé deux assiettes de blanquette, lui assura Josiah.

-Merci Jo'.

-Ça ne te donne pas envie de rentrer plus tôt ?

-On rentrera tard, lâcha Tévis.

-Ouais, c'est vrai.

Ils ne pouvaient pas parler du jour et de l'heure, au risque que leur père les entende. Mais ils échangèrent un regard lourd de sens.
Tévis informa son frère du jour et de l'heure de leur prochaine séance lors de leur sortie suivante.

Malgré quelques autres tentatives les jours suivants, Tévis ne parvint pas à retrouver la flamme pour son MMORPG préféré. Dépité, il se résolut à faire ses devoirs dans le parc après les cours et à rentrer plus tôt. Mais il n'avait toujours pas envie d'arranger ses relations avec son père, du coup il s'arrangeait quand même pour être privé de dîner et s'enfermer dans sa chambre. Josiah avait l'air d'apprécier cette situation, Tévis le sentait plus détendu. Leur père n'avait plus levé la main sur Tévis malgré son insolence, le simple fait de rentrer plus tôt semblait le satisfaire. Mais Tévis n'aimait pas l'idée que quoi que ce soit plaise à son père, il préférait se prendre des gifles.

Le lundi suivant, après les cours, Tévis retrouva son frère à la sortie du lycée et traîna un peu avec lui avant de se rendre au travail à l'heure indiquée par Hanabi.

Cette dernière apparut stressée et pressante, elle les dirigea immédiatement vers leurs chambres en surveillant sans cesse sa montre. Les frères n'eurent pas le temps de se parler qu'ils se retrouvèrent chacun enfermés dans leur pièce respective.
Tévis s'installa et tâcha de se détendre, même s'il avait hâte de retourner jouer, vu qu'il n'avait plus joué sur aucun jeu depuis la dernière séance. Mais il savait qu'il devait se détendre le plus possible pour réussir à s'endormir et retourner en jeu. Josiah lui avait donné quelques astuces pour y parvenir.
Tévis se concentra sur sa respiration, écouta les battements de son cœur, tâcha de vider son esprit. Il n'arrivait pas à parfaitement vider son esprit, mais l'image du visage calme et apaisant de son jumeau lui permit de se détendre. Les enfants avaient des doudous, lui avait son frère, le seul qui parvenait à le tempérer et l'apaiser.
Sans s'en rendre compte, Tévis s'endormit et se retrouva à nouveau dans le jeu. Les jardins semblaient être le truc des concepteurs, car il se retrouva au milieu de fleurs et plantes tropicales. Un miroir lui faisait face et il comprit vite ce qu'il devait faire. L'interface de modification d'apparence était intuitive et très simple d'utilisation, il n'avait qu'à passer les apparences comme on passait son doigt sur l'écran de son smartphone pour passer ses photos.
Par soucis pratique, parce qu'il devait pouvoir bouger librement et facilement, il décida de garder la même corpulence. En regardant les coiffures et les vêtements, il comprit vite dans quel environnement il allait se retrouver. Il opta donc pour des couleurs assez ternes. Il éclaircit un peu la couleur de sa peau, se choisit un crâne presque rasé aux cheveux tirant sur le vert, un débardeur et des chaussures en cuir résistant, ainsi qu'un pagne en peau de bête brun. Le tout était plus lourd que ses vêtements habituels, mais il pouvait s'en accommoder. Il arrivait à bouger comme il voulait.
Il confirma son choix en appuyant sur le mot « validé ».

-Veuillez répartir vos points de statistiques de base, dit la voix d'Hanabi.

L'interface des statistiques apparut et Tévis ne put retenir un sourire. En tant que grand joueur, il connaissait l'importance de la répartitions des points dans les statistiques et se connaissait assez bien pour savoir ce qui lui correspondait le mieux. Il avait vingt points à répartir.
Prudent, il vérifia son statut et remarqua, sans surprise, l'apparition d'une nouvelle barre. La rouge était sa jauge de vie, la bleue devait être un genre de jauge de magie, mais le tutoriel ne l'avait pas confirmé.

-A quoi servent la barre bleue et la barre verte ?

-La barre d'endurance et la barre de faim.

La réponse était à la hauteur d'une intelligence artificielle peu habituée aux questions multiples. Mais il avait compris et c'était tout ce qui importait.
Il retourna à ses statistiques. En tant que sprinter, il commença par se mettre cinq points en vitesse. La force était généralement le truc de Josiah, mais il ne savait pas s'il allait le retrouver tout de suite en jeu, il devait donc répartir ses points comme s'il allait devoir se débrouiller seul. Il savait que s'il se donnait une bonne vitesse et de quoi esquiver, il ne prendrait que rarement des coups et donc des dégâts. S'il tuait ses adversaires avant que ces derniers n'aient le temps de lui porter un coup, il s'assurait une victoire avec un minimum de risque. Il se donna quatre points en agilité pour pouvoir esquiver et quatre autres points en endurance, estimant qu'il devait pouvoir courir longtemps. Avec les points qu'il lui restait, il s'en donna deux dans chaque statistique, sauf la précision, puisqu'il comptait se battre au corps à corps.
Satisfait, il valida à nouveau.

-Veuillez épeler votre pseudo.

-P-é-p-i.

C'était Josiah qui avait trouvé leurs pseudos, des noms de Pharaons d'Egypte peu connus, donc pas déjà pris sur les jeux auxquels ils avaient joué. C'était difficile de trouver un pseudo dans les jeux en ligne où chaque pseudo ne pouvait être utilisé qu'une seule fois. Ils s'étaient donc habitué à ces pseudos, d'autant qu'ils sonnaient presque comme leurs prénoms.

-Pseudo validé. Démarrage du jeu de survie.

Tévis sourit alors qu'il se retrouvait plongé dans le noir, il avait deviné juste. Cela ne dura que quelques secondes et il se retrouva dans un tout nouveau paysage.
La température augmenta brusquement alors qu'un soleil brûlant l'éblouit. Il plaça une main en visière et regarda autours de lui.

-Génial, grommela-t-il.

Il avait les pieds dans le sable et était entourée de dunes à perte de vue. Il n'y avait pas âme qui vive aux alentours, Josiah avait dû être parachuté ailleurs.

Tévis consulta son statut et constata sans surprise qu'il était brûlé. Il fallait qu'il sorte de ce désert au plus vite s'il ne voulait pas perdre tous ses points de vie. Son équipement n'était visiblement pas fait pour résister à la chaleur et pour avancer dans le désert. Ses pieds s'enfonçaient dans le sable et cela réduisait sa vitesse, alors qu'il avait justement misé sur cette dernière.

Il commença par grimper en haut d'une dune pour scruter les alentours. Il pouvait voir les silhouettes de montagnes au loin, ce qui ressemblait à une forêt tropicale d'un autre côté. Derrière lui, il n'y avait que le désert. Il décida de se diriger vers la jungle, il aspirait à un peu d'ombre.
Il entama une marche rapide, qui grignotait lentement son endurance, mais ne le faisait pas avancer très vite. Lorsque son endurance se retrouva à zéro, il s'arrêta pour reprendre son souffle. Il n'aurait jamais pensé subir ainsi ses statistiques, c'était réellement physiques. Un petit sourire en coin naquit sur ses lèvres alors qu'il sentait l'excitation l'envahir. Il allait profiter à fond de ses prochaines heures de jeu avant d'être réveillé, d'autant qu'il ignorait quand il pourrait y rejouer.

Au bout d'interminables minutes durant lesquelles il eut à peine l'impression de progresser, la frustration et l'impatience commencèrent à le gagner. C'était amusant deux minutes de marcher dans le sable à deux à l'heure. Il y avait juste des genres de cactus qui poussaient ici et là, certains avaient même des fleurs blanches. Tévis finit par se diriger vers l'un d'eux en se demandant s'il n'y avait pas quelque chose à faire avec, ne serait-ce que pour soigner son statut de brûlure qui lui pompait des points de vie.
Il perdit un point de vie supplémentaire en touchant les épines et arracha l'une des fleurs qu'il glissa dans le sac à dos en cuir qui lui servait d'inventaire. Il n'avait rien de coupant pour couper le cactus et espérer trouver à boire, car la chaleur lui donnait soif, bien que cette sensation n'était pas sensée exister dans ce jeu. Aucune information n'apparut concernant la fleur, il ne savait même pas si elle était comestible, mais il n'avait rien à perdre si ce n'était le temps qu'il avait mis à parvenir jusqu'ici. Il mâchonna la fleur, qui n'avait simplement aucun goût. Les pétales laissèrent échapper quelques gouttes rafraîchissantes et il se sentit un peu mieux. Il vérifia son statut, la brûlure avait disparu, mais un minuteur l'avait remplacé. Tévis comprit sans peine que c'était le temps qui lui était attribué sans brûlure, il fallait qu'il récolte plus de fleurs de cactus.
Il ponctua donc sa route de la cueillette de ces fleurs, les mâchouillant régulièrement pour s'attribuer plus de temps. Cela n'augmentait cependant pas ses points de vie, mais au moins diminuait sa faim de quelques minuscules points.

Au fur et à mesure de sa progression, le sol semblait devenir plus résistant jusqu'à ce qu'il ne soit plus que de la terre très très sèche, craquelée et sans doute brûlante. Il aperçut alors de rapides lézards se faufiler entre les quelques pierres qui jonchaient le sol par endroit. Mais ce qui accaparait son attention, c'était les arbres de la jungle, plus proches et grands à chaque mètre.
Puisque le sable ne ralentissait plus ses pas, il se remit à courir et put constater avec une pointe de soulagement qu'il était au moins aussi rapide que dans la vraie vie, si ce n'était un peu plus.
Tévis se précipita sous l'ombre des arbres. Aux abords de la forêt, ils étaient moins hauts et serrés, il y avait encore quelques buissons rabougris et troncs décrépis, mais au moins il pouvait profiter d'une certaine fraîcheur.  

Avant de s'engager dans la forêt, Tévis décida de prêter plus attention à son environnement et à la façon dont il pouvait l'exploiter pour sa survie. Il avait largement de quoi se faire une arme avec une branche, cela suffirait bien quelques temps. Après avoir trouvé un bâton de taille satisfaisante, il décida de revenir un peu sur ses pas pour retourner les pierres des lézards. Ces reptiles étaient si rapides qu'il lui fallut quelques essaies pour réussir à en attraper. D'après les informations qui apparaissaient sur les plantes et animaux qu'il croisait, les lézards étaient difficiles à attraper et attribuaient un effet spécial quand ils étaient mangé ou … cuisinés ?
Dans les MMORPGs, la cuisine servait à obtenir des aliments rétablissant plus de points de vies et donnant des bonus de statistiques, ce devait être la même chose pour les aliments dans ce jeu. Mais pour cuisiner, encore fallait-il avoir du feu et des ustensiles de cuisines.
Tévis fourra deux ou trois lézards dans son sac avant de constater que l'ombre des arbres avait bougée. Il préféra ne pas lever le nez au ciel pour ne pas être ébloui, mais ce changement ne pouvait vouloir dire qu'une chose, le cycle jour-nuit était également respecté dans le jeu. Ce qui impliquait différentes trouvailles en fonction de l'heure.
Vu la taille des ombres, l'après midi était avancée. Tévis retourna à l'orée de la forêt pour y chercher d'autres trésors. Il ramassa de gros scarabées irisés, de petites fleurs dans certains maigres buissons et des baies rouges.

Entrer dans la forêt la nuit était la pire des idées, l'orée avait l'air plus sûre. Tévis décida qu'attendre le lendemain matin était une meilleure idée. En attendant, il voulait trouver comment faire du feu, pour cuisiner ses trouvailles, mais aussi parce que la fumée aiderait son frère à le trouver. Josiah ou d'autres joueurs seraient sans doute attirés par elle. Le bois dans le coin était le plus sec qui soit, c'était l'idéal pour un feu de camp.

Après avoir rassemblé des branches, qu'il avait ramassées au sol ou arrachées aux carcasses desséchées, il se creusa les méninges. Il commençait à regretter de ne jamais regarder la télévision, parce que ses anciens potes du collèges ne parlaient que de l'aventurier qui transformait la télé-réalité en épreuve de survie. Tévis tenta de se rappeler comment ils avaient dit qu'il fallait s'y prendre pour faire du feu avec du bois.
S'il ne se trompait pas, il fallait faire tourner très vite une brindille sur un bout de bois secs. La friction créait l'étincelle.

Tévis choisit dans son tas deux bouts de bois. Il posa une demi branche coupée sur la largeur au sol, s'installa à genoux et entreprit de frotter sa brindille entre ses paumes. Il sursauta quand la fumée apparut, il avait presque oublié qu'il se trouvait dans un jeu vidéo. L'immersion et sa concentration l'avait quelque peu perdu, mais dans ce monde les règles étaient différentes, faire un feu ne devait pas faire perdre trop de temps au joueur, c'était donc un exercice facile. Une flamme apparut et disparut dès que Tévis s'arrêta de tourner sa brindille.

-Génial, maugréa-t-il.

Qu'est ce que les potes avaient dit déjà ? Un amadou ? C'est quoi ce truc en fait ? Sans doute quelque chose à grignoter pour le feu. C'était assez logique en fin de compte.
Tévis positionna d'autres brindilles autours de sa demi-branche et réitéra l'expérience. Cette fois ci, la braise trouva son foyer et l'affaire fut réglée.
Pas peu fier, Tévis alimenta son petit feu de plus grosses branches, encercla le tout de pierres piquées aux lézards, parvint à en attraper un supplémentaire au passage, et se fabriqua des brochettes. Il fit griller ses lézards et ses scarabées, garda les premiers dans son inventaire, préférant les économiser pour les urgences, quels que soient les bonus qu'ils donnaient. Il mangea deux scarabées pour calmer sa faim. Manger des insectes ne le dégouttait pas, en fait il l'avait déjà fait suite à un pari avec ses anciens potes. Ces lâcheurs n'avaient plus repris contact depuis les vacances d'été.
Tévis secoua la tête, ce n'était pas le moment de repenser à la vie réelle. Il avait une survie virtuelle à mener.

Les minutes qui suivirent, le soleil continua à descendre et Tévis à chasser de petites bêtes. Les scarabées étaient assez nourrissants et pullulaient, il avait tout intérêt à en griller le plus possible. Il retourna chasser le lézard, mais ces derniers se faisaient plus rares à mesure que la lumière diminuaient.
La nuit tombante, il se contenta d'entretenir son feu. La nuit était loin d'être aussi sombre que dans la vraie vie, il fallait pouvoir jouer sans ressentir trop de gène visuelle, même si la pénombre restait suffisante pour changer complètement sa façon de jouer. Tévis put donc reconnaître des chauves-souris, de belles envergures, voler au dessus de l'orée. Elles évitaient toutefois de s'approcher, chassées par la lumière du feu.
Tévis s'arma de son bâton et décida de se planquer en embuscade pour essayer d'en abattre une au vol. Il se cacha derrière un tronc couché, accroupi, les jambes prêtes à se détendre pour le projeter en hauteur. Mais l'entreprise fut encore plus difficile que d'attraper les lézards. Pas parce que Tévis n'étaient pas assez rapide ou agile, il avait sans doute les bonnes statistiques, mais parce qu'il n'était pas assez patient pour attendre qu'un des mammifères volants s'approchent assez près de lui.

Frustré, il abandonna l'idée et retourna à son feu de camp, qu'il devait continuer à alimenter en bois sec. Les objets comme les animaux, étaient vite remplacés une fois cueillis, c'était une règle des jeux vidéos en multi-joueurs, chacun devait pouvoir trouver les outils nécessaires à la progression du jeu. Tévis n'avait donc pas besoin de chercher bien loin pour trouver du bois pour son feu.

La lumière des flammes avait attirée quelques papillons de nuit qui venaient bêtement s'y brûler les ailes, Tévis les ramassaient à l'aide d'une branche pour les ajouter à son inventaire. Ce n'était pas si facile, car s'il ne s'y prenait pas assez vite, les papillons disparaissaient dans un nuage de cendre et s'il ne s'y prenait pas assez délicatement, ils se brisaient en morceau qui disparaissaient dans un nuage de cendre. L'exercice avait cependant l'intérêt de tuer le temps.

Tévis finit par entendre des bruits différents de ceux que la nature alentour produisaient, à la façon répétitive d'un disque rayé, et il se redressa, bâton en main.

-Pépi ? Cria une voix familière.

-Jo ! S'écria Tévis.

La silhouette d'un géant se dessina entre les troncs des arbres. Tévis eu un sourire mi-amusé, mi-blasé alors que son jumeau apparaissait sous les traits d'un grand gaillard de deux mètres tout en muscles. Il avait choisi pour coiffure une crinière ébouriffée et pour vêtements une veste sans manche et des bottes en cuir épais, ainsi qu'un pagne en fourrure. Sa peau avait la même teinte que l'avatar de Tévis et il avait choisi les mêmes couleurs d'yeux et de cheveux.

-Full tank, hein ? Fit Tévis en guise de salut.

-C'est mon style, tu aimes la rapidité, j'aime la solidité.

-Tu as mangé ?

-Vite fait, je me suis concentré sur ta fumée dès que je l'ai vue.

-J'ai des scarabées grillés …

-Comment tu as fait pour le feu ?

-Frotter une brindille sur un bout de bois, pense à prévoir de quoi brûler autour, sinon ça marche pas.

-De l'amadou ?

-Ce truc là. C'est quoi au juste ?

-Un mélange de toutes petites brindilles et de mousses, sourit Josiah.

-Juste les brindilles suffisent, assura Tévis.

Ils s'installèrent autours du feu et Tévis donna quelques scarabées à son frère.

-J'ai aussi de quoi griller, fit ce dernier en sortant ni plus ni moins qu'un steak de sa besace.

-Comment toi t'as fait pour la viande ?! S'égosilla Tévis.

-J'ai pas fait exprès, un genre de jaguar m'a attaqué. J'ai presque aucune rapidité, je pouvais pas lui échapper alors j'ai dû me battre. J'ai attrapé un gros rocher et je lui ai écrasé la tête …

Tévis éclata de rire. Josiah avait l'air moins joyeux que lui, il était capable d'être désolé pour un simple animal virtuel.

-Il s'est alors changé en un tas de viande. J'ai mangé une partie crue, ça calme la faim, mais le goût est atroce.

Il sortit deux autres steaks de sa besace.
Tévis eut besoin de brochettes un peu plus solides pour faire griller la viande, mais l'odeur qui s'en échappait était alléchante.

-La nourriture a l'air de ne pas périmer, fit-il remarquer. On va pouvoir faire des réserves avant de passer aux choses sérieuses.

-La jungle, c'est un enfer, dit Josiah. Avec mon gabarit, ça n'a pas été trop difficile, mais tu n'auras aucun élan pour te mouvoir.

-Ouais, ça m'a pas l'air d'une bonne idée, à moins qu'il y ait des choses intéressantes à y faire.

-La montagne me botte plus, avoua Josiah. Je parie qu'on peut voir toute la carte depuis les sommets et qu'ils sont visibles de partout. C'est par là que voudront aller tous les joueurs.

-Donc si on veut croiser du monde, on doit y aller.

-Je pense que trouver les autres joueurs est le premier objectif du jeu. Il devrait se passer quelque chose s'y on se retrouve tous.

-Ça paraît logique.

Josiah ramassa ses steaks cuits dans sa besace.

-Tu es tombé sur des monstres ? Demanda Josiah.

Tévis secoua la tête.

-Et toi ? Questionna-t-il avidement.

-En dehors du jaguar, un genre de plante carnivore géante et un buisson qui s'est changé en monstre tentaculaire. Les deux ne peuvent pas bouger de leurs positions, j'ai juste eu à arracher leurs lianes et m'éloigner. Mais des joueurs avec moins de résistance et de force que moi se seraient sans doute fait tuer.

-Tout ce que j'ai affronté dans le désert, c'est la brûlure permanente du soleil et marcher comme un escargot dans le sable.

-C'est presque plus difficile, fit remarquer Josiah.

-Les fleurs de cactus sont un anti-brûlure, j'en ai quelques unes en stock.

-Bon à savoir, approuva son jumeau. J'ai aussi croisé des proies, genre sanglier et oiseaux, mais j'y ai pas prêté plus attention.

-Les scarabées, c'est plus simple à attraper et pas moins bon à manger.

Josiah eut un sourire entendu.

-Fin de la cession, préparation à l'éveil, intervint la voix de l'IA.

Tévis eut le temps de voir Josiah fermer les yeux et se rappela les mots de Natasha. Il tâcha de se détendre, ce qui aurait pu être facile étant donné qu'ils quittaient le jeu dans une période calme, mais Tévis ressentait déjà un début de frustration. Il n'avait pas envie de s'arrêter de jouer maintenant, il voulait continuer et ne pas savoir quand il aurait l'occasion de recommencer ne faisait qu'accentuer son impatience.

Son réveil fut presque aussi pénible que la dernière fois. Il prit son temps pour se lever et remettre ses chaussures. Quand il appuya sur la poignée de sa porte, il constata qu'il était enfermé. Les joueurs ne devaient pas se croiser dans la vraie vie, les chambres devaient s'ouvrir les unes après les autres pour que chacun sorte à son tour.
Tévis retourna donc s'asseoir jusqu'à ce que Natasha entre et lui fasse repasser un examen. Il dut signaler ses acouphènes et reçut un nouveau sermon de la médecin, qu'il préféra ignorer. Il savait qu'il devait travailler sur son contrôle, elle ne lui apprenait rien.

Finalement, Natasha le laissa partir et il retrouva son frère dans le bureau d'Hanabi.

-Vous pouvez venir demain après les cours ? Leur demanda-t-elle.

-Je finis plus tard que Tévis, rappela Josiah.

-Bon, dans ce cas, mercredi après-midi.

-Attendez, des joueurs vont venir jouer demain ? Fit Tévis.

-Oui, répondit Hanabi. Mais vu que vous êtes déjà parvenus à vous retrouver dans le jeu, il vaudrait mieux que vous ne soyez pas séparés, n'est-ce pas ?

-Ouais, céda Tévis.

L'idée que d'autres joueurs prennent de l'avance sur eux ne le réjouissait pas, mais Hanabi avait raison, s'ils se séparaient à nouveau dans le jeu, les frères n'étaient pas certains de se retrouver aussi facilement par la suite.

-Lorsque vous aurez retrouvé tous les joueurs, plus personne ne jouera le mardi, termina Hanabi. Pour le moment, vous êtes les seuls à jouer en duo, tous les autres sont encore séparés. Vous avez une longueur d'avance.

Elle marquait des points. Tévis hocha de la tête et les jumeaux sortirent.


Dernière édition par Ery le Ven 20 Juil - 17:32, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Ven 20 Juil - 17:19

Pépi et sa brochette de lézard x)

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Ven 20 Juil - 17:40

Chapitre 7 - PDV : Josiah

Josiah passa une semaine atroce. Il était habitué à l'ambiance tendue dans laquelle il vivait, mais depuis qu'il en avait parlé à la conseillère d'orientation, il vivait dans l'angoisse de l'attente et la sensation d'avoir trahi sa famille. Il n'osait plus croiser le regard de son frère, mais ce dernier sembla ne rien remarquer.
Depuis sa discussion avec la conseillère, il n'avait plus eu de nouvelle. Il ne savait pas trop combien de temps tout cela prendrait, mais il pouvait au moins compter sur le soutien de ses amies.

-Il y aura une enquête, lui assura Sterenn. Des gens vont sans doute venir questionner ton frère, ton père et les profs. Mais il y aura aussi l'enquête de tes proches, qui voudront savoir qui les a dénoncé …

Sterenn eut un frisson, comme si elle s'était rappelée de mauvais souvenirs. Ondine lui tapota l'épaule.

-Mais au moins les choses vont aller mieux, dit-elle.

-Je ne sais pas trop comment ça se passe pour les humains, reprit Sterenn. Pour les animaux ça va assez vite.

-J'ai vu à la télé que les services de protection de l'enfance son débordés, se rappela Ondine.

Au silence qui suivit, elle ajouta :

-Désolée …

-Non, c'est mieux de savoir, la rassura Josiah. Au moins je sais à peu près à quoi m'attendre.

Le mardi, Josiah reçut une enveloppe de la part d'un élève de sa classe qui sortait du bureau de la conseillère d'orientation. Il n'ouvrit l'enveloppe qu'une fois le cours terminé, après s'être enfermé dans les toilettes pour esquiver les regards curieux de ses camarades. Comme il s'y attendait, il s'agissait d'une convocation de la conseillère, le message était tout ce qu'il y a de plus formel et neutre, rien ne laissait deviner les raisons de ce rendez-vous. Josiah soupira et ressortit des toilettes, Ondine et Sterenn l'attendaient dans le couloir.

-J'ai rendez-vous demain midi, leur annonça-t-il.

-C'est une bonne nouvelle, non ? Demanda Sterenn avec une voix serrée.

-Bien sur, ça veut dire que les choses bougent, répondit Ondine. N'est-ce pas ?

Josiah hocha de la tête, il tripotait l'enveloppe, ça l'apaisait un peu en cet instant de stress.

-Le cours suivant va commencer, rappela Sterenn.

-Oui, allons-y, répondit distraitement Josiah.

Le lendemain midi, après les cours du matin, le jeune garçon se rendit au bureau de la conseillère, le cœur battant. Ondine et Sterenn ne pouvaient pas l'attendre, elles lui laissèrent quelques mots d'encouragement avant de quitter le lycée.
Tendu d'angoisse, Josiah frappa à la porte et on lui ouvrit presque immédiatement, comme si la conseillère d'orientation l'attendait. Quelqu'un d'autre se trouvait dans la pièce, une femme habillée de façon décontractée, ses cheveux châtains clairs attachés en une longue et épaisse queue de cheval. Elle lui sourit, d'un sourire qui se voulait rassurant et compatissant.
La femme lui serra la main :

-Bonjour, je suis Sophie, tu es Josiah n'est ce pas ?

-Bonjour, oui.

-Asseyez-vous, les invita la conseillère d'orientation alors qu'elle prenait place derrière son bureau.

Sophie se rassit et Josiah prit la dernière chaise.

-Sophie est envoyée par les services de protection de l'enfance, expliqua la conseillère à Josiah.

Il hocha de la tête.

-Nathalie m'a racontée ce que tu lui as dit l'autre jour et j'ai écouté ton enregistrement, commença Sophie.

Josiah hocha de la tête.

-J'ai téléphoné aux professeurs de ton frère dès que ton dossier a été monté, reprit Sophie. Ils confirment ce que tu disais au sujet de son comportement.

Josiah attendait en respirant à peine, pendu aux lèvres de la femme.

-Hélas, nos services sont débordés et pour le moment, tout ce que je peux faire c'est te donner mon numéro de téléphone. Tu peux m'appeler à toute heure pour discuter, d'accord ?

Un peu déçu et soulagé à la fois, Josiah hocha de la tête. Ils échangèrent leurs numéros.

-Alors, c'est tout pour le moment, c'est ça ? Dit-il.

-Vos vies à toi et ton frère ne sont pas menacées, vous avez seize ans, votre dossier n'est pas prioritaire. Mais je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que les choses changent dès que possible. Si tu arrives à obtenir d'autres preuves, n'hésite pas à me les envoyer, d'accord ?

-Oui.

-Et si les choses empirent, fais-le moi savoir immédiatement.

-D'accord.

-Ce que tu dois savoir, intervint Nathalie, c'est que même si le dossier est solide, cela va être très compliqué de trouver une famille d'accueil qui ait de la place pour toi et ton frère.

-L'autre solution, reprit Sophie, c'est votre émancipation, mais pour cela il faudrait que toi et ton frère en fassiez la demande. Je sais que tu ne veux pas en informer ton frère, mais il faudra y réfléchir si on ne trouve pas de famille d'accueil.

-Et il va se passer quoi pour mon père ?

Les deux femmes échangèrent un regard.

-Il devra répondre de ses actes devant la justice, expliqua Sophie.

-Il va perdre son travail, réalisa Josiah.

-Il fera un peu de prison et devra payer une amende. Ton frère et toi serez mis sous tutelle en attendant votre majorité.

Josiah déglutit.

-Si vous faites une demande d'émancipation et qu'elle est acceptée, votre père devra vous reverser une pension jusqu'à vos dix huit ans.

Josiah écoutait, mais continuait d'encaisser. Il commençait à regretter d'avoir parlé. Il ne voulait pas être responsable d'avoir ruiné la vie de son père.

-Rien de tout cela n'est de ta faute, tenta de le rassurer Sophie. C'est ton père qui agit mal, il est sans doute un peu perdu, mais rien n'excuse ce qu'il vous fait à toi et ton frère. Tu as bien fait de parler, tu vas sauver ton frère.

Et peut-être le perdre, même si Tévis disait détester leur père et la vie qu'ils menaient, Josiah savait la différence qu'il y avait entre parler et vivre les choses. Il craignait que son frère ne lui pardonne jamais.

-Tu as d'autres questions ? Demanda Nathalie.

Il secoua la tête, rien ne lui venait pour le moment, il était juste sonné.

-Bon, si jamais il t'en vient, tu n'auras qu'à m'appeler, conclut Sophie.

Elle se leva et Josiah l'imita machinalement. Ils se serrèrent à nouveau la main, puis Josiah serra celle de Nathalie avant de quitter le bureau. Il se rendit à nouveau aux toilettes pour s'asperger d'eau, histoire de remettre ses idées en place avant de rejoindre Tévis. Il valait mieux qu'il n'en parle pas encore à son frère, il préférait attendre de savoir ce que Sophie réussirait à faire.
Josiah ne savait pas vraiment quel scénario serait le meilleur pour lui et son frère, une famille d'accueil ou vivre seuls et émancipés ?
Après tout ça, les préoccupations de Tévis concernant leur inscription au recrutement de l'entreprise créatrice de jeu vidéo, Aurora Enterprise, semblaient insignifiantes.

Le samedi suivant, le téléphone de Tévis sonna pendant leur séance de jeu au cyber café. Les réponses de Tévis ne consistaient qu'en des approbations, si bien que Josiah ne put deviner avec qui et de quoi il parlait.
Sa conversation terminée, Tévis fit signe à Josiah de regarder son écran. Quelques secondes plus tard, Josiah reçu un message privé sur le MMORPG.

« On commence mercredi après les cours. »

Ces simples mots eurent l'effet d'une bombe. Tévis ne pouvait que parler du recrutement. C'était une excellente nouvelle, mais cela ne simplifiait pas la situation dans laquelle Josiah se trouvait. Car il ne savait pas vraiment s'il pouvait prévenir Sophie qu'il avait ce travail ni ce que cela impliquait par rapport à leur dossier. Pourtant, il fallait que le service soit mis au courant, mais aussi leurs employeurs, qui avaient le droit de savoir dans quoi ils risquaient de s'engager. Mais Tévis avait l'air si heureux, s'ils perdaient leur travail à cause de tout ça, c'était certain qu'il ne lui pardonnerait jamais.

Josiah lui répondit : « Génial, j'y croyais plus. »

Il profita du temps qu'ils passèrent à jouer pour retrouver ses esprits. Décidé à ne rien dire pour le moment, que ce soit à Tévis, à Sophie ou à leurs employeurs. Il préférait attendre de voir comment les choses allaient évoluer.

Le retour à l'appartement ne fit qu'empirer la situation. L'habituelle dispute, au lieu de se solder par une gifle, le fut par un coup de poing de leur père dans la mâchoire de Tévis, qui tituba. Josiah le rattrapa et le dirigea vers leur chambre dans un silence de mort. Leur père semblait tout juste réaliser ce qu'il avait fait.

Dans leur chambre, Tévis plaisanta :

-J'ai cru qu'il m'avait pété une dent. Aïe !

-Ne parle pas, lui dit Josiah en se reculant.

Il sortit son portable.

-Qu'est-ce que …

Le bruit du déclic artificiel retentit. Josiah fit mine d'enregistrer la photo alors qu'il l'envoyait à Sophie.

-Tu fous quoi là ? Demanda Tévis sur la défensive.

-Je récupère des preuves, répondit Josiah sur un ton qu'il voulut neutre mais qui sonna plus tendu.

Tévis n'insista pas, au soulagement de Josiah qui s'isola de son côté pour expliquer ce qui venait de se passer à Sophie. Il en profita pour désactiver le faux son d'appareil photo.

Personne n'évoqua plus cet incident et le reste de la semaine se déroula normalement. Tévis se prit quelques bonnes vieilles gifles, le poing ne refit pas surface. Josiah espérait ne plus le revoir.
Josiah raconta à ses amies ce que lui avaient dit Sophie et la conseillère d'orientation. Les filles faisaient de leur mieux pour lui remonter le moral, il appréciait vraiment leur geste, mais il n'arrivait pas vraiment à se rassurer.

Le premier jour de travail, Josiah essaya d'oublier ses problèmes. Il ne devait pas oublier la chance qu'il avait de pouvoir travailler chez Aurora Enterprise, surtout comme bêta testeur. Il allait être parmi les premiers à expérimenter un tout nouveau matériel et de tous nouveaux jeux. En temps normal, cela l'aurait motivé, il aurait été fou de joie.

Josiah retrouva Tévis après les cours et ils prirent le bus pour arriver à l'heure. L'adresse que Tévis avait reçu par texto menait à une résidence d'apparence banale dans le centre ville. Tévis sonna et le son de talons claquant sur le sol se fit entendre. La femme qui s'était occupée des inscriptions ouvrit la porte.

-Bonjour, les inséparables, sourit-elle.

Elle faire allusion à leur caprice au moment de rendre leur formulaire. Josiah se frotta la nuque avec un peu de gène.

-Bonjour Madame, répondit-il poliment.

-Appelez-moi Hanabi. Entrez.

Ils la suivirent dans un étroit et court couloir qui mena à un grand bureau qui devait être celui d'Hanabi.

-Les toilettes sont là, dit-elle en montrant une porte à droite.

Elle ouvrit l'autre porte et ils se retrouvèrent dans une pièce sombre envahie d'écrans.

-Trop cool, souffla Tévis.

Les moniteurs affichaient tous une pièce identique, avec le même lit dont la tête était couverte par un appareil étrange. Un panneau couvert de boutons se trouvait derrière deux femmes.
Sur une chaise à roulettes, une femme aux cheveux verts se retourna et se leva pour les accueillir. Josiah avait rarement dû autant lever le menton pour dévisager une femme. Elle était grande et ronde, cachée derrière de grosses lunettes, elle avait l'air réservé.
A côté, sa collègue avait une taille et une corpulence normale, sous sa blouse blanche. Son visage fin était sobrement maquillé et d'épais cheveux bruns attachés. Josiah remarqua qu'elle avait un œil bleu clair et un œil vert. Elle avait un air un peu sévère peint sur le visage.

-Bonjour, dit-elle. Je suis Natasha, médecin. Et voici Jacinthe, notre directrice adjointe.

-Ce sont les consoles de jeu ? Demanda Josiah en désignant les lits améliorés.

-Ou-oui, répondit Jacinthe d'une petite voix timide.

-On va justement voir ça, suivez-moi, reprit Hanabi.

Natasha les suivit dans un long couloir bardé de portes. Il y avait une vignette verte collée sur la première porte et une vignette noire collée sur la deuxième porte.

-Ces deux chambres ont déjà leurs propriétaires, mais vous pouvez choisir parmi les suivantes, les informa Hanabi.

Tévis s'arrêta devant la troisième porte. Josiah le dépassa et ils échangèrent un regard.

-On va être séparés  ? Demanda Tévis.

Josiah se tourna vers Hanabi.

-Les chambres étaient déjà prêtes avant le recrutement, expliqua-t-elle. On ne peut pas changer, navrée.

-C'est pas grave, assura Josiah. On se retrouvera en jeu, non ?

-Oui, mais pas aujourd'hui, prévint Hanabi.

-Okay, bon, allons-y, s'impatienta Tévis.

Josiah eut un petit sourire désolé à l'attention d'Hanabi qui lui répondit avec un sourire rassurant. Il ouvrit donc sa porte et découvrit la petite pièce.

-Attend que Natasha arrive, l'informa Hanabi avant de s'éclipser.

Il retira ses chaussures et s'assit sur le lit. Il profita des minutes pour observer le dôme de la tête de lit. L'installation était dans un carcan de plastique grisâtre, sauf sur sa partie intérieure, qui ressemblait à une ampoule plate. Josiah avait lu quelque chose sur les ondes de certaines lumières qui facilitaient l’endormissement dans un magazine scientifique. Les lits étaient déjà un indice suffisant, mais avec cet indice supplémentaire, le doute n'était plus permis. L'idée de jouer dans son sommeil avait quelque chose de séduisant, Josiah avait hâte d'essayer, mais il avait conscience que certains effets secondaires pouvaient être dangereux.

Natasha finit par arriver.

-A ton tour, dit-elle. Installe-toi confortablement et essaie de te détendre, c'est important. Si tu ne penses pas y arriver, je peux te donner quelque chose pour t'y aider.

-Je veux bien, admit Josiah.

En temps normal, il aurait su se détendre de lui même, mais les derniers problèmes qui l'accaparaient le troublaient beaucoup trop.
Natasha lui remit une gélule et un verre d'eau avant de s'éclipser à nouveau. Il but et s'allongea, elle lui installa alors quelques électrodes et repartit.

Le médicament commença à faire effet et Josiah se sentit peu à peu plus léger. Depuis combien de temps était-il si tendu ? Il s'étira sur son lit en appréciant le simple confort du matelas sous son corps, et laissa son esprit lui échapper dans une sensation grisante de lâcher prise.
Après quelques instants de noir total, il ouvrit les yeux dans un tout nouvel environnement. Comme dans ses rêves, il ressentait tout comme si c'était réel, mais le design du décors et le côté répétitif des sons lui rappelait que tout avait été créé par une intelligence extérieure. Il rêvait et il était dans un jeu, dans un jardin.

-Bienvenue, dit la voix d'Hanabi.

Elle avait du prêter sa voix à une intelligence artificielle.

-Démarrage du tutoriel.

Les tutoriels étaient monnaie courante dans les jeux vidéos, même si on avait la possibilité de les annuler, il valait mieux les suivre lorsqu'on jouait à un jeu pour la première fois, d'autant plus quand on expérimentait une toute nouvelle console de jeu.
Un avatar blanc apparut, Josiah attendit les instructions.

-Suivez les mouvements du modèle.

Le modèle fit un pas. Josiah en fit un et l'avatar clignota en vert avant de changer de mouvement. Il en enchaîna ainsi plusieurs avant que le pantin s'immobilise à nouveau et s'immole brusquement pour se changer ensuite en bougie. Josiah devait reconnaître que les graphismes et techniques d'animation était fabuleuses.

-Les sensations douloureuses sont atténuées, dit l'IA.

-Je dois toucher les flammes ? Demanda Josiah pour être sûr.

-Oui, répondit l'IA après quelques secondes.

La flamme ne donnait pas vraiment envie d'y mettre la main. Josiah approcha quand même un doigt et constata que la chaleur n'était pas aussi mordante que s'il avait fait la même chose dans la réalité. Il mit donc la main dans le feu et ne ressentit rien d'autre que la même chaleur. En revanche, sa main se mit à clignoter de rouge.

-Vous avez perdu un point de vie, l'informa la voix. Vous pouvez vérifier votre barre de vie ainsi que votre statut simplement en le souhaitant.

Josiah retira sa main alors que son son statut s'affichait. Il y avait la traditionnelle barre de vie en rouge, une barre bleue et le mot « brûlure » affiché passa à « sauf ».

-Lorsque vous n'avez plus de points de vie, vous être transporté au dernier point de résurrection.

Une plante ornée de grandes fleurs blanches scintillantes poussa devant Josiah.
Un silence s'installa, comme si l'IA attendait quelque chose.

-D'accord, finit par dire Josiah.

Cela sembla ranimer le jeu et la bougie devint un sac de frappe.

-Dans les différents jeux, vous serez amené à vous battre contre des adversaires virtuels. Frappez le sac.

Josiah ferma son poing et donna un coup dans le sac de frappe qui fut incroyablement secoué. Il n'avait pourtant pas eu l'impression d'y mettre tant de force.

-Votre force est déterminée par vos statistiques …

Au mot statistiques, de nouvelles informations apparurent de la même manière que le statut. Apparurent les mots « force », « vitesse », « agilité », « précision », « discrétion », « endurance », « résistance » dans un premier cadre et « dégâts » et « défense » dans un autre. Les statistiques affichaient cinq points, sauf les dégâts et la défense. Cela expliquait la force inhabituelle de Josiah.

-Les statistiques de bases devront être déterminées avec la création de l'avatar et peuvent être augmentées avec l'aide d'équipements ou de potions. Les statistiques additionnelles sont déterminées par les armes et équipements que vous posséderez et peuvent être augmentées par des potions.

-D'accord.

Il allait devoir réfléchir à la répartition des points pour son futur personnage.

-Dans le monde physique, vos mouvements sont limités par votre corps, reprit la voix. Mais dans ce monde, il vous suffit de vouloir faire un mouvement pour le réussir quelle que soit sa difficulté.

Le pantin réapparut et se mit sur les mains.
Josiah l'imita sans difficulté, il y parvenait dans la vie réelle.

-Attention à l'environnement pour ne pas prendre de dégât, prévint l'IA.

-Évidemment, dit-il alors qu'il avait encore la tête en bas.

Il se redressa alors que l'IA reprenait :

-Lancement du parcours d'obstacle.

Le parcours jaillit du sol de façon spectaculaire, cela semblait être la marque de fabrique de l'entreprise.
Le premier obstacle était une échelle qui donnait sur une poutre étroite. Puis il y avait un long d'un toboggan, ensuite il fallait soulever un énorme poids pour déboucher l'entrée d'un tunnel. Après quoi il fallait tirer à l'arc et lancer un javelot. Pour finir il devait affronter le pantin armé d'un bâton. Josiah termina le parcours assez rapidement. C'était facile et pas vraiment amusant, il imaginait bien Tévis se plaindre et fulminer, mais lui même voyait cela comme une simple formalité à passer.

-Bravo, le félicita la voix quand il eut vaincu le pantin. Mais vos statistiques ne seront pas aussi développées pendant le jeu, les actions seront plus difficiles à réaliser.

-Je comprends.

-Fin de la simulation, début de la procédure de réveil.

Cette fois encore, les pensées de Josiah se tournèrent vers son frère, qu'il imaginait bien enrager à cet instant. Lui même ne se réjouissait pas tellement de cette séance, il aurait aimé en découvrir plus. Mais il se laissa tout de même happer par le sommeil et se réveilla un peu plus tard.

Natasha entra dans la pièce.

-Tout s'est bien passé ? Demanda-t-elle.

-Oui … Combien de temps s'écoule entre le moment où on s'endort et le moment où on se retrouve dans le jeu ?

-En moyenne cinq minutes, répondit Natasha avec un sourire. Je me demandais quand on allait me poser cette question, les autres ont l'air d'avoir d'autres préoccupations. Je vais t'ausculter, et tu devras signaler tout inconfort ressenti pendant et après les séances, même plusieurs jours après et même si tu tombes malade.

-D'accord.

Josiah se laissa ausculter et put ensuite repartir. Il retrouva Tévis dans le bureau d'Hanabi. Son frère avait sans doute terminé le tutoriel le plus vite possible dans l'espoir de vite passer au jeu à proprement parler.
Natasha, qui avait suivi Josiah, donna ses notes à Hanabi.

-Vous pouvez y aller, leur dit cette dernière. Je vous enverrai un sms pour la prochaine séance.

-Merci, dit poliment Josiah. A bientôt.

Il s'engagea vers la sortie, Tévis sur ses talons. Une fois dehors, celui-ci ne tarda pas à se faire entendre.

-Ridicule ce tutoriel, hein ?

-Le tutoriel était facile, convint Josiah. Mais je ne me remets pas du réalisme de cette expérience, c'est vraiment … vraiment ouf serait un euphémisme. C'est fabuleux, merveilleux, incroyable, bluffant, renversant …

Tévis pouffa. Josiah en faisait peut-être un peu trop, il essayait de vraiment se réjouir pour donner l'impression d'une réaction naturelle.

-Rien ne convient, soupira Josiah avec un sourire un peu gêné.

-Ouais, c'était dingue.

Josiah haussa un sourcil, dissimulant son soulagement derrière un air réellement perplexe.

-Oui, bon, je me suis pas trop concentré comme ça, avoua Tévis.

Josiah avait vu juste.

-Tu as une théorie sur le jeu ? Demanda-t-il.

-Un monde ouvert, ça me semble évident, répondit Tévis.

La conversation commençait à intéresser Josiah suffisamment pour lui faire oublier ses soucis.

-Oui, ce serait la première chose à faire avec une technologie pareille, approuva-t-il. Mais quel genre de monde ce sera ? Médiéval, moderne, futuriste ?

-Dans tous les cas, ce sera dingue.

-J'ai hâte.

Cette fois Josiah était parfaitement sincère.

-Moi aussi.

Un court silence s'installa, marqué par le bruits de leurs pas sur le trottoir.

-On va au cyber-café ? Demanda Tévis.

Les soucis reprenaient leurs places dans la tête de Josiah.

-Tu veux vraiment pas être à l'appart' quand Papa rentrera, hein ?

-Je veux juste pas lui donner de faux espoirs, sourit Tévis.

Josiah leva les yeux au ciel. Tévis l'agaçait parfois. Leur père n'avait évidemment pas le droit de frapper son fils, mais ce dernier ne faisait rien pour l'éviter non plus.

-Bon, allons-y alors, céda Josiah.

Mais ils ne restèrent que quelques minutes. Tévis finit par traîner Josiah dehors, ce dernier comprit vite de quoi il s'agissait.

-Ça n'avait beau être qu'un tutoriel, une fois qu'on y a goûté, on peut plus se satisfaire des interfaces de jeux classiques, nota Josiah.

Lui même s'était senti quelque peu frustré par les limites de son clavier, mais ce n'était pas sa principale préoccupation.

-Ouais …

-On va au parc ? Proposa-t-il.

-Ouais.

Ils s'installèrent dans l'herbe, Josiah tâcha de balayer les problèmes qui parasitaient son esprit et de tourner son attention vers ses souvenirs du tutoriel. Il repensa aux statistiques, ce qui l'amena à penser aux détails de créations d'un personnage.

-Juste pour que ce soit clair, on utilisera les même pseudos ? Demanda-t-il à son frère.

-Ouais, répondit Tévis. Même si par hasard un des bêta testeurs reconnaît nos pseudos, aucun joueur ne connaît nos véritables identités.

Josiah acquiesça :

-Et puis ça peut être un avantage de connaître un autre joueur.

-Ouais, y aura peut-être de la compétition et on s'en sortira mieux en équipe, renchérit Tévis.

-Une équipe qui fonctionne est une équipe qui se connaît, approuva Josiah.

-Ouais.

La brise tiède secoua les manches de son t-shirt.

-On fera quoi quand il pleuvra ? Demanda Josiah. On pourra pas venir au parc tous les jours après les cours …

-Chais pas, on verra …

Josiah envisageait de reprendre contact avec leurs anciens potes du collège pour traîner avec eux. Cela permettrait à Tévis d'entretenir des relations amicales, puisqu'il n'avait pas d'ami dans sa classe.

-J'espère qu'elle va pas nous faire poireauter longtemps …
Josiah cligna des yeux avant de comprendre que « elle » devait être Hanabi.
Il regarda machinalement l'heure.

-Tu veux toujours pas donner de faux espoir à Papa ?

-Nan.

-Bon, alors on va traîner là encore au moins une heure, histoire de pas se faire engueuler pour cinq minutes.

-Ouais.

Ni l'un ni l'autre n'avaient envie de rentrer, mais ils n'avaient nul part ailleurs où manger et dormir.
Pendant que Tévis se détendait, Josiah décida de mettre le temps qu'ils avaient à profit pour faire ses devoirs. Tévis finit par l'imiter, ce qui fit sourire Josiah intérieurement.

Ils rentrèrent un peu plus tôt que d'habitude, à l'heure où leur père préparait le repas.

-Oh ? Vous me faites l'honneur de rentrer pour le dîner cette fois ?

Son ton ironique n'avait pour seul objectif que de faire réagir Tévis, ce qui fonctionna.

-Sans commentaire, grogna Tévis.

-Change de ton, maugréa son père.

On aurait dit deux pitbulls qui cherchaient à s'intimider avant de passer à l'attaque. Josiah s'était tendu et attendait l'explosion la peur au ventre.

-Dans tes rêves, répondit Tévis.

-Pas de blanquette pour toi.

-C'est vrai que j'avais très envie de manger du surgelé, ironisa Tévis.

-Dans ta chambre.

Josiah souffla de soulagement, au moins il n'y avait pas eu de violence physique ce soir.
Tévis ne se fit pas prier pour gagner sa chambre. Josiah se détendit quelque peu. Bien que froid, son père ne se montrait pas violent envers lui.
Josiah mit la table et son père servit sans dire un mot. Le dîner se déroula dans un silence de mort, mais le jeune garçon ne pouvait s'empêcher d'apprécier un vrai repas du soir, cela faisait un moment qu'il n'en avait pas eu. Il se resservit sans que son père ne fasse aucune remarque ou ne lui adresse le moindre regard désapprobateur.
Quand le bruit de la douche se fit entendre, son père se leva et alluma l'eau du robinet. Josiah fixa son assiette, comprenant que Tévis allait prendre une douche froide.

-Je peux prendre un yaourt et un fruit ? Demanda Josiah quand il eu terminé son assiette.

-Oui, répondit son père sur un ton neutre.

-Tu en veux ?

-Oui.

Josiah ramena un yaourt et une pomme à son père avant d'aller s'en chercher également. Entre temps, son père s'était installé sur le canapé devant la télévision. Josiah s'assit quelques minutes à table sans toucher ni au yaourt ni à la pomme. Son père ne lui jeta pas un seul regard. Au bout d'un moment que Josiah jugea assez long, il sortit également de table.

-Bonne nuit, dit-il à son père avant d'ouvrir la porte.

Le yaourt et la pomme étaient dissimulés dans son pull, du côté opposé au regard de son père.

-Bonne nuit Josiah.

Le jeune garçon entra dans sa chambre. Il entendait la machine à laver tourner et supposa que Tévis resterait la surveiller jusqu'à la fin du cycle. Il posa son yaourt et sa pomme sur le lit de son frère.
Josiah attrapa un livre qu'il avait emprunté au CDI et s'installa sur son lit pour le lire.
Quelques minutes plus tard, Tévis apparut avec son linge propre. Il l'étendit sur leur séchoir et Josiah ouvrit la fenêtre pour aérer la pièce.
Trois coups furent frappés à leur porte, Tévis ouvrit et découvrit, posée sur le sol, sa pitance du soir. Il avait droit au reste de pain, un peu de beurre et une demi-tranche de jambon. Quand Tévis retourna vers son lit, Josiah sourit en le voyant découvrir ce qu'il lui avait laissé. Tévis se retourna vers son jumeau.

-J'ai mangé deux assiettes de blanquette, lui assura Josiah.

-Merci Jo'.

-Ça ne te donne pas envie de rentrer plus tôt ?

-On rentrera tard, lâcha Tévis.

Il le regardait intensément. Josiah soutint son regard, comprenant qu'il parlait de leur travail.

-Ouais, c'est vrai, répondit-il.

Ils ne pouvaient pas parler du travail dans l'appartement, au risque que cela tombe dans l'oreille de leur père.
Josiah dut attendre le lendemain après les cours, quand ils se retrouvèrent au cyber-café, pour que Tévis l'informe du prochain jour de travail via le chat privé du jeu. C'était le lundi suivant, après les cours.

Tévis les traîna finalement encore une fois au parc. Il semblait devenu incapable d'apprécier leur MMORPG préféré, le tutoriel avait beau l'avoir agacé, l'expérience de jeu en rêve avait été très puissante. Josiah n'en était pas au même point, mais pouvait comprendre son frère, moins patient. Cela ne le dérangeait pas d'arrêter leur ancien jeu puisqu'ils allaient sans doute s'amuser beaucoup plus à leur travail. En plus, ils avaient plus de temps pour faire leurs devoirs et rentraient moins tard qu'avant.
Tévis s'arrangeait quand même pour provoquer leur père et être envoyé dans sa chambre dès qu'ils rentraient, mais Josiah n'allait pas s'en plaindre. Leur père ne frappait plus Tévis et ils mangeaient de façon plus saine, puisque Josiah avait le droit à de vrais dîners et qu'il donnait ses desserts à son jumeau. Cependant il savait que ce n'était que temporaire, ils risquaient toujours de rentrer tard le lundi suivant, à cause de leur travail secret. Du coup, cette accalmie lui sembla passer trop vite.

Le lundi, il n'avait toujours pas de nouvelle de Sophie. Il ne lui avait rien dit quand à l'amélioration de leurs conditions de vie, parce qu'il savait que cela n'allait pas durer. Ondine et Sterenn partageaient son stress de devoir attendre, mais ils se doutaient bien que cela prendrait du temps.
Après les cours, Josiah retrouva Tévis et ils traînèrent ensemble quelques minutes, ils ne pouvaient pas être en avance au risque de croiser un des autres joueurs et Hanabi avait bien qu'ils ne devaient pas les croiser en personne, mais uniquement dans jeu. C'était pour cela les chambres séparées avec seulement un code de couleur pour chacun.

Il retournèrent enfin au bâtiment, qui devait être un lieu secret pour éviter les journalistes. Hanabi apparut nerveuse et agitée, son travail ne devait pas être simple et les jumeaux choisirent de ne pas la contrarier et de la suivre.
La chambre de Tévis avait désormais une vignette rouge collée sur sa porte, et celle de Josiah une bleue.
Une fois enfermé dans sa chambre, Josiah s'installa pour la séance. Il supposait que personne n'allait venir s'occuper de l'aider à s'endormir cette fois, ils avaient été prévenus de l'état d'esprit nécessaire au bon fonctionnement du jeu. Josiah respira profondément et se concentra sur son souffle, comme il le faisait pour s'endormir le soir. Il trouva le sommeil plus facilement que la fois précédente.

Il fut téléporté dans un autre jardin, avec des plantes tropicales et des fleurs colorées. Un miroir se trouvait devant lui, son reflet correspondait à son apparence réelle version personnage de jeux vidéos, c'était assez curieux à regarder. Il y avait aussi un panneau contenant différents modèles pour chaque partie du corps, avec un curseur et des carrés de couleurs. Josiah était dans l'interface de création de son personnage.

Le jeune garçon avait l'habitude de jouer en duo avec son frère. Tévis aimait la vitesse en jeu autant que dans la vraie vie, aussi il jouait souvent des assassins, rapides et aux puissantes attaques furtives. Josiah compensait avec un personnage basé sur la défense, capable de faire diversion, d'attirer les ennemis vers lui et d'encaisser beaucoup de dégâts.
Partant du principe que Tévis allait encore se faire un personnage rapide, Josiah décida de se donner l'apparence d'un colosse. Il prit la taille la plus grande, de deux mètres, et une corpulence très musclée. Il éclaircit un peu sa peau et verdit ses cheveux après avoir choisit une coiffure ébouriffée, mais garda la couleur naturelle de ses yeux. Il choisit un pagne en fourrure brun, un sorte de veste sans manche en cuir et des bottes également en cuir. Après avoir vérifié sa liberté de mouvement, Josiah valida son choix en appuyant sur le mot vert qui flottait au dessus du miroir.

-Veuillez répartir vos points de statistiques de base, dit la voix d'Hanabi.

Le panneau des statistiques apparut, contenant vingt points à répartir.
Josiah vérifia quand même son statut, au cas où. Et constata l'apparence de nouvelles barres sous la barre de vie.

-A quoi servent les barres bleues et vertes ? Demanda-t-il en espérant une réponse.

Après un petit temps de réaction, l'IA lui répondit.

-La barre d'endurance et la barre de faim.

-Merci, répondit Josiah.

L'IA ne répondit pas. Cela pouvait paraître idiot de faire preuve de politesse envers un robot, mais Josiah savait qu'il était enregistré et considérait que ses remerciements étaient destinés aux concepteurs du jeu.
Josiah retourna à ses statistiques.

-A quoi sert chaque statistique ? Demanda-t-il.

-La force détermine ta force physique. La vitesse détermine ta vitesse de course et de mouvement. L'agilité détermine ta souplesse et ta capacité à escalader. La précision détermine ta capacité à viser avec une arme de jet. La discrétion détermine ta capacité à te déplacer sans te faire repérer. L'endurance détermine la longueur de ta barre d'endurance. La résistance détermine ta résistance physique.

-Merci.

Josiah n'avait pas besoin de réfléchir longtemps. Il se mit le maximum en force et en endurance, soit cinq points. Puis quatre points en endurance, trois en agilité, deux en vitesse et un en discrétion. Il n'avait pas besoin de précision car il ne comptait pas utiliser d'arme de jet, sa spécialité était le corps à corps.
Il valida à nouveau.

-Veuillez épeler votre pseudo, reprit la voix d'Hanabi.

-D-j-o-s-e-r.

Josiah avait choisi des noms de pharaons peu connus pour lui et son frère, les MMORPGs demandaient des pseudos uniques pour chacun, deux personnages ne pouvaient avoir le même pseudo, aussi, pour éviter les chiffres, Josiah avait opté pour des noms peu communs.

-Pseudo validé. Démarrage du jeu de survie.

Josiah avait plus ou moins deviné le thème du jeu lors de la création de son avatar, aussi ne fut-il par surpris.
Le jeune garçon fut plongé dans le noir quelques secondes avant de se retrouver dans une épaisse jungle. Il sentait une chaleur humide, étouffante. Les feuilles des arbres filtraient la lumière du soleil, les bruits d'oiseaux et de singes retentissaient sans que Josiah n'en voit un seul. Ses pieds s'enfonçaient dans un mélange de boue et de feuilles mortes, une grosse libellule lui passa sous le nez. Il reconnut la fleur qui servait de point de résurrection derrière lui. Mais surtout, il était seul. Tévis devait se trouver ailleurs, sa priorité était de le retrouver. Seulement, il ne savait pas par où.
Il commença par escalader un arbre au tronc énorme, il parvint sans mal à soulever son poids jusqu'au sommet, bien que cela lui prit un peu de temps. La tête au dessus de la cime des arbres, il put juger de l'étendue de la forêt. D'un côté, elle semblait ne pas avoir de fin, de l'autre il put voir la silhouette de monts au loin.

Josiah lâcha prise et se laissa tomber. Il n'avait rien à perdre, vu que sa fleur de résurrection se trouvait au pied de l'arbre. Cela lui permettait de tester sa résistance. Il atterrit sur ses deux pieds sans perdre l'équilibre, mais le monde clignota en rouge et il vit sa barre de vie descendre brusquement. Il lui restait encore quelques points de vie, mais ce n'était pas suffisant pour prendre le risque de s'éloigner, il réitéra donc l'expérience et cette fois, se retrouva dans le noir complet. Une seconde plus tard, il réapparut, intact, au pied de la fleur. Il était paré pour repartir, dans la direction des montagnes.

Il enjamba un ruisseau, regarda les gros insectes bourdonner, les fleurs, les plantes. Tout était très beau, c'était vraiment sympa comme balade. Ça changeait totalement de la ville, grise, aux odeurs suffocantes. Ici l'air était plus humide et parfumé, mais restait assez étouffant. La jungle restait un environnement hostile, il devait rester prudent et ne pas se laisser submerger par l'admiration.

Malgré cette résolution, lorsqu'il vit une énorme plante colorée aux longues tiges bardées d'épines cramoisies et aux fleurs rouge vif, Josiah s'approcha avec curiosité. Au centre, une sorte de poire disproportionnée trônait, sans doute pleine d'un quelconque liquide plein d'acide digestif. Comprenant ce que cela impliquait, le jeune garçon décida de rebrousser chemin, mais c'était trop tard.
Une liane surgi du sol et lui agrippa la cheville. Josiah sentit qu'elle tirait avec force alors que d'autres lianes lui emprisonnait le cou et un de ses bras. De son bras libre, il arracha d'abord celle qui entourait son cou, puis se débarrassa de celle qui lui tenait l'autre bras. D'un coup de pied, il se dégagea de la dernière et s'éloigna rapidement. Il vérifia ses points de vie, il en avait perdu quelques uns, mais en avait encore plus des trois quarts. Il soupira en se promettant de ne plus s'approcher de chose d'apparence attirante sans prendre de précaution. Il arracha une grosse branche d'un arbre sans trop de mal, dont il se servit pour se frayer un passage et avança plus prudemment. Il n'avait pas envie de ressusciter à nouveau alors qu'il avait prit de l'avance.
Il avait conscience qu'il faisait beaucoup de bruit et pouvait donc attirer l'attention d'autres prédateurs plus mobiles qu'une plante, mais il n'avait pas trop le choix.
Au bout de quelques minutes, il se retrouva devant une rivière. Elle était assez large et le courant semblait violent. Josiah grimpa à un autre arbre pour vérifier sa direction. Il avait légèrement dévié des monts, il valait mieux qu'il longe la rivière pour le moment. Il redescendit prudemment et se remit en route.

Comme il s'en était douté, quelques dizaines de mètres plus tard, un fauve surgit des buissons et se jeta sur lui. Josiah eu le temps de lever son bâton pour se protéger. Le jaguar réduisit l'arme grégaire en miette, Josiah recula précipitamment, se jeta au sol pour esquiver l’assaut suivant et attrapa à deux mains une grosse pierre au bord de la rivière. Il se releva pile au moment où le félin repartait à la charge. Il abattit la pierre sur le crâne de la bête, un choc se fit entendre et le jaguar disparut dans un nuage de poussière, laissant place à de gros steaks de viande. Ce qui fit brusquement reprendre ses esprits à Josiah. Il éclata de rire alors que son cœur tambourinait encore sur un rythme endiablé dans sa poitrine.
Pendant quelques secondes, il avait eu une grosse poussée de stress et d'adrénaline qui n'avait à voir avec les petites inquiétudes dans un jeu vidéo normal. Dans ce monde où tout semblait si réel, voir quelque chose d'aussi surréaliste qu'un animal mort se changer directement en viande avait subitement éteint ses tensions, qu'il évacuait en riant aux éclats. Il prit ensuite le temps de retrouver son calme, que son cœur reprenne un rythme plus serein et essuya la sueur sur son front.

Une fois qu'il se sentit plus détendu, il ramassa la viande et la glissa dans sa besace en cuir. Il reprit sa route quelques minutes avant de regrimper à un arbre, constatant qu'il s'éloignait de la direction des monts, il décida qu'il devait trouver un moyen de traverser la rivière.
Il pouvait essayer de traverser à la nage, avec sa force et son endurance, il pourrait peut-être y parvenir. Il n'avait pas d'autre option, alors il décida de tenter l'expérience. Il vérifia qu'il avait bien récupéré toute son endurance, repéra un passage un peu plus étroit et se lança.
Les sensations étaient là aussi fidèles à la réalité, il sentait l'eau froide sur sa peau, son corps flotter et le courant le pousser. Il se lança dans un crawl endiablé, y mettant toutes ses forces en prenant soin de ne pas avaler d'eau. Il continua sans s'arrêter pendant que les minutes se suivaient, interminables. Jusqu'à ce que le courant se fasse moins fort, il opta alors pour une courte brasse le temps d'avoir pied et marcha jusqu'au rivage. Il reprit son souffle. Son endurance avait été bien entamée, mais avait tenu. Il attendit qu'elle se recharge en restant sur ses gardes, au cas où un autre prédateur l'attaque.

Le soleil était descendu, Josiah décida de grimper à nouveau à un arbre pour vérifier son itinéraire. Le courant avait dû le dévier de quelques dizaines de mètres. Mais alors que sa tête émergeait d'un océan de feuilles, son attention ne fut pas directement attirée par les monts, mais par un filet de fumée plus au sud. Son cœur s'emballa à nouveau, cette fois d'excitation. Un autre joueur devait avoir réussi à faire du feu, c'était peut-être son frère. L'idée de trouver quelqu'un d'autre, n'importe qui, était suffisante pour le motiver à changer de direction.

Josiah redescendit le plus vite qu'il put et s'engouffra d'un pas rapide dans la jungle. Il ramassa une autre branche pour se défendre en cas de besoin et déblayer les passages les plus difficiles. Chaque minute qui s'écoulait, il faisait de plus en plus sombre. Le cycle du jour et de la nuit était souvent accéléré dans les jeux vidéos, afin que les joueurs puissent profiter des avantages de l'un et de l'autre sans avoir besoin de passer trop de temps à jouer à des heures trop tardives. Josiah n'avait pas très envie de passer la nuit dans la jungle, où il n'y verrait plus à deux mètres.

Son bâton s'enfonça dans un buisson qui s'anima brusquement. Josiah bondit en arrière alors qu'une mâchoire bardée de crocs acérés s'ouvrait dans un buisson, qui devait être le camouflage d'un monstre quelconque. La petite fenêtre d'information lui indiqua qu'il s'agissait d'un simili, une créature qui prenait l'apparence du décors pour surprendre leurs proies. Josiah se retrouva à nouveau saucissonné par des lianes, cette fois dénuées d'épines. Sa barre de vie descendit encore, mais il s'arracha rapidement de leur emprise et s'éloigna encore jusqu'à ce que les lianes ne puissent plus l'atteindre. Leur longueur était approximativement égale à celle des lianes de la plante carnivore qui avait essayé de l'attraper plus tôt, c'était bon à savoir.

Josiah ne perdit pas de temps pour se reprendre cette fois, il fallait qu'il se dépêche avant de se retrouver dans le noir. Il mangea un steak cru alors qu'il marchait pour reprendre des points de vie. Il entendit des animaux fuir sa venue alors qu'il courait quand le terrain le permettait. Quand il commença à faire vraiment sombre, il escalada un autre arbre. Au dessus de la cime, la voûte céleste, toute artificielle qu'elle fut, était magnifique. Les étoiles et la lune éclairaient suffisamment pour y voir et il retrouva la fumée avec soulagement. Le joueur n'avait pas bougé.
Il redescendit en quatrième vitesse et reprit sa marche pressée.

Quand la lumière vacillante perça entre les arbres et les buissons, Josiah comprit que ces derniers étaient moins rapprochés qu'au plus profond de la forêt. Non seulement le feu l'amenait vers un autre joueur, mais en plus il le sortait de la jungle. Il accéléra, provoquant un bruit qui allait sans doute alerter l'autre joueur. Il aperçut une silhouette se dessiner devant les flammes, une silhouette qui lui parut familière.

-Pépi ?

-Jo ! S'écria Tévis.

Josiah sourit de toutes ses dents en reconnaissant la voix de son jumeau. Il n'aurait jamais cru le trouver si facilement et en était vraiment heureux. Il n'avait plus ressenti un tel bonheur depuis des mois, même avec ses amies au lycée. Il adorait Ondine et Sterenn, elles étaient géniales, mais avec la vie qu'il avait chez lui depuis des mois, il n'avait plus réussi à se sentir véritablement détendu et joyeux. Le jeu venait de lui faire un merveilleux cadeau.
Tévis n'avait pas changé sa silhouette. Assez curieusement, les deux frères avaient choisi les mêmes couleurs d'yeux, de cheveux et de peau. Même leurs vêtements étaient assez proches. Il avait cependant choisit la plus courte des coupes de cheveux, ras.

-Full tank, hein ? Fit Tévis en guise de salut.

Josiah le dépassait de plusieurs têtes dans son corps de géant.

-C'est mon style, tu aimes la rapidité, j'aime la solidité, répondit Josiah qui n'arrivait plus à s'arrêter de sourire.

-Tu as mangé ?

-Vite fait, je me suis concentré sur ta fumée dès que je l'ai vue.

-J'ai des scarabées grillés …

-Comment tu as fait pour le feu ?

-Frotter une brindille sur un bout de bois, pense à prévoir de quoi brûler autour, sinon ça marche pas.

-De l'amadou ?

-Ce truc là. C'est quoi au juste ?

-Un mélange de toutes petites brindilles et de mousses.


-Juste les brindilles suffisent, assura Tévis.

Josiah retint les astuces de son frère, se promettant d'essayer la prochaine fois.
Ils s'installèrent autour du feu et Tévis donna quelques scarabées à son frère.

-J'ai aussi de quoi griller, fit Josiah en sortant un steak de sa besace.

-Comment toi t'as fait pour la viande ?! S'étonna Tévis.

Il en bavait presque.

-J'ai pas fait exprès, un genre de jaguar m'a attaqué, se justifia Josiah. J'ai presque aucune rapidité, je pouvais pas lui échapper alors j'ai dû me battre. J'ai attrapé un gros rocher et je lui ai écrasé la tête …

Tévis éclata de rire. Josiah n'aimait pas trop la violence contre les animaux, fussent-ils virtuels. Quand il pouvait l'éviter, il préférait ne pas tuer d'animaux, même dans les jeux vidéos. C'était une question de principe.

-Il s'est alors changé en un tas de viande, continua-t-il. J'ai mangé une partie crue, ça calme la faim, mais le goût est atroce.

Il sortit deux autres steaks de sa besace.
Tévis fabriqua des brochettes avec des brindilles et ils firent griller la viande. Une appétissante odeur chatouilla leurs narines, pour un peu Josiah aurait put entendre leurs estomacs gargouiller.

-La nourriture a l'air de ne pas périmer, fit-il remarquer. On va pouvoir faire des réserves avant de passer aux choses sérieuses.

Dans la vraie vie, la viande crue périssait très vite.

-La jungle, c'est un enfer, reprit-il. Avec mon gabarit, ça n'a pas été trop difficile, mais tu n'auras aucun élan pour te mouvoir.

-Ouais, ça m'a pas l'air d'une bonne idée, à moins qu'il y ait des choses intéressantes à y faire.

Josiah secoua la tête.

-La montagne me botte plus, dit-il. Je parie qu'on peut voir toute la carte depuis les sommets et qu'ils sont visibles de partout. C'est par là que voudront aller tous les joueurs.

-Donc si on veut croiser du monde, on doit y aller, conclut Tévis.

-Je pense que trouver les autres joueurs est le premier objectif du jeu, théorisa Josiah. Il devrait se passer quelque chose s'y on se retrouve tous.

-Ça paraît logique, convint Tévis.

Josiah ramassa la viande cuite dans sa besace.

-Tu es tombé sur des monstres ? Demanda-t-il.

Tévis secoua la tête. Le connaissant, il avait dû s'ennuyer.

-Et toi ? Questionna-t-il avidement.

-En dehors du jaguar, un genre de plante carnivore géante et un buisson qui s'est changé en monstre tentaculaire, raconta Josiah. Les deux ne peuvent pas bouger de leurs positions, j'ai juste eu à arracher leurs lianes et m'éloigner. Mais des joueurs avec moins de résistance et de force que moi se seraient sans doute fait tuer.

-Tout ce que j'ai affronté dans le désert, c'est la brûlure permanente du soleil et marcher comme un escargot dans le sable.

-C'est presque plus difficile, fit remarquer Josiah.

-Les fleurs de cactus sont un anti-brûlure, j'en ai quelques unes en stock.

-Bon à savoir, approuva son jumeau. J'ai aussi croisé des proies, genre sanglier et oiseaux, mais j'y ai pas prêté plus attention.

-Les scarabées, c'est plus simple à attraper et pas moins bon à manger.

Josiah eut un sourire entendu.

-Fin de la cession, préparation à l'éveil, intervint la voix de l'IA.

Par réflexe, Josiah ferma les yeux.
Après un instant hors du temps, plongé dans un état entre l'éveil et le sommeil, Josiah se réveilla dans son étrange bureau de travail. Il étira son corps, redevenu plus petit et étroit. Il s'était fait à sa corpulence dans le jeu et devait avouer que c'était sympathique d'être un grand gaillard solide comme un roc.
Il se leva alors que Natasha entrait dans sa chambre. Elle l'ausculta rapidement, constata que tout allait bien et sortit avec lui pour gagner la pièce de Tévis.

-Retourne au bureau, ton frère te rejoindra, lui dit la médecin.

Josiah opina du chef. En passant à la salle des moniteurs, il constata que tous étaient éteints, sans doute pour éviter à ceux qui sortaient de voir ceux qui étaient encore dans leurs « bureaux ».
Dans son bureau, Hanabi était concentrée sur l'écran de son ordinateur. Josiah n'osa pas perturber son travail et garda le silence.
Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient, les problèmes de la réalité le rattrapèrent et il fut à nouveau hanté par l'angoisse. Hanabi leva une fraction de seconde les yeux de son écran pour sortir un dossier de son tiroir. Son regard s'arrêta sur le jeune garçon qu'elle se mit à fixer. Il lui adressa un sourire un peu gêné. Elle lui rendit un sourire plus assuré et retourna à ses affaires. Josiah réalisa qu'il avait serré les fesses et se sentit encore plus embarrassé.
C'est ce moment que Tévis choisit pour entrer dans la pièce, ce qui décoinça un peu l'ambiance. Les jumeaux échangèrent un regard, comme s'ils se rebranchaient l'un à l'autre après cette séparation physique de deux heures. Ils se concentrèrent ensuite sur Hanabi qui leur demandait :

-Vous pouvez venir demain après les cours ?

-Je finis plus tard que Tévis, rappela Josiah.

Il n'était toujours pas question qu'ils jouent l'un sans l'autre, d'autant plus qu'ils avaient réussi à se retrouver dans le jeu. Hanabi n'insista pas.

-Bon, dans ce cas, mercredi après-midi.

-Attendez, des joueurs vont venir jouer demain ? Fit Tévis.

Ce dernier semblait devenu obsédé par le jeu et n'attendait plus que l'occasion d'y retourner.

-Oui, répondit Hanabi. Mais vu que vous êtes déjà parvenus à vous retrouver dans le jeu, il vaudrait mieux que vous ne soyez pas séparés, n'est-ce pas ?

-Ouais, céda Tévis.

L'idée que d'autres joueurs prennent de l'avance sur eux ne devait pas plaire à Tévis, mais Hanabi avait soulevé un point non négligeable. Les jumeaux appréciaient les jeux vidéos, mais plus encore ils appréciaient de jouer ensemble. Si l'un d'eux devait jouer à ce nouveau jeu sans l'autre, il ne pourrait pas bouger de l'endroit où il se trouve dans le jeu sans prendre le risque de les séparer.

-Lorsque vous aurez retrouver tous les joueurs, plus personne ne jouera le mardi, expliqua Hanabi. Pour le moment, vous êtes les seuls à jouer en duo, tous les autres sont encore séparés. Vous avez une longueur d'avance.

Ses arguments finirent de convaincre Tévis qui céda et les jumeaux sortirent sous l'instance pressée d'Hanabi. D'autres joueurs n'allaient pas tarder à passer par le bureau, ils devaient être sortis et éloignés des locaux au plus vite.
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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Mar 24 Juil - 16:44

Djoser combattant le fauve.

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MessageSujet: Re: START [chapitres]   Mar 24 Juil - 16:45

Chapitre 8 - PDV : Loeva

Il s'écoula une semaine entre la réception de la lettre et l'appel de la secrétaire d'Aurora Enteprise, l'entreprise qui avait recruté Loeva comme bêta testeuse.
Dont les employés devaient n'avoir jamais eu de petite sœur, sans quoi ils l'auraient appelée plus tôt. Car durant toute la semaine, quand elle n'était pas en cours, Loeva était harcelée par Nikki qui ne la quittait plus d'une semelle, allant jusqu'à camper derrière la porte des toilettes quand Loeva y était. C'était véritablement pénible. Loeva adorait sa petite sœur, mais quand cette dernière entrait en mode harcèlement, ses victimes ne pouvaient plus vivre une seule seconde en paix. Loeva avait bien tenté de la fatiguer en la faisant courir avec elle et suivre le même entraînement physique qu'elle, mais Nikki était inépuisable. Loeva commençait à craquer psychologiquement quand, enfin, elle reçut l'appel tant attendu. Nikki était justement présente, elle ferma la bouche en gonflant ses joues et ouvrit ses yeux comme deux billes rondes en fixant Loeva qui fit de son mieux pour l'ignorer.

-Allô ?

-Bonjour, Loeva Dublanc  ?

-Oui.

-Hanabi Inari d'Aurora Enterprise, j'appelle suite à la confirmation de votre participation au projet de test de notre matériel de conception de jeux vidéos.

-Oui.

-J'ai votre emploi du temps sous les yeux, vous n'avez bien aucune activité extra-scolaire ?

-Oui.

-Parfait. Dans ce cas pouvez-vous venir mardi après vos cours pour votre première journée de travail ? Je vous communiquerai l'adresse par sms.

-Pas de problème.

-Très bien, à mardi.

-A mardi.

Loeva raccrocha.

-Tu commences mardiiii ! S'enjoua Nikki.

-Ouais.

-Tu me raconteras tout, hein ?

-Ouais, t'inquiète p'tite sœur.

-Chu pas p'tite, bouda Nikki.

Ce disant, la fillette s'éloigna enfin. Loeva s'étira. Elle avait l'impression de s'être libérée de chaînes, comme si quelque chose avait bloqué ses mouvements tout ce temps. La jeune fille aimait qu'on lui laisse son espace vital et Nikki lui en avait laissé très peu ces derniers jours. Loeva fêta ça avec un petit footing en solitaire, casque sur les oreilles.

Elle n'était pas particulièrement stressée par son premier jour de travail. Elle avait hâte, ça elle ne pouvait le nier, mais pas au point d'en être malade. De manière général, Loeva était quelqu'un de détendu qui savait apprécier chaque instant pour ce qu'il était, tant qu'on ne l'envahissait pas ou qu'on ne collait pas ses amis. Elle repensa à Flavien qui, bien qu'il n'ait pas atteint le niveau de collage de Nikki durant cette semaine, était bien trop souvent derrière Tatianna au goût de Loeva. Cette dernière fut soudainement prise d'une irrépressible envie de frapper quelque chose. Elle souffla longuement et accéléra le rythme de sa course. Après un sprint, elle se sentit soudain comme vidée de son énergie négative, plus sereine. Soulagée, elle rentra prendre une douche.

-Ça va mieux ? Lui demanda Tatianna le lundi suivant.

Loeva lui lança un regard interrogateur, un sourcil relevé.

-Tu avais l'air à cran vendredi dernier, fit remarquer Tatianna.

-Ah, oui, Nikki était déchaînée, expliqua Loeva. Elle s'est calmée.

-Qu'est ce qui la mettait dans cet état ?

Loeva se frotta la nuque. Elle n'avait pas le droit de parler de son travail à Tatianna, mais elle était très nulle quand il s'agissait d'inventer des mensonges. En plus son amie la connaissait si bien qu'elle allait forcément deviner que Loeva lui racontait des bobards.

-C'est pas grave, lui sourit Tatianna sans insister.

Elle avait dû remarquer l'embarras de Loeva.

-Ce qui compte, c'est que ce soit fini, assura Tatianna.

-Ouais …

-Vous parlez de quoi ? Demanda Flavien en surgissant de derrière elle.

-Rien qui te regarde, répliqua Loeva du tac au tac.

-Des trucs de grande sœur, ajouta Tatianna avec un regard appuyé à Loeva.

-La mienne est une vraie plaie, fit Flavien en se croyant intéressant. Elle fait sa lèche botte avec mes parents et fait tout pour que je me fasse engueuler.

-Je la plains de t'avoir comme petit frère, lâcha Loeva d'avoir une voix cassante.

-Oh. C'est vrai que c'est toi la grande sœur dans ta famille, se rappela Flavien dans un éclair de lucidité. Pardon, je pensais que vous parliez des grandes sœurs chiantes.

-Je n'ai pas de frères et sœurs, rappela Tatianna.

-Ah bon ? Euh ouais …

Flavien souriait pour essayer de garder contenance, mais il avait juste l'air d'un imbécile. Pour un mec prétendument amoureux de Tatianna, il avait l'air de ne pas faire grand cas de la jeune fille. Il était incapable d'assimiler les informations qu'il avait pourtant eu l'occasion de retenir avec tout le temps qu'il passait avec les deux amies.

-Mais j'aimerais bien en avoir, reprit Tatianna pour désamorcer la situation.

-Ouais, je me souviens avant que Nikki naisse, être enfant unique ça craint, convint Loeva.

Leur prof arriva avant que Flavien n'ait l'occasion de se ridiculiser davantage.

Le lendemain, Flavien se pointa au lycée avec un tout nouveau style vestimentaire. Il avait visiblement été faire du shopping après les cours. Il avait troqué ses vieux t-shirts de groupes de musique pour une chemise noire et ses vieux jeans larges troués pour un nouveau jean à la coupe plus serrée et droite. Quelqu'un avait discipliné ses cheveux avec du gel et il avait rasé sa moustache. Sa métamorphose en fit la star du jour.
Après avoir fanfaronné auprès de leurs camarades et de ses amis, plus ou moins convaincus par sa transformation, il vint parader près des filles.
Tatianna, fidèle à elle même, lui fit un compliment gentil.

-Tu es très classe comme ça Flavien, lui dit-elle.

-Ouais, hein ?

-C'est utile les grandes sœurs finalement, sourit Loeva.

Elle était cynique, Tatianna le reconnut et lui lança un regard réprobateur.

-Les frères et sœurs ont un amour vache, c'est bien connu, répliqua Flavien en haussant les épaules avec un faux air ténébreux. Mais au fond, on peut toujours compter les uns sur les autres.

-La chance, soupira Tatianna.

Il s'était surtout rappelé lors de leur conversation de la veille que sa grande sœur, au delà d'être l'enquiquineuse qu'il avait décrite, était une fille et qu'en tant que telle, elle était un réservoir à conseils pour draguer ses paires.
Loeva espérait juste que la grande sœur de Flavien lui avait demandé un truc chiant à faire en échange de ses conseils, histoire que ce ne soit pas trop facile pour lui. Même si Loeva représentait à elle seule un obstacle.
Alors que Flavien énumérait les marques de ses nouvelles fringues à une Tatianna poliment attentive, Loeva remarqua un des garçons qui traînait souvent avec Flavien regarder ce dernier avec un air perplexe. Ledit garçon portait un t-shirt large avec un personnage d'animé manga collé dessus. Elle tourna son regard vers Flavien. Ce crétin avait littéralement jeté sa personnalité à la poubelle pour une paire de seins. C'était ridicule.

Agacée, Loeva lâcha avant d'avoir le temps de réaliser ce qu'elle disait :

-Je préférais ton ancien style.

Flavien se tut et la regarda dans les yeux. Loeva soutint son regard. Elle réalisait qu'elle sortait ça de but en blanc, un peu de nul part, et que ça avait dû les prendre au dépourvu, lui et Tatianna, alors qu'ils parlaient d'autre chose.

-Tu me charries, finit par ricaner Flavien. T'es la seule à me l'avoir dit, t'as des goûts de chiotte ou quoi ?

Loeva serra les poings. Elle avait encore plus envie de le frapper qu'avant.

-Euh, je crois pas ce que ce soit ce qu'elle a voulu dire, intervint Tatianna. C'est vrai que ton nouveau style est cool, mais l'ancien était bien aussi …

-Ah okay … Bah c'est mon nouveau style et tant pis ça te plaît pas.

Loeva desserra les poings et haussa les épaules. Il restait un abruti, mais c'était pas son problème après tout.


Le soir, après les cours, Loeva se rendit à l'adresse indiquée par Hanabi. L'endroit se trouvait dans une vieille rue, tous les bâtiments étaient collés les uns aux autres et hauts de trois ou quatre étages. Loeva sonna à une porte semblable à toute les autres, c'était sans doute un endroit secret. La couverture était parfaite, personne ne pouvait se douter que l'endroit cachait les locaux d'une entreprise qui avait fait un petit buzz un peu plus d'un mois auparavant.

Le claquement de talons contre le sol raisonna et la femme du recrutement lui ouvrit. Elle lui adressa un sourire.

-Bonjour, Loeva ?

-Bonjour, oui.

-Hanabi Inari. Entre, je t'attendais.

Loeva la suivit dans un petit sas d'entrée. Elles entrèrent finalement dans un grand bureau, avec quelques chaises pour faire patienter contre un mur, un grand bureau ovale face à l'entrée et deux portes sur l'autre mur.

-Les toilettes sont là, indiqua la femme en montrant la porte la plus au fond. Nous, on va par là.

Elle ouvrit l'autre porte. Loeva la suivit dans une pièce sombre. Des écrans s’alignaient à gauche en affichant les intérieurs de pièces identiques, une femme assise sur un fauteuil à roulettes se retourna et se leva. Elle était très grande et un peu ronde, ses cheveux étaient d'une surprenante couleur verte et ses yeux bleus timides se cachaient derrière une grosse paire de lunettes à monture rose. Une autre femme, assise un peu plus loin, se leva à son tour. Celle ci portait une blouse par dessus ses vêtements, ses cheveux bruns attachés en une queue basse. Elle avait un œil bleu et un œil vert.

-Je te présente notre sous-directrice, Jacinthe, et notre médecin, Natasha.

-Bonjour, dit poliment Loeva.

-Bonjour, répondirent les deux femmes.

-Natasha va t'accompagner à ta salle de travail.

Loeva suivit la médecin dans un long couloir longé de portes. La première porte portait une vignette verte.

-Cette pièce est déjà attribuée, tu peux choisir parmi celles qu'il reste.

Loeva ne se cassa pas la tête et prit la suivante, elles étaient toutes semblables de toute façon.

-Une vignette noire, dit-elle.

-Je prend note, répondit Natasha.

Loeva ouvrit sa porte et trouva une petite pièce derrière. La première chose qui attirait l’œil était ce lit étrange. Un dôme recouvrait l'oreiller, de manière à ce que la tête du dormeur se trouve en dessous.

-Tu vas jouer dans ton sommeil, expliqua Natasha. L'appareil va faciliter et accélérer ton endormissement, mais pour que cela fonctionne dans les meilleures conditions, tu dois être la plus détendue possible. Pour une première utilisation, c'est assez difficile, mais j'ai des gélules à avaler qui peuvent t'aider à te détendre en cas de besoin.

-Je veux bien, dit Loeva.

Il valait mieux l'admettre tout de suite. Loeva n'était pas franchement rassurée par ce qu'elle venait de découvrir. Elle ne s'était attendue à rien en particulier, mais jouer dans son sommeil, cela dépassait l'entendement. Elle n'était pas franchement rassurée à l'idée de se retrouver inconsciente dans un endroit inconnu pendant qu'un appareil shootait son cerveau pour la faire rêver de force à un jeu. Sa méfiance naturelle lui criait de ne pas le faire, mais maintenant qu'elle y était, elle devait aller jusqu'au bout.

-Ton corps et ton expérience de jeu seront filmés, ajouta Natasha en lui donnant un verre d'eau et une gélule.

Loeva avala le médicament et s'allongea.
Elle se détendit doucement et retira ses chaussures de la pointe de ses pieds. Elle les entendit vaguement tomber au sol alors qu'elle s'endormait.

Lorsque Loeva reprit conscience, elle se trouvait debout, dans ses chaussures et surtout dans un jardin qui semblait sans limite. Les couleurs n'avaient rien de réalistes, mais ça restait agréable à l’œil. Ce ne fut cependant pas ce que Loeva retint en premier. Ses autres sens étaient également sollicités pour une immersion totale. Elle sentait les parfums des fleurs et la brise caresser sa peau, le sol tangible sous ses pieds et les piaillements des oiseaux.
Presque instinctivement, elle prit une profonde inspiration, comme elle le faisait quand elle sortait dans sa campagne après une longue période d'enfermement forcé. L'effet vivifiant était le même, cet aspect familier termina d'asseoir sa confiance et elle prit une pose plus sûre d'elle. Elle se sentait prête.

-Bienvenue, retentit la voix d'Hanabi. Démarrage du tutoriel.

Ce qui ressemblait à un pantin articulé pour artiste grandeur nature apparu, sans que cela n'inquiète Loeva le moins du monde. Les tutoriels servaient à se familiariser avec l'interface et les règles de jeu, c'était un passage obligatoire souvent très facile. Loeva eut une pensée pour Nikki qui allait lui demander les moindres détails de ce tutoriel, il fallait que la jeune fille en retienne le plus possible pour ne pas décevoir sa petite sœur.

-Suivez les mouvements du modèle, dit la voix de façon saccadée.

Hanabi avait dû enregistrer sa voix pour l'intelligence artificielle qui donnait les instructions.
Loeva se plia docilement à l'exercice. Elle marcha, se retourna, s'assit, effectua des étirements basiques. C'était d'une facilité, elle bougeait exactement comme dans la réalité sans ressentir le moindre inconfort. Elle se rappela que les moindre de ses faits et gestes virtuels étaient enregistrés et songea à l'ennui que cela devait représenter à regarder. Cela lui aurait été d'une certaine utilité d'y avoir accès, afin que Nikki puisse en profiter sans qu'elle n'ait à tout raconter. Loeva n'était pas une très bonne conteuse.

Le pantin finit par s'arrêter et prit subitement feu, arrachant la jeune fille à ses pensées. Elle le regarda, une main sur la hanche en attendant la suite. La chaleur était étrangement faible par rapport à ce qu'elle aurait dû ressentir si près du feu.

-Les sensations douloureuses sont atténuées, dit la voix alors que le pantin enflammé prenait la forme d'une simple bougie allumée sur un piédestal.

Loeva passa sa main sans hésiter dans la flamme, la sensation de chaleur n'augmenta pas d'un iota. En revanche sa main devint rouge.

-Vous avez perdu un point de vie, l'informa la voix. Vous pouvez vérifier votre barre de vie ainsi que votre statut simplement en le souhaitant.

Une fenêtre apparut en transparence dans le champ de vision de Loeva. Une barre rouge au dessus d'une barre bleu clair et le mot « brûlure » s'affichèrent. La barre rouge n'était pas pleine, Loeva retira sa main.

-Lorsque vous n'avez plus de point de vie, vous êtes transporté au dernier point de résurrection.

Une plante poussa en vitesse accélérée aux pieds de Loeva, des fleurs qui ressemblaient à des lys blancs aux pistils bleus s'épanouirent, baignées dans une aura dorée parsemée de mouches blanches qui devaient être un genre de pollen.
C'étaient donc ces fleurs qui servaient de point de résurrection.

La bougie et son support furent ensuite remplacés par un sac de frappe.

-Dans les différents jeux, vous serez amené à vous battre contre des adversaires virtuels. Frappez le sac.

Loeva retint qu'ils allaient jouer à plusieurs jeux et qu'elle allait véritablement pouvoir se défouler, ou en tous cas avoir l'impression de se défouler. Elle en connaissait un qui ne réalisait pas sa chance, ce n'était pas sur lui qu'elle allait exprimer sa colère.
Repenser à Flavien ranima la flamme de la rancœur dans son ventre et elle frappa le sac si fort qu'il explosa en éclats de tissus et poussière de sable. Surprise, elle recula d'un pas et finit par se frotter la nuque. Elle en avait fait trop, mais il fallait avouer que ça lui avait fait du bien.

-Votre force est déterminée par vos statistiques …

Au mot statistiques, de nouvelles informations apparurent en transparence devant ses yeux. Elle put voir apparaître les mots « force », « vitesse », « agilité », « précision », « discrétion », « endurance », « résistance » dans un premier cadre et « dégâts » et « défense » dans un autre. Pour le moment, toutes ses statistiques affichaient cinq points, sauf les dégâts et la défense.
Cela expliquait en partie le sort du pauvre sac de frappe.

-Les statistiques de bases devront être déterminées avec la création de l'avatar et peuvent être augmentées avec l'aide d'équipements ou de potions. Les statistiques additionnelles sont déterminées par les armes et équipements que vous posséderez et peuvent être augmentées par des potions.

Cette logique lui semblait acceptable. Loeva attendait à présent la création de l'avatar, elle avait quelques idées en tête.

-Dans le monde physique, vos mouvements sont limités par votre corps, reprit la voix. Mais dans ce monde, il vous suffit de vouloir faire un mouvement pour le réussir quelle que soit sa difficulté.

Ohoo, c'était intéressant ça. Loeva n'était pas franchement à plaindre, elle contrôlait assez bien son corps dans la réalité. L'idée de pouvoir dépasser toutes les limites qui pouvaient la frustrer dans la réalité était séduisante. Elle avait hâte d'expérimenter ça.
Elle se mit sur les mains comme le faisait le pantin, histoire de passer le plus vite possible à la suite.

-Attention à l'environnement pour ne pas prendre de dégât, prévint l'IA.

-Facile, répondit Loeva en se redressant.

Elle savait déjà faire certaines acrobaties du genre dans la vraie vie.

-Lancement du parcours d'obstacle.

Le parcours surgit du sol à son tour. Il ressemblait à une aire de jeu pour enfant. Loeva leva les yeux au ciel et termina les quelques agrès rapidement. Les choses devinrent plus intéressantes quand elle dut tirer à l'arc, bien que cela se révéla très facile. Elle lança également une lance en plein dans sa cible avant d'affronter le pantin qu'elle envoya valser d'un coup de pied dans la tête.

-Bravo, la félicita la voix. Mais vos statistiques ne seront pas aussi développées pendant le jeu, les actions seront plus difficiles à réaliser.

Loeva hocha de la tête.

-Fin de la simulation, début de la procédure de réveil.

Déjà ? Loeva devait avouer qu'elle était un peu déçue, mais peut-être qu'il valait mieux que la première séance ne dure pas trop longtemps.

En se réveillant, elle trouva Natasha qui tenait un bloc note et un crayon, son stéthoscope autours du coup.

-Je vais t'ausculter après chaque séance pour vérifier que tout va bien, lui expliqua-t-elle. Comment te sens-tu ?

-Ça va.

-Si tu sens le moindre effet secondaire, même plusieurs jours après et même si tu tombes malade, il faudra nous en tenir informés pour ton suivi, d'accord ?

-Oui.

Lorsque Natasha eut finit, elle lui donna son feu vert pour rentrer. Loeva quitta son « bureau de travail » et retourna au bureau de Hanabi. Elle croisa Jacinthe dans la salle de surveillance, avec qui elle échangea un hochement de tête.
Hanabi se leva en la voyant arriver.

-Je t'enverrai un sms pour ta prochaine séance, n'hésite pas à me prévenir en cas de changement dans ton emploi du temps.

Loeva acquiesça.

-Tu as besoin d'un mot pour tes parents ? Je peux indiquer à quelle heure tu as quitté le travail pour qu'ils sachent que tu n'en as pas profité pour traîner.

-Je veux bien.

Hanabi avait attrapa un bout de papier sur son bureau et le lui donna. Elle avait visiblement déjà fait ça pour d'autres joueurs.

-Pourquoi je n'ai croisé aucun joueur ? Demanda Loeva.

Hanabi sourit.

-Vous ne vous croiserez qu'en jeu pour vous éviter des a priori.

-Si on connaît les autres joueurs, cela peut influencer le jeu, convint Loeva.

-Tu es futée, mais oui, c'est en partie pour cela. Et pour que vous évitiez de vous trahir à l'école, par exemple.

-Donc certains sont dans mon lycée, conclut Loeva.

Hanabi afficha un sourire mystérieux.
C'était logique, les joueurs avaient été recruté uniquement dans leur ville, donc les chances pour que des jeunes appartenant au même établissement aient été engagé étaient élevées. Loeva ne demanda pas combien de jeunes avaient finalement été recrutés, elle remercia Hanabi et quitta le bâtiment.

- Au fait, se rappela Loeva, je pense que vous allez me dire non, mais ma petite sœur serait ravie de voir les enregistrements de ma partie …

-Je vois où tu veux en venir, c'est la première fois que je reçois une telle demande et je dois en discuter avec les responsables du projet pour pouvoir te répondre … hum, mais pour être honnête cela me semble compromis étant donné les risques … toutefois, cela pourrait rassurer les parents, commença-t-elle à marmonner pour elle-même.

-Vous me tenez au courant, ajouta Loeva.

-Oui, bien entendu. A bientôt.

-Au revoir.

Loeva sortit, son mot en poche et dégaina son téléphone. Vu l'heure, plus aucun bus ne la ramènerait chez elle, elle habitait trop loin de la ville. Elle appela donc sa mère, qui l'informa qu'elle était justement en train de faire des courses et que Loeva pouvait la rejoindre au supermarché.
Loeva prit donc quand même le bus, finalement.

De retour à la maison, sans surprise, Nikki se précipita vers elle. Loeva profita du dîner pour s'improviser Mère Castor et raconta son histoire virtuelle à toute la famille. Chacun l'interrompit de temps en temps pour poser une question, ses parents sur son ressenti et Nikki sur les détails du tutoriel.

Le lendemain, lorsque Loeva arriva au lycée, elle trouva Flavien déjà collé à Tatianna. La jeune fille tâcha de contrôler son agacement qui se changeait un peu trop vite en énervement ces derniers temps et fit la bise à Tatianna. Elle snoba Flavien, qui cocottait le dernier parfum pour ado à la mode. Ce dernier y était habitué et s'en fichait sans doute royalement, puisque le bonnet de Loeva ne devait pas convenir à ses critères.

Loeva n'eut pas le temps de ruminer davantage que leur premier prof de la journée arrivait. Mais cela faisait plusieurs semaines que Flavien collait tellement que les deux amies ne pouvaient plus profiter de moment entre elles. Comme si elle commençait à être fatiguée de cette situation, Tatianna prétexta un petit besoin pressant et Loeva l'accompagna aux toilettes des filles.
Mais au lieu de s'enfermer dans une cabine, Tatianna s'adossa à l'un des lavabos. Elle se pencha vers Loeva, qui se pencha à son tour.

-Je sais que tu n'aimes pas Flavien et que tu fais l'effort de le supporter pour me faire plaisir, mais pour être honnête, comment dire …

-Il est trop collant, l'aida Loeva.

Tatianna soupira.

-Je ne sais pas comment lui faire comprendre que j'aimerais que nous ayons nos moments entre filles sans le vexer, et si c'est toi qui lui dis, il ne t'écoutera pas.

-Parlez des règles, retentit une voix non loin.

Une fille était en train de se laver les mains derrière Loeva.

-Désolée, j'ai tout entendu, s'excusa la fille. Mais je me suis dit que si vous vouliez qu'il vous laisse tranquille, vous n'avez qu'à parler de trucs de fille un peu gênants, genre les règles.

-Ou la contraception, fit une autre fille en sortant d'une cabine alors que la chasse d'eau retentissait. Ou de maquillage, ça les saoule.

-Ouais, renchérit la première fille. Ça a plus de chance de fonctionner s'il a jamais eu de copine.

-Mais en fait ce mec, c'est qui pour toi ? Demanda l'autre fille en se lavant les mains à son tour. Un pote ou un dragueur relou ?

-Un dragueur relou, répondit Loeva avant que Tatianna n'ait eu le temps d'ouvrir la bouche.

-Ah mais dans ce cas faut le rembarrer direct, sinon il va jamais te lâcher. L'an dernier, un pot de colle a fait que saouler ma meilleure amie et il a commencé à devenir vraiment chelou, genre à lui faire des cadeaux et à la raccompagner alors qu'elle lui a rien demandé. A cause de lui elle s'est pris un râteau, alors au bout d'un moment faut lâcher un peu la gentillesse pour sauver ses fesses quoi.

-Bon courage, hein.

Les deux filles les laissèrent sur ces mots, que Loeva considérait plein de sagesse. Elle se tourna vers Tatianna.

-Flavien n'est pas comme ça.

Loeva se retint de se frapper le front.

-Je crois que je n'ai pas le choix, je vais lui demander gentiment et lui expliquer qu'on peut pas se voir toutes les deux en dehors du lycée à cause de mes parents, alors ce serait bien qu'il nous laisse quelques moments entre filles.

Tatianna soupira et fixa quelques instants son reflet dans le miroir des toilettes.

-Tu devrais rester là, lui dit Tatianna.

-Tu es sûre ? Demanda Loeva.

Elle n'aimait pas l'idée de laisser Tatianna seule avec Flavien.

-Oui, il risque de croire que c'est toi qui me pousse à lui dire … tout ça. Tu sais, il ne t'apprécie pas.

-C'est réciproque.

-Je sais, soupira à nouveau Tatianna.

Loeva se frotta la nuque. Elle se sentait désolée pour son amie, cette situation lui était délicate, il fallait dire que Tatianna était vraiment une gentille fille. La détresse des autres la touchait tout particulièrement, c'était à la fois une force et une faiblesse. C'était pour cela que Loeva se considérait comme son garde du corps.

Elles n'eurent pas le temps d’exécuter leur plan et durent retourner en classe. A la pause de midi, Tatianna se montra hésitante et elles déjeunèrent encore avec le garçon. Comme s'il avait pressenti le danger, Flavien se mit à leur parler de ses anciens amis.

-Mon nouveau style ne fait pas l'unanimité, disait-il. Mes potes ont tous changé de comportement, je crois qu'ils sont jaloux. Et tu sais, ça veut dire que ce sont pas des vrais potes. Je crois qu'ils sont pas assez matures, mais vous les filles vous avez une longueur d'avance donc vous me comprenez, hein ?

-Oui oui, bien sûr, répondit Tatianna avec un sourire gêné.

Loeva leva les yeux au ciel. Ce boulet s'était arrangé pour perdre les seuls véritables amis qu'il avait au collègue pour plaire à une fille, c'était lui le faux pote dans cette histoire. Et maintenant Tatianna n'allait plus oser se débarrasser de lui pour qu'il ne se retrouve pas tout seul.

-Au moins ils sont honnêtes avec toi, fit Loeva.

-C'est ton truc la franchise, hein ? Railla Flavien.

-Je me retiens pour faire plaisir à Tatianna, répliqua Loeva avec un petit sourire.

Flavien trouva soudain le contenu de son assiette passionnant. Loeva sentit le pied de Tatianna lui taper le tibia.

-Au moins ces mecs sont pas des faux-culs, reprit Loeva. Faut bien leur reconnaître ça.

-Ou-ouais.

A la dernière récréation, les deux amies se retrouvèrent à nouveau aux toilettes, à l'initiative de Loeva. Tatianna prit un air penaud.

-On ne peut pas l'abandonner, dit-elle.

Loeva soupira.

-Il ne voudra pas d'autres amis, tu sais ?

-Mais si, il suffit qu'on l'aide, décida Tatianna.

Le regard suppliant de son amie était redoutable, Loeva capitula sans combattre.

-D'accord, mais dès qu'on lui a trouvé un pote, on les laisse tous les deux.


Le soir, en rentrant chez elle, Loeva reçut le sms d'Hanabi, qu'elle n'attendait pas si tôt. La secrétaire l'informait du prochain rendez-vous, le lundi suivant. Loeva répondit qu'elle serait là et prévint immédiatement ses parents. Nikki se mit à bouder.

-C'est dans trop longtemps, chouina-t-elle.

-Patience, lui dit leur père.

Nikki gonfla ses joues et s'enfuit dans sa chambre. Loeva décida de la laisser se calmer toute seule.

Les jours d'école suivants, Tatianna tenta d'inclure un garçon solitaire qu'elle avait repéré dans la cours dans leur groupe. Loeva n'était pas assez sociable pour faciliter cette intégration et Flavien se montra froid avec le garçon. Loeva comprit vite que pour Flavien, cet autre garçon était un rival. Tatianna l'avait choisi, Tatianna tentait de l'intégrer à leur étrange groupe, donc à ses yeux, Tatianna était intéressée par ce garçon. Ce dernier finit par s'éloigner, prétextant que le courant ne passait pas. Le pauvre avait dû se sentir rejeté par Flavien et un peu par Loeva, qui avait du mal à faire semblant de s'intéresser à quelqu'un qui l'indifférait.
Loeva ne savait pas vraiment quoi faire, les deux amies échangèrent beaucoup de texto sur le sujet durant le week end, sans parvenir à trouver une solution. La jeune fille avait envie de revenir au plan initial, de simplement virer Flavien du groupe, mais ce n'était pas envisageable pour Tatianna. Loeva, frustrée, passa deux fois plus de temps à courir et s'entraîner. Elle avait besoin de se défouler, de s'épuiser pour ne plus avoir l'énergie de se mettre en colère.

Le lundi, Loeva faillit oublier qu'elle travaillait ce jour là tant elle avait passé la journée à se retenir de frapper Flavien et de balancer brutalement à Tatianna tout ce qu'elle pensait du garçon. Il était hors de question que son amie paye les frais de son énervement.

La jeune fille manqua de rater le bus qu'elle devait prendre pour être à l'heure au rendez-vous, mais finalement elle y fut à l'heure exacte. Hanabi la fit entrer et Loeva se retrouva vite dans sa chambre-bureau. Natasha n'était pas là, Loeva s'installa et tâcha de se détendre, d'oublier ses soucis. Elle se remémora le tutoriel et l'environnement apaisant dans lequel elle s'était retrouvé. Elle s'imagina en train de courir, comme elle le faisait souvent et son esprit se vida. Apaisée, elle laissa la machine l'endormir.

Loeva se retrouva dans un jardin semblable à celui de la dernière fois. Elle reprit une bouffée d'air avec délectation avant de se concentrer sur le miroir interactif qui lui faisait face. Son reflet était fidèle à celui de la réalité, mais puisque le but était d'être complètement différente dans le jeu, elle déclara.

-Je veux être un garçon.

Après un silence durant lequel elle posa ses mains sur ses hanches, décidée à ne pas en démordre, un grésillement se fit entendre suivit d'une voix qui n'était pas celle d'Hanabi. C'était la voix d'un homme jeune.

-Tu es sûre ? Ta voix ne peut pas être modifiée.

-Alors je ne parlerais pas, décida-t-elle.

-Bon, comme tu voudras.

Loeva vit plus qu'elle ne sentit son corps changer. Ses épaules s'élargirent, sa poitrine disparut, elle prit quelques centimètres, sa mâchoire ressortit un peu plus et elle perdit de ses joues. Après s'être observée d'un regard critique, elle hocha de la tête d'un air satisfait.

La jeune fille, transformée en jeune garçon, se choisit la peau la plus sombre et des cheveux noirs sans changer sa coupe ni la couleur de ses yeux. Elle opta pour un short en cuir, un débardeur en peau de bête poilue et des sandales tressées sur un fourrage en fourrure, devinant au passage le contexte du jeu. Après quelques étirements pour vérifier qu'elle était à l'aise, elle valida son apparence.
La voix d'Hanabi lui demanda d'épeler son pseudo.

-S-e-t-h.

Son avatar prêt, elle passa à la répartition des points de statistiques. Elle avait vingt points à sa disposition. Loeva aurait voulu avoir un personnage surpuissant, mais pour que le jeu ne soit pas trop facile, c'était impossible. Incapable de privilégier une statistique au dépend d'une autre, Loeva se donna trois points dans chaque statistique à l'exception de la discrétion, puisqu'elle n'avait pas assez de point pour avoir la moyenne dans toutes les statistiques. Elle considérait être assez polyvalente de cette manière.

Après avoir de nouveau validé, Loeva se retrouva plongée dans le noir quelques instants avant qu'un nouveau paysage surgisse devant ses yeux.
La jeune fille … non, le jeune garçon se trouvait dans une lande constituée d'herbe jaunâtre et de buissons épineux qui poussaient sur des collines. Il reconnut le gazouillement d'une alouette et leva le nez au ciel, qui était relativement dégagé. A ses pieds, un plant de résurrection lui assurait de se retrouver là si sa barre de vie se vidait entièrement.
Il commença par se frayer, assez difficilement à cause des épines, un chemin jusqu'au sommet d'une colline. La fourrure dans laquelle ses pieds étaient emmitouflés jusqu'aux tibias le protégeait en partie des griffures, mais le reste de ses jambes nues furent tout de même égratignées, sans que cela ne baisse ses points de vie. Ce ne devait pas être assez grave.
Du haut de sa colline, Seth, puisque c'était son identité ici, pouvait voir une chaîne de montagne, une forêt tempérée et une zone au dessus de laquelle l'atmosphère semblait onduler, comme si quelque chose de brûlant se trouvait en dessous. Il lui parut évident que cette zone était à éviter. Restaient les monts ou les bois. En partant du principe que d'autres joueurs se trouvaient également dans les environs, tous allaient sans doute se diriger vers le point le plus haut, ce devait même être l'un des objectifs du jeu, mais Seth n'aimait pas vraiment suivre les règles. La forêt lui semblait plus attractive, plus vivante. Avant d'entreprendre un voyage vers la montagne à travers la lande, il devait d'abord constituer des réserves. Le sac à dos qu'il portait ne pouvait servir qu'à cela. Si survivre était le but principal du jeu, alors il valait mieux se montrer prévoyant.
Seth se retourna et plissa les yeux dans la direction opposée aux monts. Les autres collines lui barraient la vue, donc il devait y avoir des plaines ou quelque chose du genre de l'autre côté. Ce n'était pas très malin de se diriger vers un endroit inconnu.
Sûr de son choix, le jeune garçon se dirigea donc d'un pas décidé, mais ralentit par la végétation épaisse et piquante, en direction des arbres.

Durant sa progression, qui parut vite bien longue, Seth tomba sur plusieurs nids d'oiseaux plein d’œufs, qu'il ramassa. Il n'allait pas se plaindre de tomber sur une source de nourriture facile. Il constata assez vite que le soleil montait plus vite dans le ciel que dans la réalité et que la barre verte sous sa barre de vie descendait progressivement. Il n'avait pas pensé à demander à quoi elle correspondait, mais la voir descendre était forcément mauvais signe. Le problème était qu'il ne savait pas comment la remplir. Il avait aussi remarqué la barre bleue, mais avait vite deviné son utilité. Chaque effort qu'il fournissait la faisait descendre plus ou moins vite, au contraire quand il s'arrêtait elle remontait. Ce devait correspondre à son endurance.

Sortit de la lande, et des collines par la même occasion, Seth se retrouva face à une forêt assez épaisse et bien plus bruyante. Les oiseaux semblaient y être plus gros et d'autres animaux s'y cachaient sans doute. Seth n'eut pas besoin de réfléchir très longtemps. S'enfoncer dans la forêt au risque de se perdre ne semblait pas une bonne idée, il escalada donc un arbre pour observer à nouveau son environnement d'un point élevé.
C'est une fois tout en haut qu'il découvrit la mer. L'affection de Loeva pour la plage était telle que Seth ne pouvait résister à son attraction. Il redescendit précipitamment de son perchoir pour longer la forêt en direction de l'océan. Il courut jusqu'à ce que sa barre d'endurance soit complètement vide, ce qui eut pour effet de lui faire ressentir l'équivalent de l'épuisement. Incapable de bouger et essoufflé, il dut s'asseoir par terre pour reprendre son souffle quelques minutes. Ce qui eut pour effet de calmer son enthousiasme. Il vérifia la position du soleil, à son zenith, et sa barre verte, vidée de moitié. Il lui restait l'après midi, ce qui représentait peut-être une heure à tout casser, pour trouver comment la remplir au risque de se retrouver à son point de résurrection. Ou pour trouver un autre point de résurrection.

Une libellule se posa sur une feuille à proximité. Une fenêtre d'information apparut, nommant l'animal sans donner plus d'information. Cela suffisait à Seth pour considérer l'insecte comme quelque chose d'utile, puisqu'il avait vu la même chose se produire avec les œufs quelques instants plus tôt. Il parvint à l'attraper alors qu'elle reprenait son envol et la fourra dans son sac. Quel point comment y avait-il entre des œufs et cet insecte ? Les protéines ? On pouvait les manger ? Manger pour retrouver des points de vie ou alors … remplir la fameuse barre verte. Pour le vérifier, il fallait manger soit la libellule, soit un œuf cru. Mais ni l'un ni l'autre n'était tentant. Si le jeu respectait aussi le sens du goût, Seth était mal barré.
Il entreprit de chercher un buisson de baie tout en avançant vers la mer. Il ramassa un escargot au passage, même si Loeva n'aimait pas la texture du mollusque, elle adorait le beurre d'escargot que son grand-père mettait dans la farce des palourdes qu'il préparait. Mais pour cuisiner, encore fallait-il que Seth parvienne à faire du feu. Ce n'était pas vraiment son objectif pour le moment.

Alors que le soleil redescendait dans le ciel, Seth sentait peu à peu le vent porter les effluves iodées de l'air marin. Il finit par trouver trois gros buissons, à plusieurs dizaines de mètre à l'écart de la forêt. Il s'arrêta, c'était suspect tout ça. On aurait dit un piège. Les baies rouges bien visibles avaient une apparence attirante et quelques insectes tournoyaient autours, prouvant que c'était comestible.
Seth aurait aimé avoir un point de résurrection proche avant de se lancer, mais le chemin qu'il empruntait l'obligeait à passer relativement près des buissons, alors quitte à y être, autant se servir. Il piqua un sprint vers les buissons, comptant les secondes, au delà de dix il estimait que c'était dangereux de rester, aussi ne resta-t-il que cinq, le temps de prendre une poignée de baie. Puis il repartit et comprit qu'il avait bien fait quand, une centaine de mètre plus loin il sentit le sol trembler. Il se jeta dans la forêt pour s'y cacher tout en épiant ce qu'il se passait. Une sorte de soldat géant tout en roche surgit du sol sans abîmer les buissons et regarda autours de lui quelques interminables secondes avant de retourner dans le sol, sans laisser aucune trace. Seth ressortit de sa cachette et sortit une des baie, ovales et d'un rouge matte. Cela ressemblait un peu aux petites baies qui poussaient dans la haie de ses grands-parents, au bord de la mer, et qui avait un goût acide. Seth croqua dedans, le goût était au contraire sucré. Il vérifia sa barre verte, elle s'était quelque peu remplie. Elle représentait donc sa faim. Autrement dit, en plus de penser à échapper aux ennemis et trouver son chemin, il fallait songer à se nourrir simplement pour se nourrir. Mourir de faim devait être la façon la plus frustrante et idiote de mourir qui soit dans un jeu vidéo.
Seth reprit son chemin en suçotant ses baies. La question de la barre verte était résolue, faire un feu paraissait d'autant plus indispensable à présent.

Contourner la forêt pour atteindre la plage lui prit le reste de la journée, la nuit était tombée depuis un moment quand Seth atteignit enfin son objectif. Il avait eu le temps de le remettre en question, mais avait finalement décidé de continuer. La mer était une source de nourriture qu'il connaissait bien, il savait comment faire dans la vraie vie pour obtenir facilement de quoi manger de ce réservoir qui semblait infini, mais qui ne pouvait véritablement l'être que dans un jeu comme celui là.

Le problème, c'était que les baies n'avaient pas entièrement satisfait la faim de Seth, qui commençait à la ressentir de façon insistante. Il fallait qu'il cuise ses œufs. Il creusa un trou peu profond dans le sable, qu'il borda de rocher et combla de branche. Il saisit ensuite une brindille qu'il frotta contre une branche courte d'un geste malhabile. Loeva avait vu son père effectuer le geste sans parvenir à produire la moindre flamme à cause des cloques qui apparaissaient rapidement sur les mains. Dans le jeu, les mains de Seth ne chauffèrent même pas et la fumée apparut si rapidement que ça en était risible. Seth posa ses braises sur la mousse qu'il avait arraché d'un arbre et prévu à cet effet. Les flammes ne tardèrent pas à apparaître. Le feu obtenu dégageait une chaleur agréable et une lumière rassurante. Seth attrapa une branche enflammée et s'en servit comme torche pour chercher une pierre plate en espérant que la technique de cuisson à laquelle il pensait allait fonctionner dans le jeu. Dès qu'il eu trouvé une pierre qui lui semblait correcte, il la plaça dans le feu pour la chauffer. Et comme cela allait sans doute prendre du temps, il fit griller sa libellule et la mangea sans hésitation. Loeva n'avait jamais craint les insectes, l'idée d'en manger ne la dégouttait pas, même si elle n'avait jamais eu l'occasion d'essayer.

Seth dut entretenir le feu sans savoir quand sa pierre plate serait assez chaude, cela devait prendre du temps, mais combien ? Fallait-il l'envisager comme dans la réalité ?

-Fin de la cession, retentit la voix d'Hanabi.

Seth aurait sa réponse une autre fois, il ferma les yeux alors qu'il reprenait entièrement l'identité de Loeva.

En se réveillant, Loeva constata qu'elle était seule, Natasha ne l'avait pas rejointe. Elle préféra l'attendre, d'autres joueurs risquaient d'être sortis et il valait mieux qu'elle respecte les règles de l'entreprise. Elle n'était pas particulièrement curieuse à propos de ses collègues, elle ne les avait même pas encore rencontrés virtuellement.
L'infirmière apparut après un petit moment et l’examina comme la dernière fois, cela s'annonçait comme un rituel obligatoire après chaque séance. La médecin entrebâilla ensuite la porte avant de lui donner le feu vert pour partir.

Hanabi se trouvait toujours dans son bureau, occupée sur son ordinateur. Elle leva le nez en voyant arriver Loeva.

-Tu peux revenir demain après les cours ?

-Oui.

-Parfait, à demain alors.

-A demain.

Hanabi lui tendit un bout de papier, Loeva le prit et constata qu'elle avait fait imprimer des cartes types pour les mots de retour adressés aux parents.
La jeune fille reprit le bus en sens inverse pour retourner au lycée où elle avait convenue d'attendre son père. Cette fois encore, elle s'improvisa conteuse pour sa famille pendant le dîner, ce qui la condamna à finir son assiette toute seule pendant que sa mère couchait une Nikki déçue du manque d'action dans le jeu de Loeva et que son père faisait la vaisselle. Mais Loeva apprécia cet instant de tranquillité, elle n'en avait pas tant que cela.

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